Bloqué par des sacs de sable et des barrières antitanks, le Théâtre d’opéra et de ballet d’Odessa reste inaccessible. © BELGA IMAGE

Reportage en Ukraine: Odessa, une ville en sursis

François Janne d'Othée

Depuis le bombardement du 23 avril, la rage antirusse a décuplé dans la ville portuaire. Celle-ci espère encore échapper au sort de Marioupol. Les russophiles se font très discrets.

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C’était du temps où Odessa dansait et faisait la fête… Ce temps, c’était avant l’invasion russe de l’Ukraine. Sur les bords de la mer Noire, la troisième ville du pays n’a plus le cœur à s’amuser ni à faire de l’humour dont elle est si friande. Les visages sont fermés. Les belles avenues aux bâtiments néoclassiques sont quasi désertes, le centre-ville est barricadé et on ne peut plus accéder aux escaliers rendus célèbres par Le Cuirassé Potemkine, ni aux plages, minées. Certes, à la faveur du printemps, des restaurants ont rouvert, on nettoie les parcs, on élague les arbres, quelques livreurs de pizzas circulent à vélo. On a même ressorti les deux ânes pour promener les enfants sur la grande artère piétonne. Mais on reste dans l’illusion.

A 22 heures, c’est le couvre-feu. Plus âme qui vive dans les artères éclairées d’une lumière blafarde.

La commerces non essentiels sont fermés et, depuis les hauteurs, le port ne trahit plus aucun mouvement pour cause de blocus par la marine russe. L’essence est désormais rationnée dans les quelques stations qui restent ouvertes. La vie culturelle est réduite à néant, à l’image de ce cinéma occupé par des militaires ou de l’opéra rendu inaccessible. Le soir, tout ferme à 20 heures, et à 22 heures, c’est le couvre-feu. Plus âme qui vive dans les artères éclairées d’une lumière blafarde, à part des policiers, en civil ou pas, tapis dans des recoins, qui surgissent soudain, brandissant des lampes de poche et sommant le contrevenant d’exhiber ses papiers qui seront dûment photographiés. La traque aux « collabos » et aux dyversantiv (saboteurs) est généralisée. Pour eux, c’est quinze ans de prison au minimum, la perpétuité s’ils ont des morts sur la conscience.

La cité balnéaire reste désertée par ses habitants.
La cité balnéaire reste désertée par ses habitants. © FJDO

Malgré la vigilance, la ville a connu ses premières victimes civiles. Le 23 avril, des missiles russes ont détruit un terminal logistique de l’aérodrome militaire « où était stocké, dixit le Kremlin, un important lot d’armes étrangères livrées par les Etats-Unis et des pays européens ». Mais l’un d’eux a raté sa cible et s’est écrasé sur un immeuble, tuant huit personnes dont un bébé. La photo de la mère et son enfant a tourné en boucle sur les smartphones. Cinq jours plus tard, le pont de Zatoka, au sud de la ville, était bombardé, reportant le trafic des camions sur l’unique route déjà fort encombrée vers la Moldavie. Le 30 avril, un missile lancé depuis la Crimée rendait inutilisable la piste de l’aéroport local et empêche désormais l’acheminement de matériel militaire. Les vols commerciaux, eux, sont suspendus depuis le début de la guerre. Pour s’envoler vers des cieux plus cléments, l’aéroport le plus proche se trouve à Iasi, en Roumanie, à huit heures de route, quand tout va bien.

La cité balnéaire reste désertée par ses habitants.
La cité balnéaire reste désertée par ses habitants. © National

Depuis le raid meurtrier, la rage contre le grand voisin a décuplé et, avec elle, la ferveur nationaliste en mode jaune et bleu. Les couleurs ukrainiennes sont partout, sur les murs, les voitures, les vêtements, les tatouages. Ainsi, Kateryna Erska a tatoué sur son avant-bras La Victoire de Magritte: « Ce sont un peu les mêmes couleurs que notre drapeau, raconte, sur une terrasse de la rue Richelievska, cette journaliste réfugiée de Marioupol. Ce tatouage date d’il y a cinq ans et c’était déjà dans l’esprit d’une confrontation avec la Russie. » Son appartement deux chambres, dans un immeuble de cinq étages, « est aujourd’hui devenu un une chambre à cause d’un obus russe », relate-t-elle. La jeune trentenaire pressentait les événements: « Depuis la nouvelle année, j’avais tout préparé, un petit bagage, un kit médical, quelques vivres… » Elle espère ne pas devoir déguerpir une nouvelle fois.

