La politique de la terre brûlée à Gaza et la construction d’une nouvelle colonie à l’est de Jérusalem en Cisjordanie consacrent la dimension d’extrême droite du projet de Benjamin Netanyahou pour les Palestiniens.
Les premières étapes de l’opération «Chars de Gédéon II» visant l’occupation complète de la bande de Gaza et l’accord donné par le gouvernement israélien à la construction d’une nouvelle colonie en un endroit stratégique de la Cisjordanie, l’autre territoire appelé à passer sous l’entière souveraineté palestinienne, ont confirmé la volonté de l’exécutif de Benjamin Netanyahou de rendre impossible la création effective d’un Etat palestinien. C’est le 22 septembre que la France, suivie par d’autres Etats dont le Canada, l’Australie et, sous conditions, le Royaume-Uni, posera le geste de la reconnaissance officielle de l’entité palestinienne lors de l’Assemblée annuelle des Nations unies à New York. D’ici là, les dirigeants israéliens ne cessent de s’atteler à mener des actions pour en saper l’effet. Cette posture témoigne de l’impunité dont ils s’estiment les bénéficiaires.
En l’absence de réaction concrète de l’Union européenne et des pays européens les plus critiques des pratiques d’Israël tant sur le front de la guerre contre le Hamas à Gaza que sur celui du démantèlement de l’Autorité palestinienne en Cisjordanie, on en est réduit à scruter les états d’âme, souvent passagers, du président américain Donald Trump pour évaluer l’effet modérateur, tout aussi éphémère, qu’ils pourraient avoir sur l’activisme tous azimuts du Premier ministre israélien.
Le contexte est celui d’«un accident tragique», de l’aveu même de Benjamin Netanyahou. Un hôpital, un des rares encore en activité, bombardé à Khan Younès. Une fois, puis une deuxième fois, de quoi atteindre des secouristes. Un bilan de 20 morts, dont des soignants et cinq journalistes… Cette fois, Israël ne justifie pas les bombardements par la présence supposée de miliciens du Hamas mais, plus globalement, par la difficulté d’opérer des actions militaires dans une zone urbaine dense. Une des préventions avancées début août par… le chef d’état-major Eyal Zamir pour se montrer réservé sur l’opportunité d’une conquête de tout le territoire palestinien afin d’y débusquer les derniers miliciens du Hamas.
Le déni de Netanyahou
Donald Trump a donc jugé dans la foulée de la diffusion des images de cet «accident tragique» qu’«il faut que cela se termine». Car «entre la famine et tous les autres problèmes –pire que la famine, la mort, la mort pure et simple-, les gens sont tués». Le principal allié d’Israël a ainsi annoncé une initiative diplomatique «très sérieuse» qui devrait aboutir à «une conclusion assez bonne, définitive […] d’ici à deux à trois semaines». Le sort réservé aux promesses précédentes du président américain inclinerait à ne pas prêter d’attention particulière à celle-ci, mais, face à l’impasse persistante, il est permis de se raccrocher à une source infime d’espoir.
Car si Benjamin Netanyahou a paru à l’occasion céder aux avertissements de son «parrain», la dernière fois lorsqu’il s’était ému que des Gazaouis meurent de faim, il n’opère dans ces cas-là que des concessions qui ne lui coûtent guère. Bref, il peut estimer avoir de Donald Trump un accord tacite à l’essentiel de ses actions. Car sur le fond, le chef du gouvernement israélien ne change pas d’un iota sa politique. Les critiques de plus en plus nombreuses et véhémentes à l’intérieur du pays comme à l’extérieur semblent le conforter dans ce qu’il considère son «bon droit» ou sa mission. Le commentaire qu’il a formulé après le bombardement de l’hôpital Nasser de Khan Younès est le reflet de cette assurance à toute épreuve.
Parmi les personnes décédées à Gaza, 83% de civils, soit beaucoup d’«accidents tragiques» en 20 mois de guerre.
«Israël accorde de la valeur au travail des journalistes, du personnel médical et de tous les civils», a osé écrire Benjamin Netanyahou. Comment ne pas être atterré par cette arrogance et ce déni quand on sait que 189 journalistes, 389 employés d’ONG humanitaires et quelque 3.500 soignants ont été tués par Tsahal depuis le début du conflit, ce qui en fait le plus meurtrier depuis la Seconde Guerre mondiale pour ces catégories professionnelles? Des médias ont aussi relayé, le 21 août, les évaluations des services du renseignement militaire israélien, arrêtées au mois de mai, sur la proportion de civils parmi les personnes décédées dans la bande de Gaza: 83%. Soit beaucoup d’«accidents tragiques» en 20 mois de guerre.
L’ombre des otages
Les avertissements adressés aux dirigeants israéliens ont été nombreux à propos de la «catastrophe» que risque de représenter la deuxième phase de l’opération «chars de Gédéon». Mais faute de perspective de sanctions sérieuses, ils s’avèrent vains. Israël met tout en place pour poursuivre coûte que coûte sa politique: rappel des réservistes, encerclement de la ville de Gaza, bombardements meurtriers de certains quartiers, prémices des ordres d’évacuation des populations… Malgré les états d’âme de son président, l’Amérique ne semble pas décidée à contrarier fondamentalement les projets de son allié. Une légère incertitude subsistait en milieu de semaine quant à un éventuel revirement de l’exécutif sur la question des négociations avec le Hamas sur une libération d’otages.
