Rue du Bailli (et, par extension, le quartier du Châtelain) : l'une des 145 entités bruxelloises analysées par l'Ibsa. © Hatim Kaghat pour le vif/l'express

Sociologie, économie… Plongée au coeur des 145 quartiers de Bruxelles

Philippe Berkenbaum
Philippe Berkenbaum Journaliste

On résume souvent la capitale à ses 19 communes, mais il ne s’agit que d’entités administratives qui ne traduisent aucune réelle homogénéité. Plus que par ses communes, Bruxelles vit par ses quartiers. Autant d’espaces de vie partagés par leurs habitants et dont les caractéristiques sociologiques, économiques, démographiques ou environnementales peuvent être très différentes, même lorsqu’ils sont voisins.

Population – Les Bruxellois ont la bougeotte

Malgré un léger ralentissement en 2016 et 2017, voilà plus de vingt ans que la population bruxelloise croît plus vite que celle des autres Régions et le mouvement n’est pas près de s’arrêter, selon les projections de l’Institut bruxellois de statistique et d’analyse (Ibsa). Avec une augmentation nette de 7 000 personnes en 2017 (+ 0,6 %), la Région de Bruxelles-Capitale (RBC) comptait 1 198 726 habitants au 1er janvier 2018, selon les derniers chiffres disponibles. En cause, d’abord, un solde naturel positif relativement élevé mais stable, avec environ 9 000 naissances de plus que les décès.

Mais il y a surtout un flux migratoire très important. En 2017, plus de 50 000 personnes venues de l’étranger se sont établies dans la capitale alors que 38 000 l’ont quittée (ou en ont été radiées d’office parce qu’elles n’y vivaient plus depuis longtemps). En revanche, comme le relève Jean-Pierre Hermia, auteur du Baromètre démographique de la RBC, le solde migratoire interne a, lui, tendance à baisser : plus de gens quittent la ville pour aller s’établir dans une autre commune du royaume que l’inverse. Mais si l’on agrège ces trois mouvements, le résultat reste largement en faveur de Bruxelles.

Le monitoring des quartiers mis en place par l’Ibsa permet d’analyser ces mouvements démographiques de façon très fine, bien au-delà des 19 communes qui composent la Région, à l’échelle de ses 145 quartiers. Et les surprises sont nombreuses. On découvre ainsi que le Bruxellois a la bougeotte.  » La moitié des habitants résident dans leur quartier depuis moins de six ans « , relèvent Dario Hamesse et Astrid Sierens dans une étude sur les Nouveaux habitants des quartiers bruxellois, publiée par Perspective Brussels en octobre dernier. Et plus des trois quarts n’y vivaient pas encore en 2000. Cela s’explique par des naissances mais plus encore par des déménagements et des arrivées, souvent de jeunes couples ou de célibataires âgés d’une trentaine d’années, cette tranche d’âge (26 à 35 ans) étant la plus représentée dans la capitale.

La tranche d’âge 26-35 ans est la plus représentée dans la capitale.

Où s’installent les nouveaux venus ? D’abord dans les quartiers centraux.  » La part de nouveaux Bruxellois varie de plus de la moitié des habitants au sein du quartier européen (53 %) à une personne sur dix (12 %) dans les quartiers peu habités aux limites ouest de la Région « , note Dario Hamesse.  » Les quartiers comportant les parts les plus importantes de nouveaux venus sont situés dans le Pentagone ainsi qu’à l’est de la première couronne « , à proximité? des institutions européennes et internationales.

Ces tendances sont encore plus marquées si l’on s’intéresse aux personnes établies dans leur quartier depuis moins de cinq ans. Plus de 70 % des habitants du quartier européen y sont installés (ou nés) depuis peu. Tous les quartiers situés au coeur du Pentagone, le long de l’axe piétonnier du centre de Bruxelles, comptent plus de 60 % de nouveaux habitants (Stalingrad, Grand-Place, Dansaert, Béguinage, Martyrs et Notre-Dame-aux-Neiges) – seul Anneessens fait un peu moins bien mais il s’agit déjà du quartier le plus densément peuplé du centre-ville, avec près de 25 000 habitants au km2).

De même pour l’est de la première couronne, qui regroupe notamment les principaux quartiers d’Ixelles et de l’est de Saint-Gilles (Louise, Châtelain, Berckmans et même Matonge), mais aussi ceux d’Etterbeek (Jourdan, Chasse, Saint-Pierre, etc.). Seule exception : Reyers, autour de la future Cité des Médias, avec 64 % d’habitants établis au cours des cinq dernières années. Plus excentré, situé à la frontière entre Schaerbeek et Evere non loin de l’Otan et de l’aéroport, c’est aussi le territoire dont la population connaît la plus forte croissance ces dernières années, avec un taux annuel de près de 9 % entre 2012 et 2017 contre moins de 1 % en moyenne régionale.

