MOSCOW, RUSSIA - MAY,16 (RUSSIA OUT) Russian President Vladimir Putin speaks during the Summit of Collective Security Treaty Organisation (CSTO) at the Grand Kremlin Palace, May,16,2022, in Moscow, Russia. Leaders of post-Soviet states have gathered at the Kremlin for the summit of CSTO marking its 30th anniversary this year. (Photo by Contributor/Getty Images)

Guerre en Ukraine: « Poutine est constamment manipulé »

Jeroen Zuallaert

Qui sont les hommes qui font tourner le Kremlin ? La journaliste britannique Catherine Belton offre un aperçu surprenant de la clique d’anciens officiers du KGB qui domine la Russie d’aujourd’hui. « Poutine vit dans son propre monde ces jours-ci ».

Le livre Les hommes de Poutine fait penser à un roman de John Le Carré. Ces dix dernières années, la journaliste Catherine Belton s’est entretenue avec un groupe restreint d'(anciens) conseillers et de connaissances de Vladimir Poutine. Plus qu’une simple biographie, Les hommes de Poutine est une étude de son entourage. « Je voulais comprendre pourquoi il fait ce qu’il fait », explique Belton, qui nous parle par liaison vidéo. « Qui sont ces gens qui l’entourent et qui ont amassé la quasi-totalité du pouvoir économique ? Le KGB n’a pas simplement disparu lorsque l’Union soviétique s’est effondrée. Ces anciens réseaux ont joué un rôle crucial dans la façon dont Poutine est arrivé au pouvoir ».

Quel cliché sur Poutine voulez-vous absolument dissiper ?

Catherine Belton : L’idée qu’il est une sorte de maître stratège. Poutine est une sorte d’homme de paille dans un groupe d’anciens officiers du KGB qu’il connaît depuis son séjour à Saint-Pétersbourg, dans les années 1990. Il est constamment manipulé par les personnages de ce cercle. Quelqu’un comme Nikolaï Patrouchev, l’ancien directeur du FSB qui dirige aujourd’hui le Conseil de sécurité russe, a une influence énorme sur la façon dont Poutine pense et agit. Igor Setchine, le CEO de Rosneft, en est également un maître. Setchine se comporte toujours de manière très soumise envers Poutine, mais il lui plante constamment des idées dans la tête.

Vous écrivez qu’initialement Poutine n‘avait pas très envie d’être président.

Au début, Poutine n’était pas convaincu qu’il avait ce qu’il fallait pour être président. Il s’est vite ravisé. Il s’est vite habitué à ce que les gens s’agenouillent devant lui. Il appréciait l’adoration du public. Il a une conviction profondément patriotique que lui seul peut sauver la Russie de l’Occident. L’entourage du KGB a fait en sorte qu’il ne pensait même pas à partir. Ils considèrent que leur raison d’être est de restaurer le pouvoir de l’État russe à l’échelle mondiale. Ils sont convaincus que sans eux, le pays se serait effondré. Ils ont mis sous leur contrôle les principaux flux financiers et les principales entreprises.

En même temps, c’est, d’une certaine manière, une coïncidence que Poutine soit devenu président.

(hoche la tête) Il a reçu la présidence sur un plateau. Sous le second mandat de Boris Eltsine, le gouvernement russe avait brutalement libéralisé. Le rouble avait été dévalué, et des millions de Russes avaient perdu leurs économies. L’État s’effondrait. Eltsine a compris que le prochain président serait issu des siloviki : les services de sécurité chargés de rétablir l’ordre. Avec Poutine, il pensait choisir quelqu’un de jeune, progressiste et faible. L’ironie, bien sûr, c’est que Poutine s’est finalement révélé le plus impitoyable de tous.

Comment devons-nous comprendre la relation entre Poutine et les siloviki ?

Elle a beaucoup évolué. Au début, Poutine a souvent été manipulé. Mais plus il est resté au pouvoir, plus il s’en est défait. Il reste au pouvoir en montant les différents clans les uns contre les autres. Puis, soudainement, il donne plus d’importance à l’armée, pour qu’elle constitue un contrepoids aux services de renseignement. Il essaie d’être l’arbitre ultime au sommet de la pyramide. Il est clair qu’au cours des dernières années, il s’est isolé de plus en plus, prenant davantage de décisions lui-même. L’exemple ultime en est la guerre en Ukraine. Il est clair qu’il a pris cette décision lui-même. Seule une poignée de conseillers étaient au courant.

