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Élection contestée, manifestations, répression… que se passe-t-il au Bélarus ?

Olivia Lepropre
Olivia Lepropre Journaliste

Le président du Conseil européen Charles Michel a convoqué une réunion extraordinaire des chefs d’État et de gouvernement des Vingt-sept. Scrutin controversé, manifestations et répression : on fait le point sur la situation au Bélarus.

Une élection contestée

Le dimanche 9 août, un sondage officiel donne au président sortant Alexandre Loukachenko, 65 ans et au pouvoir depuis 1994, près de 80% des voix à l’élection présidentielle. Sa principale adversaire, Svetlana Tikhanovskaïa, 37 ans, qui a remplacé dans la course à la présidentielle son époux, le vidéoblogueur Sergueï Tikhanovski arrêté le 29 mai, réfute ces estimations.

Le lendemain, les premiers résultats officiels donnent Alexandre Loukachenko vainqueur avec 80% des voix, loin devant Svetlana Tikhanovskaïa créditée de quelque 10%. Cette dernière revendique la victoire et demande à Alexandre Loukachenko de « céder le pouvoir ». Malgré les demandes des manifestants, Loukachenko rejette la demande d’organiser une nouvelle élection.

La Russie, la Chine et le Venezuela saluent la réélection du chef de l’Etat sortant, mais de nombreux autres pays et l’Union européenne mettent en doute l’honnêteté du scrutin et condamnent la répression des manifestations d’opposition.

Tikhanovskaïa, l’opposante réfugiée à l’étranger

Svetlana Tikhanovskaïa déclare le 11 août dans une vidéo avoir pris la « décision difficile » de quitter son pays pour la Lituanie. L’agence de presse étatique bélarusse Belta diffuse une vidéo de l’opposante appelant à ne pas « descendre dans la rue », un enregistrement réalisé « sous la pression » selon ses soutiens.

Svetlana Tikhanovskaïa
Svetlana Tikhanovskaïa© AFP

Cette semaine, Svetlana Tikhanovskaïa assure dans une vidéo enregistrée depuis la Lituanie, où elle est réfugiée, être prête à devenir « le leader national » et gouverner le pays, rappelant son ambition d’organiser une nouvelle élection présidentielle libre si elle accède au pouvoir. Elle a aussi appelé les autorités à libérer tous les manifestants interpellés la semaine dernière, retirer les forces antiémeutes des rues et enquêter sur ceux ayant ordonné la répression.

Manifestations, violences et répression

Dès la nuit de l’élection, des manifestations antigouvernementales ont lieu à travers le pays et sont violemment réprimées, avec des milliers de manifestants arrêtés. Un manifestant est tué dans la capitale par un engin explosif qu’il s’apprêtait à lancer sur les forces de l’ordre, selon la police. Mais la police reconnaît également avoir tiré avec des armes à feu sur des manifestants, présentés comme « agressifs ».

Les chaînes humaines pacifiques se multiplient, fleurs ou ballons blancs à la main (voir encadré), alors que les témoignages de tortures infligées aux manifestants détenus affluent. Des débrayages commencent dans plusieurs usines pour dénoncer la brutalité de la répression. Le 16 août, des dizaines de milliers de personnes se réunissent à Minsk, le plus grand rassemblement d’opposition de l’histoire du Bélarus. Les autorités annoncent la libération de plus de 2.000 des 6.700 personnes interpellées jusqu’au jeudi 13.

Le plus grand rassemblement d'opposition de l'histoire du Bélarus
Le plus grand rassemblement d’opposition de l’histoire du Bélarus© AFP

Ce lundi, des manifestations sont en cours devant plusieurs usines et le siège de la télévision publique bélarusse à Minsk à l’appel de l’opposition, qui a annoncé une grève générale. Des protestataires brandissant les drapeaux blanc et rouge de l’opposition se sont notamment réunis devant une usine de véhicules lourds (MZKT) où Loukachenko est arrivé en hélicoptère. Des milliers d’employés ont également arrêté le travail dans l’usine de tracteurs de Minsk (MTZ). « Pars! », « Nous n’oublierons pas, nous ne pardonnerons pas », ont scandé les protestataires réunis devant le siège de MZKT.

Du blanc, des fleurs et un hymne rock: les emblèmes des manifestants

De la campagne présidentielle aux manifestations de protestation contre la réélection contestée d’Alexandre Loukachenko, les partisans de l’opposition bélarusse ont adopté plusieurs emblèmes, en signe de reconnaissance.

Bracelets et vêtements blancs

Le blanc est devenu la couleur fétiche des opposants au président Loukachenko, unis derrière Svetlana Tikhanovsakaïa. Souvent vêtue de blanc, cette dernière a appelé ses partisans à porter des bracelets de la couleur « de l’honnêteté » lors du scrutin, en signe de soutien. L’appel a été très suivi, et ce bijou, tantôt en plastique tantôt en tissu, était arboré fièrement devant les caméras et dans les bureaux de vote.

Des dizaines de femmes en robes ou chemises blanches ont également formé des chaînes humaines à Minsk et d’autres villes du pays pour dénoncer la répression policière. Blanc comme la paix, ont expliqué certaines manifestantes. Blanc parfois associé au rouge, aux couleurs de l’ancien drapeau de la République populaire biélorusse de 1918 et du Bélarus indépendant de 1991 à 1995, devenu le symbole de la lutte pour la démocratie dans le pays.