Sociologie, économie... Plongée au coeur des 145 quartiers de Bruxelles
© SOURCES : STATBEL (DIRECTION GÉNÉRALE STATISTIQUE) (REGISTRE NATIONAL) MONITORING DES QUARTIERS – IBSA BRUSSELS URBIS

Nationalités – La France, l’Europe des 15 et les autres

Tout cela peut notamment s’expliquer par la présence des institutions internationales qui engendrent plus de 120 000 emplois directs et indirects en Région bruxelloise, dont une proportion importante sont occupés par des étrangers. Une étude réalisée par l’Ibsa et la KULeuven sur l’emploi international à Bruxelles en mai 2018 montre qu’il est surtout localisé dans les communes de Bruxelles-Ville (dont l’avenue Louise et une partie du quartier européen), d’Ixelles et d’Etterbeek. Or, les trois quarts de ces travailleurs  » internationaux  » vivent dans la capitale et se concentrent dans les zones proches de leur bureau. Avec leur famille, quand ils en ont.

Mais c’est sous la loupe des quartiers qu’il est révélateur d’analyser la présence étrangère à Bruxelles, cité cosmopolite par excellence avec 180 nationalités représen-tées. En 2016, les étrangers constituaient 35 % de la population bruxelloise et parmi eux, les deux tiers sont issus d’un pays de l’UE, en premier lieu de France (63 300 personnes au 1er janvier 2018), d’Italie (33 100), d’Espagne (28 300) ou du Portugal (19 500), si l’on prend en compte les Etats membres de la première heure. Les autres pays de l’Union les mieux fournis sont la Roumanie (39 700), la Pologne (24 300) et la Bulgarie (11 800). Où les trouve-t-on ? Les premiers sont particulièrement concentrés dans un croissant formé par les quartiers jouxtant l’avenue Louise et les institutions européennes. Ils représentent plus de 40 % des habitants du Châtelain et 30 à 40 % de la population des quartiers Brugmann-Lepoutre, Etangs d’Ixelles ou Vivier d’Oie d’un côté, Porte de Tervuren, Saint-Michel et Squares de l’autre. Mais on n’en trouve pas ou très peu au nord du canal. Et dans le quadrant sud-est, les Français dominent la plupart des quartiers d’Uccle et d’Ixelles, jusqu’au Sablon et au quartier royal.

Les seconds, adhérents plus récents – et au niveau de vie généralement moins élevé – de l’UE, se mélangent peu avec les membres de l’ancienne Europe des 15. Si on en trouve pas mal autour du quartier européen et des différents territoires d’Etterbeek (Chasse, Jourdan, Saint-Pierre), ils ont plutôt choisi de s’étendre au nord-est de Bruxelles, de la chaussée de Haecht et du quartier Brabant (Saint-Josse et Schaerbeek) jusqu’au vieux Laeken et à Houba (Jette), en passant par les quartiers Nord et Maritime.

Il y a cependant des différences selon les nationalités, remarque Jean-Pierre Hermia, qui a étudié la dispersion des populations polonaises, bulgares et roumaines en RBC.  » Au fur et à mesure de sa croissance démographique dans les années 2000, la présence polonaise s’est progressivement diluée dans toute la Région. Même si plusieurs zones de concentration se distinguent encore, notamment dans le croissant pauvre et certains quartiers plus périphériques, cela reflète la diversité sociale croissante qui caractérise cette communauté dans la capitale.  » A l’inverse, les Bulgares sont hyperconcentrés autour de la chaussée de Haecht et du quartier Nord, lieu d’accueil historique de la communauté turque dont beaucoup sont culturellement proches. Et les Roumains se situent à mi-chemin, plus dispersés dans le croissant pauvre et sur sa frange occidentale, du côté d’Anderlecht centre et Cureghem, du vieux Laeken ou du quartier maritime.

Les autres populations étrangères sont surtout représentées par les immigrants d’Afrique du Nord, en grande majorité marocains. En 2016, ils n’atteignaient plus que 3,7 % de la population bruxelloise (contre 8,4 % en 1997), vu le grand nombre d’entre eux devenus Belges par la naissance ou la naturalisation. Contrairement aux Polonais, leur répartition spatiale a peu évolué ces 20 dernières années. Ils restent concentrés dans le  » croissant pauvre  » qui reprend les quartiers de la première couronne nord et ouest, forme un croissant autour du centre-ville et concentre les populations les moins favorisées depuis des décennies. Les quatre quartiers qui comptent la plus forte proportion de Nord-Africains sont la Gare de l’Ouest, Duchesse et Molenbeek historique à Molenbeek ainsi qu’Anneessens à Bruxelles-Ville.

