L'Union européenne reste un très gros producteur de blé et d'orge. © belga image

Guerre en Ukraine: la sécurité alimentaire européenne est-elle en danger?

Cédric Vallet

L’Union européenne veut accroître la production agricole au nom de la « sécurité alimentaire ». Mais notre garantie de pouvoir se procurer une alimentation saine et en quantité suffisante est-elle réellement menacée? Avec la guerre en Ukraine, la question se pose avec plus d’acuité.

Les 10 et 11 mars, la crise agricole s’est invitée à la table des chefs d’Etat et de gouvernement de l’Union européenne, réunis à Versailles en sommet informel pour évoquer les conséquences de la guerre en Ukraine.

Au coeur des préoccupations: la « sécurité alimentaire » de l’UE. Pour les Vingt-Sept, il est urgent de « réduire nos dépendances » en augmentant la production de protéines végétales (colza, maïs, tournesol) au sein de l’Union. L’idée est avant tout de venir en aide aux éleveurs, car ces aliments sont importés en masse depuis l’Ukraine et la Russie pour nourrir leur cheptel. La croissance spectaculaire des prix des matières premières agricoles, exacerbée depuis l’invasion russe, pèse sur les coûts de production de viande – en particulier dans les filières du porc et des volailles.

La bataille du verdissement

En coulisse se joue une bataille frontale sur les champs de l’agriculture européenne. Les principaux syndicats du secteur remettent en cause les objectifs de verdissement de la politique agricole commune. Pour augmenter la production, il faudrait assouplir certaines règles de protection de l’environnement, arguent-ils. Et leurs préoccupations trouvent des relais auprès du politique.

Réunis le 2 mars, les ministres européens de l’agriculture suggéraient d’utiliser les terres mises en jachère pour y planter des oléagineux ou protéagineux, alors que ces jachères sont destinées à améliorer la biodiversité. Parmi leurs autres requêtes: une réévaluation des objectifs de la stratégie « de la ferme à la table » – dont le but, à l’horizon 2030, est de réduire l’utilisation des pesticides de 50%, la quantité d’engrais minéraux de 20% et d’augmenter la part du « bio » à 25% des terres.

Dans les rangs des ONG de protection de l’environnement, c’est la consternation. « Les ministres se sont rangés derrière les demandes des grands syndicats agricoles », dénonce Célia Nyssens, du Bureau environnemental européen, qui pointe l’influence de la Copa-Cogeca, organisation faîtière des grands syndicats agricoles européens. L’un de ses principaux membres, la très influente organisation française FNSEA, réclame une « profonde remise en question » de la stratégie « de la ferme à la table ». « La conditionnalité environnementale de la politique agricole est attaquée, ainsi que les objectifs de la stratégie « de la ferme à la table », confirme Célia Nyssens . Le risque, c’est que ces syndicats arrivent à convaincre qu’il y a une crise alimentaire en Europe. »

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Philippe Burny, professeur u0026#xE0; Gembloux Agro-Bio Tech (ULiu0026#xE8;ge).

Le débat bouscule les cénacles. Frans Timmermans, vice- président de la Commission européenne, a défendu ses positions, le 7 mars, face à certains députés: « Ne croyez pas en l’illusion selon laquelle […] vous favoriseriez la production alimentaire en la rendant moins durable! »

L’impact de la crise

La sécurité alimentaire de l’Europe est-elle réellement en péril? Pour Christophe Gouel, directeur de recherche à l’Institut national français de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement, la réponse est claire: « Notre approvisionnement n’est pas menacé. Cette crise aura des effets sur la production animale, mais est-ce vraiment nécessaire de mettre en place des mesures nuisibles à l’environnement pour exporter de la viande? » Philippe Burny, professeur à Gembloux Agro-Bio Tech (ULiège) et attaché scientifique au centre de recherche agronomique de Wallonie, abonde: « Affirmer que la sécurité alimentaire en Europe est en danger, c’est une exagération. L’Union européenne reste un très gros producteur de céréales, par exemple. » S’ils importent du colza ou du tournesol, mais surtout du soja, les Européens exportent énormément de blé, d’orge et sont exportateurs nets de céréales. « Augmenter la production domestique de protéines végétales, destinées aux animaux, améliorera l’auto-approvisionnement des filières d’élevage », ajoute Philippe Burny . Ce sont surtout les secteurs du porc et de la volaille, qui écoulent largement leur production hors Union, qui en bénéficieraient.

Au sein de la Copa-Cogeca, Daniel Azevedo estime pourtant qu’il ne faut pas négliger l’impact de la crise actuelle: « La hausse des coûts de production peut déboucher sur une hausse des prix alimentaires, qui peut à son tour accroître l’insécurité alimentaire parmi de vastes pans de la population européenne. »

Le prix des engrais

Aujourd’hui, la crainte première des agriculteurs, c’est la baisse des rendements, « vu les prix plus élevés des engrais et les difficultés à en acquérir », note Yves Vandevoorde, coordinateur politique de la Fédération unie de groupements d’éleveurs et d’agriculteurs (Fugea), association axée sur une approche durable de l’agriculture. Trente pour cent des engrais utilisés en Europe sont importés de Russie et leurs prix crèvent les plafonds. Et des industriels en interrompent la fabrication à cause des prix du gaz, essentiel à l’élaboration d’engrais azotés. « Nous nous demandons même si nous aurons assez d’engrais pour produire », témoigne Marianne Streel, présidente de la Fédération wallonne de l’agriculture (FWA). Car, selon elle, l’enjeu immédiat est bien de produire davantage. « Or, le verdissement de la politique agricole équivaut à nous demander de produire moins , ajoute-t-elle . En réduisant la quantité d’engrais et de pesticides, les rendements chuteront inévitablement. » Mais pour la Commission européenne, l’augmentation du prix des engrais peut conduire à une agriculture de « précision » qui fournit plus et avec moins d’intrants…

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Frans Timmermans, vice-pru0026#xE9;sident de la Commission europu0026#xE9;enne.

Plutôt qu’augmenter la production domestique à tout prix, certaines ONG évoquent la réaffectation de céréales utilisées à des fins non alimentaires – notamment pour les biocarburants – vers l’exportation. On pense en particulier aux pays susceptibles de basculer dans des crises de famine, l’Egypte, l’Algérie, dépendants des céréales russes. Yves Vandevoorde reconnaît qu’avec la baisse annoncée de la quantité d’engrais utilisables, « il y aura des baisses de rendement. Il faudra trouver de nouvelles superficies pour produire. Par exemple, sur des terres utilisées à des fins de loisirs. Mais la guerre ne doit pas devenir un prétexte pour démanteler les quelques mesures de protection de la biodiversité et de l’environnement. »

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