Opinion

Carte blanche

Guerre en Ukraine: une menace pour la sécurité alimentaire, une de plus… (carte blanche)

Les instabilités du monde font grossir le rang des affamés. Après le Covid-19, c’est la guerre en Ukraine qui fait planer des risques énormes sur la sécurité alimentaire mondiale, dénoncent plusieurs ONG. Pour qui des mesures doivent être prises d’urgence, « mais cette réponse à court terme ne doit pas remettre en cause la nécessité d’un changement en profondeur, car chaque crise mondiale illustre la vulnérabilité et l’inadéquation de notre système alimentaire aux défis du 21ème siècle ».

La faim touche aujourd’hui une personne sur dix, essentiellement parce que cette part de l’humanité est trop pauvre pour avoir accès à des aliments en quantité suffisante. La récession économique créée par le Covid-19 a renforcé l’extrême pauvreté, qui a fait exploser la faim. De manière plus structurelle, pour les paysannes et paysans, premières victimes de la faim, les conditions de production sont de plus en plus difficiles face aux changements climatiques, à la perte de biodiversité, à la dégradation des terres mais aussi aux règles du commerce international qui les exposent à la concurrence d’agro-industries subsidiées par leurs Etats.

C’est dans ce tableau qu’intervient l’invasion russe en Ukraine qui, au-delà de ses nombreux aspects tragiques, fait peser des risques supplémentaires sur la sécurité alimentaire mondiale. En effet, la Russie et l’Ukraine produisent 12 pourcents des calories échangées sur les marchés internationaux, ce sont des poids lourds des exportations alimentaires de blé, de maïs, d’orge mais aussi de colza et de tournesol. Le Covid-19 et l’augmentation du prix de l’énergie avaient déjà créé une augmentation sur les cours des matières premières alimentaires, la guerre en Ukraine les fait s’envoler à des niveaux stratosphériques.

Le secrétaire général de l’ONU a ainsi mis en garde ce lundi contre un « ouragan de famines » dans de nombreux pays. Les prix des céréales ont en effet dépassé les prix atteints lors de la crise alimentaire de 2008. A l’époque avaient éclaté un peu partout dans l’hémisphère Sud des émeutes de la faim.

Dans certains pays, ces prix internationaux impactent déjà fortement les marchés locaux. Pour d’autres, ces prix n’ont pas encore influencé les cours locaux mais résonnent comme des alarmes annonciatrices de crises à venir. Ce sont particulièrement les consommateurs urbains de pays pauvres très dépendants des importations, et particulièrement des importations ukrainiennes voire russes qui sont à risque. La FAO pointe particulièrement 26 pays vulnérables d’Afrique, du Moyen- Orient et d’Asie qui dépendent à plus de 50% de la Russie et de l’Ukraine pour leurs importations de blé. Dans de nombreuses régions, certaines catégories de populations consacrent jusqu’à 80% de leur budget à l’alimentation. Pour ces personnes, la marge de manoeuvre est inexistante pour s’adapter à une augmentation des prix. L’augmentation des prix signifient donc… la faim. En bref, la mise en concurrence de l’ensemble des agricultures du monde affaiblit l’extrême majorité des paysan.nes, qui doivent s’adapter à des prix bas, et elle renforce la dépendance des pays aux importations. Dans ce contexte, les augmentations soudaines de prix ne sont bonnes ni pour les consommateurs, ni pour la grande majorité des producteurs.

Dans le court terme, il est indispensable que l’Europe aide les pays les plus dépendants des importations à atténuer la hausse des prix. D’une part, l’Europe peut soutenir le renforcement dans ces pays des mécanismes de protection des plus fragiles et renforcer l’action du Programme Alimentaire Mondial qui a déjà beaucoup à faire et risque d’être dépassé par cette nouvelle crise alimentaire. Il est essentiel que les bailleurs de fonds ne diminuent pas leur soutien aux pays déjà fragilisés pour les réorienter vers l’Ukraine : il faut augmenter les enveloppes disponibles pour l’aide d’urgence et les moyens de la coopération au développement, pour faire face aux répercussions mondiales de cette guerre. D’autre part, l’ensemble de la communauté internationale doit garder les marchés ouverts et faciliter l’accès des pays en développement aux stocks existants de produits agricoles.

Enfin, il est impératif d’enrayer la spéculation alimentaire qui exacerbe la flambée des prix sur les marchés des matières premières agricoles. Ces objectifs de sécurité alimentaire à court terme ne doivent cependant pas nous empêcher de garder le cap sur nos objectifs à moyen terme : pour éviter des chocs à répétition sur les marchés internationaux, pour éviter de condamner une partie de l’humanité à la faim alors que notre production de calories dépasse largement les besoins, pour éviter de saper les principaux outils de production alimentaire – la terre, le climat, la biodiversité -, pour diminuer la dépendance de notre alimentation aux énergies fossiles et au gaz russe – nécessaire pour produire les engrais azotés dont nous sommes très dépendants -, il faut profondément transformer les systèmes alimentaires.

Ce n’est pourtant pas l’avis d’un ensemble de forces économiques et politiques, qui profitent des événements tragiques en Ukraine pour tenter de saper les objectifs environnementaux européens contenus dans la stratégie Farm 2 Fork, en agitant l’épouvantail infondé de la pénurie. Ce n’est pas non plus l’avis des promoteurs d’agrocarburants qui veulent surfer sur la crise de l’énergie pour augmenter les carburants produits à base de denrées alimentaires, ce qui va encore renforcer l’insécurité alimentaire.

Face à cette crise, ne nous laissons pas piéger par le narratif qui fait des objectifs européens en matière de transition agricole un handicap insurmontable à la productivité. Augmenter la productivité coûte que coûte au détriment des objectifs environnementaux, sans remettre en cause nos modes de consommation voraces en denrées alimentaires – alimentation du bétail, agrocarburants – est une fuite en avant.

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Une agriculture familiale et durable est capable de nourrir la population mondiale et permettra aux générations futures d’également se nourrir, contrairement au modèle promu par l’agro-industrie qui épuise les sols, la biodiversité et le climat. Plus que jamais, défendre le Green Deal européen est le meilleur moyen de permettre à l’Europe de jouer un rôle positif sur la sécurité alimentaire dans le monde. La plupart des aliments est aujourd’hui échangée sur les marchés locaux. Renforçons dès lors en priorité des systèmes alimentaires territorialisés et diversifiés. Soutenons leur transition agroécologique, pour qu’ils soient plus résilients aux chocs -climatiques, géopolitiques, économiques ou pandémiques – moins dépendants aux énergies fossiles et pour que nous ayons tous et toutes accès à une alimentation saine, diversifiée et de qualité.

Comme pour la crise énergétique qui, au-delà des mesures d’urgence, doit nous interroger sur notre dépendance et nous orienter vers une sortie des énergies fossiles, la crise alimentaire qui arrive doit nous rappeler qu’une transformation profonde de nos systèmes alimentaires est nécessaire et souhaitable. Atténuer nos ambitions pour la transition reviendrait à ne pas nous préparer à la prochaine crise, pire à y contribuer.

François Grenade (Iles de Paix), Amaury Ghijselings (CNCD-11.11.11), Benoit de Waegeneer (SOS-Faim) et Florence Kroff (Fian-Belgique) pour la Coalition Contre la Faim, coalition de 22 ONG belges actives dans la lutte contre la faim

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