Une ville d’abord multiculturelle

Dans cette Odessa considérée comme la plus russophile des villes ukrainiennes, où Pouchkine a écrit ses plus beaux textes, les pro-Russes n’ont d’autre choix que de se faire tout petits. « Cette histoire de russophilie a été inventée à Moscou, s’insurge l’historien Oleksandr Babich, qui dirige une agence touristique locale, reconvertie en lieu de stockage d’aide humanitaire. Odessa n’a jamais été prorusse, projuive ou pro-ukrainienne, elle est d’abord multiculturelle. » Derrière son bureau, un portrait de Vladimir Poutine avec une cible sur le front. « La Russie est une nation de vandales sans culture« , assène-t-il, sans que personne autour de lui n’ose le contredire.

« Il est vrai, se reprend-il, que la ville a été russifiée pendant deux siècles, jusqu’en 1991, et qu’à Odessa, on n’écoutait que de la musique russe. Aujourd’hui, 70% des gens parlent russe, et la plupart d’entre eux sont des patriotes ukrainiens. » Selon lui, la langue de Tchekhov n’est pas brimée. « Depuis 2014, pas un seul Odessite n’a été discriminé pour avoir parlé russe. Poutine fait passer le message qu’il vient sauver les russophones de l’oppression, mais elle n’existe pas. » Alors qu’ils formaient jusqu’en 2014 les trois quarts du contingent, les touristes russes ont disparu. Le consulat, lui, a fermé deux jours avant le début de l’ « opération spéciale ». Les projets d’Oleksandr lorsque la guerre sera finie? «Organiser un city tour à Moscou pour visiter les ruines du Kremlin. » Humour odessite…

Les jeunes sont davantage tournés vers l’Europe, et les plus âgés vers Moscou.

Dans l’église de la sainte Dormition, face à une icône mariale, Irini dépose un message pour un proche souffrant. « Pour passer inaperçus, les russophiles d’Odessa se sont empressés de revêtir la vyshyvanka, fait remarquer cette femme d’origine grecque. Mais ce vêtement traditionnel ne protège que les vrais Ukrainiens! » Et pourquoi ces russophiles ne seraient-ils pas de bons patriotes? « Attendons d’abord quatre ou cinq ans et on en reparlera », prône-t-elle d’un ton sec. La question de loyauté se pose aussi pour les paroisses orthodoxes subordonnées au patriarcat de Moscou. Les prêtres rappellent que le lien est religieux avant d’être politique. Seules deux églises d’Odessa sont aujourd’hui liées à l’Eglise autocéphale d’Ukraine, une proportion bien moindre qu’en Ukraine.

Le 23 mars, un missile russe s’écrasait sur un immeuble, tuant huit civils et en blessant dix-huit autres.
Le 23 mars, un missile russe s’écrasait sur un immeuble, tuant huit civils et en blessant dix-huit autres. © BELGA IMAGE

« Une ukrainisation totale »

Quel est, aujourd’hui, le profil de ces pro-Moscou qui se cachent? En rusant pour les rencontrer, on découvre ainsi, sous des prénoms d’emprunt, le cas de Sacha, 53 ans, un marin et ancien militaire qui ne rêve que de l’arrivée des Russes « pour qu’ils viennent remettre de l’ordre dans cette Ukraine chaotique, où on ne me laisse pas vivre comme je l’entends », même s’il admet que cela ne changera rien à la corruption. Ou celui de Natacha, 47 ans, originaire de Zaporijia, dont l’appartement a été partiellement détruit par un tir russe. « Si l’Ukraine gagne, le pays subira une ukrainisation totale, mais personne ne pourra m’enlever mon âme russe« , déclare-t-elle en se frappant le cœur. Le troisième, Yulian (59 ans), réfugié du Donbass, botte en touche en renvoyant les belligérants dos à dos: « Nous sommes au milieu, on leur sert de bouclier, et à la fin, c’est nous qui trinquons. »