Poutine sait qu’il est constamment trompé par son entourage. Pourquoi tolère-t-il cela ?

Parce qu’il a une histoire commune avec eux. Il connaît nombre de ses plus proches conseillers depuis les années 1970. Il accepte que c’est ainsi que le monde fonctionne: ils vous manipulent, et vous les manipulez. A qui d’autre peut-il faire confiance ?

Dans votre livre, vous qualifiez la décision de Poutine de jeter Mikhaïl Khodorkovski en prison de moment décisif de sa présidence. Pourquoi ce moment est-il si important ?

Parce que ça a complètement changé l’équilibre des forces. Khodorkovski avait ouvertement défié Poutine. Il voulait vendre sa compagnie pétrolière à Chevron et Exxon afin de se présenter à la présidence en 2008. Poutine a réussi à jeter l’homme le plus riche de Russie en prison et a indiqué aux tribunaux combien d’années il devait y rester. A l’époque, c’était du jamais-vu. De plus, cela a eu un effet énorme sur tous les autres oligarques. Khodorkovski a été condamné pour la manière sournoise dont il a amassé sa fortune. Comme tous les milliardaires russes ont utilisé les mêmes astuces pour s’enrichir, ils ont immédiatement compris que le même sort les attendrait s’ils résistaient. Comme me l’a dit un jour l’un d’entre eux : « Si le Kremlin m’appelle pour que j’investisse 1 ou 2 milliards dans une entreprise, je le ferai immédiatement ». En un sens, Poutine a aboli le droit de propriété. Depuis lors, les oligarques de l’ère Eltsine sont devenus des sortes de managers qui surveillent la boutique. Ils réalisent qu’ils doivent partager leur fortune avec Poutine. La condamnation de Khodorkovski et la manière dont son entreprise a ensuite été divisée entre les amis de Poutine constituent le modèle de la manière dont Poutine opère depuis lors. Comme l’a dit une de mes sources, il a goûté au sang. Et une fois que l’on a goûté au sang, c’est difficile à désapprendre.

Dans les années 2000, nous ne considérions pas la Russie comme une menace, mais comme une kleptocratie où le régime était surtout soucieux de s’enrichir. Etait-ce une erreur ?

Au départ, Poutine a fait tout son possible pour se présenter comme respectable. Mais en même temps, il a toujours été extrêmement idéologique. En septembre 2004, bien avant que l’Ukraine ne soit promise à l’adhésion à l’OTAN, il a prononcé un discours sur la façon dont l’Occident avait l’intention de déchirer la Russie. Jusqu’à récemment, Poutine avait encore une politique à deux voies: la confrontation géopolitique, mais en même temps envoyer le message qu’il y a des affaires à faire en Russie. Par conséquent, les dirigeants occidentaux ont longtemps supposé que Poutine était essentiellement pragmatique.

Tout cela était-il évitable ? L’Occident a-t-il commis une erreur ?

Lorsque Poutine est devenu président, il y avait effectivement la possibilité limitée de meilleures relations avec la Russie. Au début, il a sans doute utilisé les idées d’Anatoli Sobchak, son mentor démocratique à Saint-Pétersbourg. Poutine pense transactionnel. Il avait soutenu les États-Unis dans leur invasion de l’Afghanistan, s’attendant à recevoir quelque chose en retour. Mais l’Amérique avait prévu de construire un bouclier antimissile et d’installer des bases de missiles en Pologne et en Roumanie. Cela a donné aux hommes du KGB qui l’entouraient la possibilité de convaincre Poutine que l’Occident allait attaquer la Russie. Ce n’était pas le cas : l’Occident ignorait simplement la Russie.

Poutine aurait envisagé de démissionner à plusieurs reprises.

