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Cet article va casser 3 pattes à un canard: pourquoi les expressions animalières sont si nombreuses dans la langue française

Stagiaire Le Vif

Les expressions et les métaphores animalières ont toujours existé dans la langue française. Certaines ont d’ailleurs bien des choses à apprendre sur notre histoire…

Verser des larmes de crocodile », « tirer les vers du nez », « avoir le cafard »… Les expressions et les métaphores animalières ont toujours existé pour étoffer la langue française. Aussi loin que l’humain a existé, il a été en interaction avec des animaux. Et comme pour tout ce qui l’entoure, il s’en est servi pour illustrer ses propos. Tantôt de manière évidente, comme avec « fort comme un boeuf ». Tantôt de manière plus alambiquée, avec des expressions dont le cheminement a été long et valloné. Certaines ont d’ailleurs bien des choses à apprendre sur notre histoire.

Les expressions animalières, de bons indicateurs de nos vices

Les expressions imagées, ou expressions idiomatiques, disent beaucoup de choses sur les comportements humains : l’évolution des mœurs, les influences des langues les unes sur les autres… Les rapports entre les humains et les animaux aussi, dans le cas des expressions animalières. C’est pourquoi il est parfois si difficile de déterminer l’origine d’une expression ou d’une locution avec certitude.

Ces expressions peuvent parfois être, par exemple, un parfait reflet des biais sexistes qui ont perduré à travers l’histoire. Celles renvoyant à un animal féminin ont beaucoup plus tendance à être sexualisantes et/ou péjoratives : la vache, la dinde, la morue, la poule, la biche, la chatte, la chienne, la tigresse, la levrette…

S’il y a évidemment des animaux masculins qui portent également une connotation négative (âne, chien, blaireau), nombreuses sont celles qui ont vocation à glorifier : le coq, le lion, le paon, le renard, le loup, le singe… Même le gardon. Ce n’était certainement pas son intention, mais l’écrivain Jean D’Ormesson a d’ailleurs écrit un poème qui s’avère être une réelle démonstration de cette différence de traitements.

1. Verser des larmes de crocodile

Signification : pleurer sans être triste pour obtenir quelque chose

Cette expression renvoie à une légende de l’antiquité selon laquelle les crocodiles gémissaient pour attirer leurs victimes dans leurs eaux. Sa première occurence telle quelle remonte au XVème siècle dans les Proverbes du byzantin Michael Apostolius. Mais, selon le lexicologue Alain Rey dans son Dictionnaire des expressions et locutions, des expressions équivalentes existaient déjà en latin et en grec antiques. Il note que les larmes de crocodile sont « une variante désexualisée ou virilisée du mythe des sirènes ».

Petite précision biologique : si les crocodiles déversent réellement des larmes par leurs yeux, elles ne sont pas le résultat d’une émotion. De plus, leurs vagissements ne font pas du tout penser à des pleurs.

2. Avoir le cafard

Signification : être déprimé

Avant de se pencher sur l’expression, il est intéressant de remonter à l’origine du mot « cafard ». Celui-ci vient de l’arabe « kafir », désignant les non-croyants. Au XVIème siècle en France, c’est dans ce sens que le mot « cafard » était utilisé. Le sens qu’on lui connait aujourd’hui semble dériver du rapprochement entre l’insecte et ces incroyants, faux dévots se cachant dans l’obscurité et les recoins sales et sombres des maisons, d’où la piètre image du cafard que l’on connaît. C’est Charles Baudelaire qui a popularisé cette analogie entre l’insecte et la déprime dans la langue courante, dans son poème La destruction, issu du recueil Les Fleurs du mal.

Parfois il prend, sachant mon grand amour de l’Art,

La forme de la plus séduisante des femmes,

Et, sous de spécieux prétextes de cafard,

Accoutume ma lèvre à des philtres infâmes.

Il me conduit ainsi, loin du regard de Dieu,

Haletant et brisé de fatigue, au milieu

Des plaines de l’Ennui, profondes et désertes, 

(…)

Dans cet extrait, on peut encore percevoir cette dimension de non-croyance qu’avait le mot à son origine. Baudelaire était visiblement un expert lexical. C’est d’ailleurs à lui qu’est attribuée l’invention du spleen.

