Pour de nombreux ex-politiciens occidentaux, "un engagement sous bannière russe relève désormais de la circonstance aggravante". © GETTY IMAGES

Ces dirigeants politiques qui se sont recasés dans des entreprises russes: les liaisons dangereuses (analyse)

Pierre Havaux
Pierre Havaux Journaliste

L’entreprise guerrière de Vladimir Poutine fait aussi des victimes parmi les anciens dirigeants politiques européens lucrativement recasés dans les hautes sphères du business russe. Quand les flirts virent aux liaisons dangereuses.

Il s’est résigné à admettre que l’argent pouvait avoir une odeur. De mort, de sang, de complicité avec un agresseur. François Fillon a rendu ses tabliers encore neufs d’administrateur au sein des géants de la pétrochimie Sibur et des hydro- carbures Zarubezhneft, lesquels ont subitement le grand tort de battre pavillon russe. Après un destin politique brisé en pleine course à l’Elysée en 2017, une reconversion avortée dans le business, la poisse poursuit l’ex-Premier ministre français condamné en 2020 pour usage d’emplois fictifs, et qui croyait pouvoir se refaire une santé à l’Est. Se faire taxer d' »employé du pouvoir russe », c’était plus qu’il ne pouvait moralement supporter.

Poutine le va-t-en-guerre offre une belle occasion de se souvenir que du beau linge europu0026#xE9;en cu0026#xE8;de au chant des siru0026#xE8;nes venues du froid.

Il faut dire que les retraites de Russie se multiplient, que les « boards of directors » expérimentent une politique de la chaise vide alimentée par des cas de conscience: l’ancien Premier ministre finlandais Esko Aho tourne le dos à la Sberbank, la plus grande banque de crédit russe. Matteo Renzi, ex-chef du gouvernement italien, se retire de Delimobil, leader sur le marché de la voiture partagée, et son ancien homologue autrichien, Christian Kern, du conseil de surveillance des chemins de fer de l’Etat russe. Il est des flirts douteux.

Encore que certains font de la résistance, sourds aux sommations de quitter le camp de l’ennemi. Champion de la catégorie, Gerhard Schröder, 77 ans, ex-chancelier allemand reconverti en président du conseil d’administration du premier groupe pétrolier russe Rosneft et du conseil de surveillance du consortium Nord Stream AG, maître d’oeuvre d’un gazoduc russo- allemand hautement controversé, se montre jusqu’ici aveugle aux titres assassins de la presse allemande. Le suspense reste entier sur l’entrée prochaine de ce « bon ami de Poutine » au conseil de surveillance d’un autre géant énergétique russe, Gazprom. Jusqu’à nouvel ordre, cet autre chancelier que fut l’Autrichien Wolfgang Schüssel s’accroche aussi à son siège au CA de Lukoil: pourquoi se sentir obligé de démissionner d’une entreprise privée cotée à la Bourse de Londres?

Mauvais genre

Pas de nouvelles à ce stade de Paavo Lipponen, ancien Premier ministre finlandais qui roule ouvertement pour Gazprom en qualité de consultant. Ni de Karin Kneissl, ex-cheffe de la diplomatie autrichienne rendue célèbre par une valse avec Vladimir Poutine, et qui a rejoint Gerhard Schröder au sommet de Rosneft. Ni d’Yves-Thibault de Silguy, 73 ans, commissaire européen en charge des Affaires monétaires et financières dans une autre vie (1995-1999), intégré au conseil de surveillance chez VTB bank pour Vnechtorgbank, institution bancaire publique proche du Kremlin. On ignore si Dominique Strauss-Kahn, l’ex-patron du FMI, se tâte sur sa collaboration au fonds souverain russe RDIF.

Poutine le va-t-en-guerre offre une belle occasion de se souvenir que du beau linge européen cède au chant des sirènes venues du froid pour trouver son bonheur dans les hautes sphères de l’économie et de la finance russes, là où le Kremlin n’est jamais loin.

La pratique n’est pas neuve et la Russie n’en a pas le monopole. Geoffrey Geuens, professeur au département médias et communication de l’ULiège, s’est fait une spécialité de disséquer l’entrelacement des univers politique et économique qui gouvernent l’ordre mondial. Les ressorts de la reconversion d’hommes d’Etat en hommes de main sautent aux yeux. « Ce que recherchent les groupes financiers, c’est le carnet d’adresses d’ex-responsables publics susceptibles de leur ouvrir de nouveaux marchés ou, du moins, d’exercer leur influence afin d’éviter que de « vieux réflexes » protectionnistes ne fassent obstruction à la libre circulation des biens et capitaux à l’échelle internationale. » Cette clientèle politique occidentale de très haut niveau est surtout appréciée – et souvent cantonnée – au sein des instances consultatives des grands trusts industriels et financiers tandis que « les lieux de décision demeurent la chasse gardée des oligarchies nationales« .

Cette façon d’arrondir ses fins de mois en se mettant au service d’intérêts particuliers après avoir prétendu défendre l’intérêt général indispose en temps de paix. Elle indigne quand survient une guerre et que certains se retrouvent du mauvais côté de la barrière. Un engagement sous bannière russe relève désormais de la circonstance aggravante « mais le mal est fait et un pas de côté soulignera encore davantage le manque de scrupules et le cynisme total liés à ce genre de comportement« , dénonce Philippe Lamberts, eurodéputé Ecolo.

Où ça, un problème?

« Sans vouloir porter de jugement sur des individus, je peux partager l’émoi et l’indignation« , commente Guy de Selliers de Moranville, 70 ans, notamment vice-président d’Ageas. Une carrière au sommet à la Berd, la Banque européenne de reconstruction et de développement fondée en 1991 pour aider l’Europe centrale et orientale à se convertir à l’économie de marché, l’amène à faire ample connaissance avec le monde des affaires russes qui le recrute après coup pour son expertise. Trois mandats d’administrateur au sein de Wimm Bill Dann, groupe agroalimentaire, de Shatura OJSC centré sur la fabrication de meubles, et de Norilsk Nickel, géant de production de nickel et de palladium, en ont fait l’un des rares, sinon le seul Belge à s’être hissé dans autant de groupes russes au cours des années 2000. Depuis Londres, l’homme d’affaires confie l’amer souvenir que lui laisse cette page tournée depuis longtemps. « La crise financière de 2008 et la mise au jour du manque d’éthique du régime oligarchique russe rendaient ma position intenable, particulièrement au sein de Norilsk Nickel que j’ai quittée en désaccord sur l’intervention du Kremlin qui imposait à l’entreprise son propre directeur général. » A l’heure de la tragédie ukrainienne, le dirigeant assure qu’il n’aurait « jamais posé d’actes contraires à la lettre comme à l’esprit de sanctions décidées contre un régime responsable de violation des droits humains. Entre ma conscience et l’impératif du business russe, j’aurais choisi sans hésiter. »

Une commission spéciale du Parlement européen blâme-t-elle les anciens dirigeants politiques ou hauts fonctionnaires qui se prêtent à ces reconversions pour « défaut flagrant de prise de conscience » de la gravité de la menace? Le Belge épinglé, Yves Leterme (CD&V), ex-Premier ministre, ne voit vraiment pas en quoi sa coprésidence du CA du fonds d’investissement chinois ToJoy peut l’inféoder au régime de Pékin et juge le soupçon parfaitement stupide. S’il faut commencer par voir le mal partout…

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