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« Les chrétiens ne forment pas des divisions. Ils font ce qu’ils peuvent là où ils sont »

Le Vif

Le philosophe français juge la période actuelle de modernité troublée propice à un retour de cette idée chrétienne : apprendre à donner sans être sûr de recevoir. Pour l’ancien collaborateur du cardinal Lustiger, le fanatisme religieux est profondément athée.

Votre dernier livre s’intitule Brève apologie pour un moment catholique (*). Qu’est-ce que les chrétiens peuvent encore apporter à notre société ?

Beaucoup ! Et en particulier ce qui fait tant défaut au monde postmoderne : la communion et le bien commun.

Mais encore ?

Partons de l’essentiel : comme l’a parfaitement dit saint Paul, il y a une contradiction fondatrice entre le logos du Christ et la sagesse du monde. Celle-ci veut toujours plus de puissance pour l’homme, parce qu’elle se fonde sur le principe que, pour être, il faut persister dans l’être, et que, pour cela, il faut vouloir la puissance jusqu’à vouloir la puissance au carré. Le Christ, lui, prône l’inverse : celui qui veut  » conserver sa vie  » la perdra. Selon le Christ, rien n’est sauvé sinon ce qui est absolument donné. Je soutiens qu’il est permis de penser que la proposition chrétienne est, paradoxalement, la plus forte ; car les vraies décisions d’une vie se jouent dans ces moments où nous donnons quelque chose sans être sûrs de recevoir en retour, et ceux où nous recevons quelque chose que nous n’avons pas demandé, ni conquis, ni acheté.

L’expérience est difficile, non ?

Héroïque, même, mais en un autre sens, évidente. En effet, quelle est, sinon, l’alternative ? Persévérer dans son être conduit, comme le disait Péguy, à  » une morale de caisse d’épargne  » : accumuler et conserver assez de présent pour avoir toujours du futur en réserve ; refuser que le moment vécu soit un commencement ou une fin. Mais persévérer dans son être définit-il la meilleure façon d’être, puisque nous mourrons tous, et perdrons donc toute possession ? L’autre voie consiste à apprendre à donner. Car seul ce qui se trouve donné échappe à sa perte. D’ailleurs, ne nous y trompons pas : le prétendu transhumanisme pousse la persévérance dans son être jusqu’à reprendre le but des totalitarismes du xxe siècle, sauver l’humanité en niant l’unité du genre humain. Qu’est-ce qui résistera à ce morcellement fatal, sinon la vision de l’homme que nous apporte la Bible ?

L’Eglise est une machine à laver du linge sale. L’étonnant est que, parfois, du linge propre en sorte

Mais ce qui paraît insupportable à beaucoup de nos contemporains, n’est-ce pas justement la foi, qui suppose de s’en remettre à une instance supérieure, alors que l’individu moderne ne jure que par l’autonomie ?

D’abord, ne revendique frénétiquement l’autonomie que celui qui sait ne pas l’avoir ! Ensuite, la modernité ne se caractérise pas comme le temps de l’autonomie, mais au contraire par l’expérience de l’hétéronomie (NDLR : le fait qu’un être vive selon des règles qui lui sont imposées) : dans la société désormais globalisée, nous sommes plus que jamais déterminés physiologiquement, socialement, économiquement, politiquement et mentalement.

Chacun jouit pourtant désormais d’un très large éventail de choix…

Si nos choix ne sont que nos désirs – comme on le croit désormais -, ils ne sont donc pas entièrement nôtres. Ils sont travaillés, entre autres, par les besoins et, surtout, l’idéologie. Agir selon ses désirs ne fait pas toujours exercer sa liberté, mais exprime une simple revendication, souvent sans autorité éthique. Nous ne sommes libres que lorsque nous pouvons contrôler nos désirs, voire quand nous savons parfois agir contre nos intérêts immédiats.

Vous écrivez : « L’Eglise ne cesse de se remettre en cause. » Ce n’est pourtant pas l’image qu’elle donne, spécialement dans sa difficulté à affronter le problème de la pédophilie au sein de son clergé.

Avant de critiquer l’Eglise, regardons ce que font les autres institutions concernées (fédérations sportives, armées, écoles, etc.). D’ailleurs, si ces affaires sortent, c’est précisément parce que l’Eglise catholique a pris le problème à bras-le-corps.

N’est-ce pas aussi parce que les révélations des journalistes d’investigation partout dans le monde l’y ont contrainte ?

Depuis Benoît XVI, la discipline est désormais très ferme : il suffit d’un soupçon pour que des mesures soient prises par les autorités ecclésiastiques. Et puis, l’Eglise n’est pas censée être parfaite, elle est constituée de pécheurs ! C’est une machine à laver le linge sale. L’étonnant n’est pas que du linge sale y entre, c’est que, parfois, du linge propre en sorte. La non- sainteté de l’Eglise ne me choque pas. Ce qui me surprend, c’est qu’elle continue à produire des saints.

« Le nihilisme se tient à la porte », avait averti Nietzsche. Vous ajoutez : « Aujourd’hui, il ne reste pas sur le seuil, mais, depuis plus d’un siècle, il a envahi toute la maison. » Pensez-vous que les deux autres monothéismes, le judaïsme et l’islam, sont appelés à faire corps contre la déferlante nihiliste ?