3. Tirer les vers du nez

Signification : faire parler quelqu’un d’un sujet qu’il ne voulait pas aborder. Obtenir d’une personne des aveux relatifs à des informations qu’elle ne voulait pas divulguer.

Cette formulation figurait déjà dans des écrits du début du XVème siècle. L’hypothèse la plus populaire autour de son origine indique qu’elle viendrait des vers rinaires, des parasites qui s’invitaient dans le nez des humains et les rendaient fous. Comme il était mal vu d’en avoir, les médecins devaient interroger leurs patients pour les faire avouer que c’était leur cas, avant de pouvoir leur tirer les vers hors du nez… Bien qu’elle soit amusante, cette hypothèse est fausse.

Aujourd’hui, plusieurs théories circulent et tiennent la route, mais aucun spécialiste n’a réussi à élaborer un historique qui tranche réellement sur l’origine du terme. La première hypothèse est que « tirer les vers du nez » rapporterait au latin verum, « le vrai ». Il s’agirait donc d’une formulation imagée de « tirer la vérité du nez ». D’autres, comme Alain Rey, pensent tout de même que l’expression se rapporte bel et bien au ver de terre. Selon lui, « tirer les vers du nez » ferait référence au fait d’arracher quelque chose d’inavouable, de honteux, de sale à quelqu’un. D’ailleurs, l’expression existe quasiment à l’identique en anglais : « To worm a secret out of somebody » (soutirer un secret à quelqu’un). « Worm », ici utilisé comme un verbe, signifie « ver de terre ».

4. Parler une langue comme une vache espagnole 

Signification : parler très mal une langue

Si beaucoup d’expressions imagées (ou expressions idiomatiques) ont des histoires longues et alambiquées qui rendent leurs origines difficile à déterminer avec certitude, c’est particulièrement le cas de celle-ci. Les écrits les plus anciens dans lesquels elle apparaît sont ceux d’Oudin en 1640. Plusieurs hypothèses existent pour expliquer son origine, mais, comme pour « tirer les vers du nez », personne n’a encore pu trancher.

Tout d’abord, il y a ceux qui pensent que le mot « vache » est une altération. C’est-à-dire qu’au fil du temps, « vache » a remplacé un autre mot qui était utilisé dans une forme antérieure de cette expression. Par exemple, on avance souvent qu’elle avait été conçue à partir de « vasces », qui signifiait « Basque ». L’expression originelle serait donc « parler français comme un Basque espagnol » ou « parler français comme un Basque l’espagnol ». Une hypothèse réfutée par le lexicologue Alain Rey, avançant que la version du Basque existe, mais qu’elle serait postérieure à celle de la vache. On parle aussi du mot « basse », qui faisait allusion à une servante.

D’autres, comme Alain Rey, pensent qu’il a toujours été question de vaches, les pauvres véhiculant l’image d’animaux peu subtils et maladroits. Idem pour l’adjectif « espagnol » qui a longtemps porté une connotation négative dans la langue française. D’autres expressions dont certains se souviendront peut-être en témoignent : « payer à l’espagnole », « une espagnolade »… 

5. Avoir un œil de lynx 

Signification : avoir une excellente vue

Et non, l’expression ne fait pas référence au lynx, l’animal ! Cela lui donnerait un tout autre sens, puisque le lynx a en fait une moins bonne vue que l’humain… En vérité, l’oeil de lynx tire son origine dans la mythologie grecque. Il fait référence à Lyncée, le personnage qui conduisait le navire de Jason dans sa quête de la Toison d’Or. Lyncée possédait la faculté de voir à travers les nuages les plus noirs et les murailles les plus épaisses. C’est de lui qu’est venue l’expression « avoir l’oeil de Lynchée », qui, au fil du temps et par confusion, est devenue « avoir un oeil de lynx ».

6. Quand les poules auront des dents

Signification : jamais

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Cette référence à l’absurde existe depuis la fin du XVIIIème siècle. À la base, il n’était pas question des dents des poules, mais bien de leur urine. Sa première forme était « quand les poules pisseront » et s’est transformée en celle que l’on connaît aujourd’hui pour être plus exacte. Car en fait, il n’est pas tout à fait correct d’insinuer que les poules n’urinent pas. En effet, les poules n’ont pas de vessie, mais un cloaque. C’est une grande poche dans laquelle les excréments et les oeufs passent également. Ainsi chez les poules, comme chez tous les oiseaux, l’urine est éliminée en même que les excréments.