A l’acceptation par le groupe islamiste palestinien, le 18 août, d’un arrangement proposé par l’Egypte et le Qatar en tant que médiateurs, le cabinet du Premier ministre israélien avait répondu par le rappel de la dernière position intransigeante arrêtée sur ce dossier: tous les otages devaient être libérés en une fois. Mais la pression continue des familles des captifs et, peut-être, l’embarras provoqué par le bombardement de l’hôpital Nasser faisaient dire à certains commentateurs qu’une inflexion pourrait intervenir sur le dossier, ce qui suspendrait pour un temps «chars de Gédéon II».
Quoi qu’il en soit, dans l’entendement israélien, l’avenir de la bande de Gaza semble, au mieux, se dessiner avec les contours d’un territoire administré par une force arabe sous le contrôle sécuritaire de l’Etat hébreu. Autant dire, la fin d’une autonomie palestinienne prélude à la constitution d’un Etat. Le futur de la Cisjordanie n’est pas plus enthousiasmant.
Jérusalem-Est isolée
Depuis le 7-Octobre, Israël a certes, dans une forme de légitime défense parfois préventive, étouffé les velléités du Hamas, du Djihad islamique et de certains éléments de la branche armée du Fatah, d’y propager la confrontation en vigueur à Gaza. Mais il a aussi, dans une démarche délibérée, multiplié les arrestations arbitraires, accru les entraves à la circulation et donné quitus aux colons d’y exercer des exactions contre les habitants palestiniens. En presque deux ans, un millier d’entre eux y ont perdu la vie, soit le bilan humain le plus élevé depuis la deuxième Intifada qui s’est étendue de 2000 à 2005.
A ce tableau inquiétant, le gouvernement Netanyahou a ajouté une source de tensions en donnant son feu vert, le 20 août, à un nouveau projet de colonie dénommé E1, comme Est 1, sur une zone de quelque douze kilomètres carrés à l’est de Jérusalem, entre la partie orientale de la Ville sainte et l’implantation israélienne existante de Maale Adumim. Cette réalisation de 3.400 logements est portée par le dirigeant d’extrême droite Bezalel Smotrich, ministre des Finances et «ministre au ministère de la Défense» en charge des colonies.
«Le plan enterre l’idée même d’un Etat palestinien […] par des actes.»
Pourquoi, au-delà de son ampleur, cette colonie changera-t-elle drastiquement la vie de milliers de Palestiniens de Cisjordanie et la viabilité de l’Autorité palestinienne au pouvoir à Ramallah? «Les gouvernements israéliens ont toujours reculé devant ce projet, notamment en raison des pressions américaines, explique l’historien Vincent Lemire, directeur du Centre de recherche français à Jérusalem de 2019 à 2023. La zone E1, c’était le tabou des tabous. On parle de 3.400 logements, soit à peu près 15.000 personnes au départ avant d’atteindre les 50.000 à 60.00 habitants si l’on se réfère aux standards des autres colonies. Sa construction aura deux conséquences très concrètes. Primo, cette colonie va séparer la Cisjordanie-Nord (Ramallah et Naplouse) et la Cisjordanie-Sud (Bethléem et Hébron). Aujourd’hui, la seule route utilisable par les Palestiniens pour relier Ramallah et Bethléem passe précisément par la zone E1. Deuzio, le projet sépare Jérusalem-Est, qui abrite 400.000 Palestiniens, du reste de la Cisjordanie. Ces habitants se retrouveront enfermés dans Jérusalem-Est.»
Le pouvoir de Smotrich
La colonie E1 est donc clairement une entrave supplémentaire au projet d’un Etat palestinien viable auquel le président français Emmanuel Macron veut donner un nouveau souffle, en vertu du principe de la solution à deux Etats, lors de l’Assemblée générale des Nations unies fin septembre. Bezalel Smotrich ne s’en est d’ailleurs pas caché en présentant le projet. «Le plan enterre l’idée même d’un Etat palestinien […] pas grâce à des documents, des décisions ou des déclarations, mais par des actes», a-t-il assuré dans une référence à l’inanité supposée de la démarche de la France.
«Quand Bezalel Smotrich dit cela, il prend acte du fait qu’Emmanuel Macron a donné une date, le 22 septembre, pour la reconnaissance officielle d’un Etat palestinien, analyse Vincent Lemire. Donc Smotrich sait qu’il est engagé dans une course contre la montre. Il sait qu’il doit prendre des décisions extrêmement fortes, et la construction de la colonie E1 est la décision la plus forte qu’il pouvait prendre. Smotrich est le ministre le plus puissant du gouvernement Netanyahou. Il est en charge des Finances, il contrôle les budgets de tous les autres ministères et il est aussi chargé des colonies, et du financement de leur extension. Il faut donc tout faire pour faire tomber son gouvernement, et seules des sanctions peuvent y parvenir.» Mais on en est loin. Et en attendant, les dirigeants israéliens multiplient les obstacles à la possibilité d’un Etat palestinien qui, si les grandes puissances concernées ne s’y opposent pas, seront de plus en plus difficiles à lever.