Des fleurs pour la paix

Autre signe d’apaisement, les femmes mobilisées dans ces manifestations portent généralement à la main une fleur, souvent blanche ou rouge. Ainsi que des ballons blancs. Certaines en ont tendu aux très craintes forces anti-émeutes, les OMON (acronyme russe de Détachement Mobile à Vocation Spéciale). Sous leurs carapaces noires, souvent cagoulés, ces policiers ont semé la terreur dans les rangs des manifestants, poursuivis et battus à coup de matraque ou de pied.

Élection contestée, manifestations, répression... que se passe-t-il au Bélarus ?
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Point levé ou « V » de la victoire

Le trio de jeunes femmes qui est parvenu à rassembler l’opposition pour défier le président moustachu de 65 ans, fier de sa virilité, a le sens de la communication. Pour les photos de meeting ou les affiches de campagne, chacune a adopté un geste: le poing levé pour Mme Tikhanovskaïa, les mains en coeur de Maria Kolesnikova, l’ex-directrice de campagne d’un opposant incarcéré et les doigts en « V » de la victoire de Veronika Tsepkalo, épouse d’un troisième détracteur du régime exilé à Moscou. Des gestes de défi repris par de nombreux manifestants dans les rues de Minsk.

Chanson culte de la Perestroïka

Entonnée dans les manifestations, jouée sur les smartphones brandis par les foules ou réinterprétée par une violoniste devant le consulat bélarusse de Moscou, la célèbre chanson « Peremen! » (Des changements!) résonne partout. Comme d’autres contestataires avant eux, les opposants au régime d’Alexandre Loukachenko ont adopté comme hymne de ralliement cet air écrit peu avant la chute de l’Union soviétique par la star du rock russe des années 80, Viktor Tsoï.

Le précieux soutien russe

La Russie dénonce de son côté « des tentatives claires d’ingérence étrangère » visant à « déstabiliser la situation » au Bélarus. Le Kremlin s’est dit « confiant » dans une résolution rapide de la crise et montre son soutien au président Alexandre Loukachenko, allié de Moscou. « Les deux parties ont exprimé leur confiance dans une résolution prochaine des problèmes en cours » au Bélarus, a indiqué la présidence russe, après un entretien téléphonique entre Vladimir Poutine et Loukachenko.

Alexandre Loukachenko
Alexandre Loukachenko© AFP

Selon le Kremlin, « le plus important est que ces problèmes ne profitent pas à des forces destructrices cherchant à porter atteinte à la collaboration mutuellement avantageuse » mise en place à travers l’Union entre la Russie et le Bélarus, une alliance existant entre ces deux ex-républiques soviétiques. L’entretien a confirmé l’orientation vers « un renforcement de ces relations d’union correspondant aux intérêts essentiels des peuples frères que sont la Russie et le Bélarus. »

Le chef d’Etat bélarusse a notamment soutenu que les manifestations mettaient en péril l’Union entre la Russie et le Bélarus. Selon M. Loukachenko, son pays fait face à une « révolution de couleur » – le nom donné par le Kremlin à plusieurs mouvements populaires selon lui soutenus depuis l’étranger qui ont abouti à des changements de pouvoir dans des pays de l’ex-URSS ces 20 dernières années – avec des « éléments d’interférence extérieure. » Le pouvoir bélarusse a reçu le soutien de Moscou qui a dénoncé des tentatives d' »ingérence étrangère » visant à déstabiliser le Bélarus, un allié historique de la Russie, malgré des tensions récurrentes entre les deux pays ces dernières années.

L’UE inquiète, davantage de sanctions ?

« Le peuple du Bélarus a le droit de décider de son avenir et d’élire librement son dirigeant. Les violences contre les manifestants sont inacceptables », a commenté le président du Conseil européen Charles Michel. La situation au Bélarus évolue rapidement ces derniers jours et le président du Conseil la suit de près, en contact permanent avec ses collègues du Conseil. L’Union n’est pas prête à reconnaître les résultats des élections présidentielles du 9 août.

Mercredi, l’UE a l’intention d’envoyer un message important de solidarité envers la population de ce pays. Elle devrait condamner la violence disproportionnée dont font preuve les autorités de l’État contre des manifestants jugés pacifiques, et en appeler à la libération immédiate et sans condition de tous les personnes détenues illégalement. L’UE s’inquiète aussi des informations faisant état de traitements inhumains et de conditions de détention. Une enquête approfondie et transparente lui apparaît comme une priorité, de même que l’établissement des responsabilités. Elle ne voit de sortie de crise que dans la fin des violences, la désescalade des tensions, le dialogue et l’absence d’interférences extérieures, par allusion à Moscou qui soutient le régime bélarusse.

Élection contestée, manifestations, répression... que se passe-t-il au Bélarus ?
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L’Allemagne, qui assure la présidence de l’Union européenne, a menacé d’étendre les sanctions déjà décidées contre des responsables du Bélarus. « Nous voyons aussi la possibilité d’étendre les sanctions à d’autres responsables » du pays, a déclaré à la presse Steffen Seifert, porte-parole d’Angela Merkel, en plaidant pour que l’Organisation pour la sécurité et la coopération (OSCE) soit chargée d’une mission de médiation visant à vérifier les résultats du scrutin. De son côté, le Royaume-Uni a dit refuser les résultats de l’élection du 9 août et vouloir « sanctionner les responsables » de la répression des manifestations. Il a lui aussi réclamé une enquête indépendante de l’OSCE.

L’Union européenne avait décidé de sanctionner la répression au Bélarus. Une liste de personnes accusées d’avoir organisé et procédé à la répression au Bélarus va être établie et elle sera soumise pour approbation aux États membres. (avec AFP)

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