Autre précision biologique : les poules, jadis, ont bel et bien eu des dents ! Il est estimé que les ancêtres des espèces aviaires actuelles avaient des dents jusqu’à il y a environ 116 millions d’années. La raison de cette évolution n’a pas encore été prouvée : certains planchent sur une adaptation au régime alimentaire, d’autres sur une éclosion des oeufs plus rapide.

7. Poser un lapin

Signification : ne pas se présenter à un rendez-vous

Dans l’argot du XIXème siècle, le lapin était synonyme de non-paiement. La première signification de « poser un lapin » était donc « partir sans payer ». Elle s’est rapidement déportée sur l’engagement amoureux. Le Dictionnaire des argots de Gaston Esnault indique qu’en 1880, déjà, elle signifiait « ne pas rétribuer les faveurs d’une fille ».

L’analogie du lapin pour décrire une personne qui ne respecte pas ses engagement existait déjà au XVIIIème siècle, un « lapin » désignant un voyageur clandestin

8. Revenons à nos moutons

Signification : revenons au sujet initial

Cette locution est directement tirée de la Farce de Maître Pathelin. Il s’agit d’une pièce de théâtre composée au Moyen Âge, vers 1460. Dans cette pièce, un berger est accusé d’avoir mal pris soin des moutons d’un autre. Lors de son procès, le berger dévie sans cesse le sujet de la conversation, poussant le juge à lui dire « revenons à nos moutons », pour recentrer le débat. La farce de Patelin a connu un grand succès et cette phrase a été reprise dans la littérature, puis dans le langage courant, comme une référence. Au final, « revenons à nos moutons », c’est un peu l’ancêtre médiéval de « je suis ton père ».

9. Donner sa langue au chat

Signification : avouer son ignorance pour obtenir la réponse à une devinette ou une question posée.

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Au XVIIème siècle, l’épistolaire Madame de Sévigné employait pour la première fois la locution « jeter sa langue aux chiens » dans ses lettres. Par tradition, on jetait les restes de nourriture aux chiens. Cela signifiait donc qu’on abandonne l’organe de la parole devenu inutile, sans valeur. 

Au XIXe siècle, le verbe « jeter » fut remplacé par « donner » et le chien par un chat. Avant tout pour lisser l’expression initiale, portant une connotation plus négative. Mais le recours au chat apporte une dimension supplémentaire : le secret. Comme l’écrit George Sand dans La Petite Fadette, « mettre quelque chose dans l’oreille du chat », c’est oublier. Comme le chat n’a pas l’usage de la parole, on peut lui confier quelque chose qu’il n’ira pas répéter. « Donner sa langue au chat » pourrait donc être à la fois « renoncer à la parole » à défaut de pouvoir répondre à une devinette, et « la confier au chat » pour être sûr qu’il la gardera.

10. Avoir vu le loup

Première signification : être aguerri, expérimenté

Seconde signification : avoir déjà pratiqué des rapports sexuels

L’origine de cette locution remonte au XVIème siècle. Elle signifiait « être aguerri, expérimenté » se rapportant à la chasse au loup, perçue comme dangereuse, exigeant de l’expérience et du courage. Une connotation sexuelle lui a été greffée au fil du temps, observée dès le début du XVIIIème siècle. Une évolution qui distingue cette locution des autres, puisqu’elle n’a été appliquée qu’aux femmes. Pour les hommes, sa signification originale a perduré.

Si, dans les deux significations, le loup a une posture de prédateur, le genre supposé de la personne concernée par la locution influe sur la façon dont elle vivra l’expérience (de « voir le loup »). Lorsqu’il était question des femmes et particulièrement des jeunes filles, le loup semble toujours avoir eu une symbolique virile et sexuelle, renforcée par la mise en rapport fréquente entre celui-ci et sa queue.

Victor Broisson, avec la participation d’Alexandre Wery

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