Le judaïsme a partie liée avec le christianisme. Le chrétien est sémite spirituellement, c’est une évidence, et je suis convaincu que nous nous perdrons et nous sauverons ensemble – ou pas du tout. S’agissant de l’islam, la question est de savoir si cette religion a une dimension universelle ou non, si elle peut concerner toutes les civilisations, si elle est porteuse d’un projet d’avenir pour l’humanité. De tout cela, je doute, car l’islam reste très abstrait, comme un système d’identification de certaines communautés sans corpus théologique unifié et discutable. Les idéologies du passé – le nazisme, le communisme, le fascisme – poursuivaient, elles, un projet d’avenir lié à la science, à l’industrie, à la technique. Mais la réponse à ces questions dépend des musulmans eux-mêmes et de leur courage à accepter la critique. A eux de jouer.

L’islam a-t-il un rapport au politique différent des deux autres monothéismes ?

Je ne me prétends pas spécialiste ; cependant, l’islam me semble méconnaître la séparation non seulement des pouvoirs, mais des ordres entre le pouvoir politique et l’autorité religieuse. Le pouvoir reste par essence politique : il peut utiliser la force en toute légalité, tandis que l’autorité, en particulier religieuse, n’a pas besoin d’utiliser la force car elle suscite l’adhésion. Sinon, elle se destitue.

La violence de Daech est-elle, selon vous, de nature religieuse ?

J’espère que non. Peut-être ne s’agit-il que d’un cas extrême de fanatisme. Le fanatisme religieux reste fondamentalement idolâtrique et athée ; en fait, un fondamentaliste ne parle pas de Dieu, il utilise ce qu’il appelle  » Dieu  » pour renforcer son identité, dont au fond il doute. Les intégristes catholiques, eux non plus, n’ont produit aucune théologie, mais s’en tiennent à prétendre représenter le  » vrai  » catholicisme. Se revendiquer radicalement d’une religion renforce l’identité du croyant, qui se sent dispensé de parler de Dieu, puisque pour lui, c’est plutôt Dieu qui parle de son disciple, et non l’inverse.

Les Restos du coeur
Les Restos du coeur « font » de la communion comme personne. C’est inscrit dans les profondeurs de la société, selon Jean-Luc Marion.© Vincent Isore/Belgaimage

Il y a en effet des catholiques qui vivent leur foi selon ce principe d’identification. Mais, lorsque je parle d’un  » moment catholique « , je ne pense pas seulement ni d’abord aux catholiques, je vise ce que la parole du Christ peut apporter au monde par leur truchement : la communion, qui renvoie à une certaine manière de se comporter à l’égard d’autrui. La pratique de la communion – d’une solidarité plus élevée, pour le dire autrement – n’implique pas que tout le monde devienne catholique, mais que chacun se conçoive en communion avec des frères. Prenons cette formule – affreuse – du  » vivre ensemble  » : les chrétiens savent ce dont il s’agit car ils pratiquent le partage avec le prochain depuis toujours et par tradition. L’abbé Pierre, les Orphelins d’Auteuil (NDLR: oeuvre qui se consacre en France, à l’insertion sociale des jeunes en difficulté) ou les Restos du coeur  » font  » de la communion comme personne. Et il ne s’agit pas d’une option politique, parce que ces actions ne se décident pas au niveau de l’Etat, mais dans les profondeurs de la société.

On vous objectera qu’il est possible de se montrer très solidaire envers son prochain sans être nécessairement chrétien !

Je l’espère bien ! Mais avouons qu’être chrétien aide beaucoup : car pour eux ce n’est pas facultatif ! Justin nommait d’ailleurs les chrétiens (christianoi) les citoyens  » les plus utiles  » (chrestotatoi) : si, un jour, les chrétiens disparaissaient de toutes les associations, cela créerait un vide. Beaucoup de nos contemporains gardent une vision strictement politique de l’Eglise et l’imaginent comme une grande troupe de militants encartés à cent pour cent qui marchent au canon. Or les chrétiens ne forment pas des divisions. Leur pratique varie selon les moments de leur vie, et ils font ce qu’ils peuvent là où ils sont.

Vous songez à l’ouverture de la procréation médicalement assistée aux couples de femmes et aux célibataires ?

Entre autres. La paternité ne disparaîtra pas, bien sûr, mais il va falloir qu’elle se redéfinisse, cette fois à partir non d’une base biologique, mais d’une définition légale. Ce qui signifierait réécrire le droit de l’adoption. Sommes-nous en état de le faire? On peut en douter, tant les gens ne se rendent pas compte qu’en ces domaines, on jongle avec des grenades dégoupillées. Mais on ne se soustrait pas à la rigueur des choses.

Propos recueillis par Claire Chartier et Alexis Lacroix.

Bio Express

1946 : Naissance le 3 juillet à Meudon, à l’ouest de Paris.

1970 : Publie avec Alain de Benoist Avec ou sans Dieu ? (Beauchesne)

1982 : Dieu sans l’être (Fayard)

1997 : Etant donné, Essai d’une phénoménologie de la donation (PUF).

2008 : Entre à l’Académie française le 6 novembre au fauteuil du cardinal Jean-Marie Lustiger, dont il fut le collaborateur.

2011 : Nommé membre du Conseil pontifical pour la culture par le pape Benoît XVI.

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