« Les jeunes sont davantage tournés vers l’Europe, et les plus âgés vers Moscou », commente Petro Obukhov, 37 ans, conseiller municipal de l’opposition, et membre d’un parti proeuropéen . Ce spécialiste en nouvelles technologies détaille: « Les anciens ont grandi dans un Etat unique, et la nostalgie joue. La puissance dégagée par le Kremlin peut en fasciner d’autres. Enfin, il y a la propagande, qui arrive par les chaînes satellitaires. » Il montre sur son smartphone un sondage réalisé en 2021 par un institut ukrainien: 68% affirment que Russie et Ukraine forment une même nation, et seulement 20% se prononcent en faveur de l’intégration européenne. « Aujourd’hui, il n’y aurait plus que 10 à 15% de pro-Russes », évalue Petro, qui confie au passage n’avoir jamais cru au déclenchement d’une guerre: « Je pensais que c’était du bluff. »

Pour Petro Obukhov, une prise de la ville par les forces russes est improbable. Mais pas sa destruction.
Pour Petro Obukhov, une prise de la ville par les forces russes est improbable. Mais pas sa destruction. © FJDO

En ce début mai, le traumatisme des pro-Russes s’est réveillé, mais sans être autorisé à s’exprimer. Il y a huit ans, une mortelle bagarre de rue opposait leurs militants à des activistes pro-Maidan. La journée s’est terminée tragiquement par l’incendie de la Maison des syndicats, où s’étaient réfugiés les militants prorusses. Quarante-deux d’entre eux y ont laissé la vie. Cette tragédie aurait alimenté le désir de vengeance de Poutine. En attendant, le maire de la ville, Guennadiy Trukhanov, épinglé en 2018 par les Panama Papers pour, entre autres, la possession d’un passeport russe, fait assaut de patriotisme, déclarant qu’il défendra la ville « jusqu’au bout ».

Pour parer à toute trahison, le président Zelensky a nommé, le 1er mars, un nouveau gouverneur militaire de l’oblast d’Odessa, à savoir Maxim Marchenko, 39 ans, qui aura de ce fait autorité sur le maire de la ville. Il remplace Sergueï Grinevetski, soupçonné d’être trop conciliant avec Moscou, notamment quand il a fallu renouveler le bail de la flotte russe du port de Sébastopol, en Crimée, annexée depuis 2014 par la Russie. Marchenko est loin d’être une colombe. En 2014, il commandait le bataillon Aidar des forces terrestres ukrainiennes, accusé par Amnesty International de crimes de guerre pendant la guerre du Donbass.

Le danger vient du ciel

Joyau de l’empire russe, fondé par la Grande Catherine, Odessa sera-t-elle protégée par l’affection que les Russes portaient à cette ville sacrée, et par les connexions politiques de certains clans municipaux avec Moscou? «Je n’y crois pas, répond Petro. Regardez Kiev, que les Russes ont voulu attaquer alors qu’elle est désignée comme le berceau de la nation russe. Regardez Marioupol, Kharkiv, ils parlent tous russe là-bas, et cela ne les a pas protégés.» Bloquée de toutes parts, la ville est aujourd’hui prise à la gorge et remercie pour l’heure la résistance de Mykolaïv, à 130 kilomètres au nord, qui joue son rôle de verrou pour tout le sud de l’Ukraine.

La journaliste Kateryna Erska a tatoué sur son avant-bras La Victoire, de Magritte.
La journaliste Kateryna Erska a tatoué sur son avant-bras La Victoire, de Magritte. © FJDO

Petro estime toutefois que la ville est imprenable: «Nos systèmes de défense sont très élaborés contre toute attaque aérienne, terrestre ou maritime, par exemple avec notre missile antinavire P-360 Neptune, celui-là même qui a coulé le croiseur Moskva. Mais nous restons à la merci des missiles aériens de l’ennemi.» La rumeur court que des fonctionnaires locaux sont en train d’évacuer leur famille. A Odessa, les sirènes continueront de retentir et à maintenir cette tension empêchant tout retour à une vie normale.

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