(hoche la tête) Après la Révolution orange de 2004 en Ukraine, il a été brièvement sur le point de démissionner. C’était un tel revers stratégique qu’il pensait ne pas pouvoir survivre politiquement. C’est lui qui a attisé la Révolution orange. En soutenant explicitement le candidat présidentiel pro-russe Viktor Ianoukovitch pendant la campagne, il a encouragé les Ukrainiens à voter pour son adversaire Viktor Iouchtchenko. La présidence de Dimitri Medvedev entre 2008 et 2012 a également joué un rôle. Poutine a élu Medvedev à l’époque parce qu’il était loyal. Il pensait pouvoir manipuler Medvedev et le garder sous contrôle. Mais en même temps, il a appris que cela ne suffit pas. Même la marionnette la plus volontaire développe sa propre stratégie quand on la fait présidente. Medvedev a tenté de limiter le pouvoir des siloviki et des oligarques amis de Poutine. Et donc le siloviki a fait pression sur Poutine pour qu’il redevienne président.

Êtes-vous surpris que Poutine ait décidé d’une invasion générale de l’Ukraine ?

Pas seulement moi. L’ensemble de l’élite russe est stupéfaite que cela se produise. Presque personne ne pensait que cela était possible. De nombreux milliardaires sont choqués que leurs empires commerciaux soient détruits par les sanctions. L’inquiétude est grande quant à ce qui se passera lorsque l’économie ressentira réellement l’impact des sanctions. Poutine est devenu de plus en plus isolé ces dernières années. La pandémie a accéléré cette évolution. Pour voir Poutine, il faut passer deux semaines en quarantaine. Même les personnalités de très haut rang ne sont plus autorisées à le voir.

Pensez-vous qu’il est possible que ce mécontentement mette en péril sa position ?

Ces dernières années, le régime a clairement caressé l’idée de remplacer Poutine. Un de ses proches collaborateurs m’a dit que Poutine en avait assez d’être président. Ils ont joué avec l’idée de le nommer président du Conseil de sécurité. Mais finalement, ils ont pensé que c’était trop dangereux. Dès que vous n’êtes plus au pouvoir, vous êtes vulnérable. Quoi qu’il en soit, il est de plus en plus difficile de maintenir Poutine au pouvoir. Lorsqu’il a été réélu en 2018, le régime avait déjà dû manipuler énormément les choses pour gagner les élections. Il y a des mouvements de protestation depuis longtemps, et les manifestations dans le Belarus voisin ont également eu un énorme impact. Une population qui était restée apolitique pendant trois décennies est descendue dans la rue par dizaines de milliers contre le dictateur. Les siloviki ont décidé qu’ils n’étaient en sécurité qu’avec Poutine.

De nombreuses rumeurs circulent sur l’état de santé de Poutine. Qu’en pensez-vous?

Il est intéressant que l’on en spécule aussi ouvertement. Il y a clairement des tentatives de le dépeindre comme un président amorphe qui a perdu son objectif. Je ne pense pas qu’il soit gravement malade. Un fonctionnaire bien informé m’a dit qu’il y a des problèmes de santé, mais qu’il est physiquement et mentalement intact. Le problème avec Poutine ces jours-ci est qu’il vit dans son propre monde. Il est vraiment convaincu que l’Occident veut attaquer la Russie. Il est évidemment vrai que l’OTAN a fourni des armes à l’Ukraine et y a dispensé une formation militaire, mais elle n’a commencé à le faire qu’après l’annexion de la Crimée par la Russie.

Croyez-vous en la possibilité d’une Révolution de palais ?

En fin de compte, cette décision revient à l’élite. Les élites qui l’entourent sont des requins, extrêmement ambitieux et motivés par leur propre intérêt. Si les chiffres de popularité de Poutine baissent, tout est possible. La légitimité de Poutine en tant que président est basée sur sa popularité. Si les sanctions créent des déficits, si l’inflation monte en flèche, si tant de soldats russes sont tués que l’armée russe ne peut plus compenser ses pertes, sa popularité diminuera.

Poutine est-il remplaçable?

Il était essentiel tant qu’il garantissait la stabilité. Il ne le fait plus. Plus personne n’ose s’associer au Kremlin. Poutine est à la tête d’un système qui devient plus petit et moins pertinent. À mon avis, il n’est plus essentiel au maintien du système.

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