Sociologie, économie... Plongée au coeur des 145 quartiers de Bruxelles
© SOURCES : STATBEL (DIRECTION GÉNÉRALE STATISTIQUE) (REGISTRE NATIONAL) MONITORING DES QUARTIERS – IBSA BRUSSELS URBIS

Démographie – Des quartiers de plus en plus jeunes

On l’a vu, la population bruxelloise augmente surtout grâce aux naissances et à l’arrivée de résidents étrangers, majoritairement trentenaires et sans enfants.  » On compte peu de nouveaux Bruxellois parmi les parents isolés et partenaires en couple avec enfants « , selon l’Ibsa. Ces mouvements impactent-ils l’âge moyen dans les quartiers ? Oui : il y a des quartiers de plus en plus jeunes et d’autres de plus en plus vieux. Mais moins.

Entre 1997 et 2016, la part des moins de 18 ans est passée de 20,91 à 22,88 % dans la capitale, soit près de 272 000 mineurs.  » Ces chiffres mettent en lumière deux réalités, expliquent les démographes. D’une part, ils fournissent une idée du poids relatif des mineurs d’âge au sein de la population. De l’autre, ils éclairent la présence de ménages (familles monoparentales, couples mariés ou non) ayant un ou plusieurs jeunes enfants.  » Ces familles restent concentrées dans les quartiers les moins favorisés de la Région, à une ou deux exceptions près.

Sociologie, économie... Plongée au coeur des 145 quartiers de Bruxelles
© SOURCES : STATBEL (DIRECTION GÉNÉRALE STATISTIQUE (REGISTRE NATIONAL) MONITORING DES QUARTIERS – IBSA BRUSSELS URBIS

Les proportions de jeunes les plus fortes (entre 25 et 32 %) se retrouvent dans les quartiers situés au nord et à l’ouest du Pentagone, faisant partie du croissant pauvre qui s’étend de Schaerbeek aux parties basses de Forest et de Saint-Gilles, en passant par Cureghem, le Molenbeek centre, Koekelberg, le quartier Nord et Saint-Josse. Ces valeurs élevées se retrouvent également dans le nord de la ville (Houba) et à Anderlecht (Scheut, Bizet, Roue, Ceria).  » Cette surreprésentation s’explique par plusieurs facteurs : le taux de natalité est nettement plus élevé dans les communes concernées, en particulier dans les familles d’origine non européenne qui y sont installées. De plus, les familles qui se trouvent dans une situation socio-économique précarisée, très présentes dans ces quartiers, ont tendance à y rester après la naissance de leurs enfants. Contrairement aux familles belges des autres quartiers centraux qui choisissent ce moment pour déménager vers des quartiers décentralisés ou la périphérie.  » Les moins de 18 ans sont aussi très présents dans des quartiers excentrés comme Haren et Heembeek dans le nord, l’extrémité est de Woluwe-Saint-Pierre (Sainte-Alix – Mooibos) et Auderghem (Transvaal), le sud d’Uccle et de Forest.  » Mais la population y est globalement plus âgée et plus souvent d’origine belge ou européenne.  »

Quant aux plus de 65 ans, la diminution constante de leur poids relatif (de 17,3 à 13,1 % ces vingt dernières années) s’est accompagnée d’une délocalisation. Plus on s’éloigne des quartiers centraux pour se diriger vers les extrémités de la Région, plus la proportion de seniors augmente. Ils sont surreprésentés dans le quadrant sud-est (Vivier d’Oie, Churchill, Fort Jaco et Observatoire à Uccle) mais c’est à l’extrême ouest, en particulier dans le Vogelenzang anderlechtois, qu’on en trouve le plus. Le coefficient de vieillissement (rapport entre les plus âgés et les plus jeunes) y est quatre fois supérieur à la moyenne régionale.

145 quartiers et moi et moi et moi…

Depuis quelques années, l’Institut bruxellois de statistique et d’analyse (Ibsa) publie en ligne un outil interactif de suivi des 145 quartiers bruxellois. Ce monitoring des quartiers met en lumière une série d’indicateurs caractérisant les dynamiques et les disparités territoriales au sein de la Région. Les nombreux thèmes abordés – qui inspirent en partie ce dossier – livrent un autre regard sur la ville et ses communes, plus proche de la réalité quotidienne vécue par leurs habitants. Le quartier est conçu comme une entité d’observation qui répond à différentes contraintes d’homogénéité, dont celle de correspondre à un espace de vie que partagent au quotidien les gens qui y habitent. La majorité de ces quartiers sont essentiellement résidentiels (118), les autres sont des espaces verts (18), des zones industrielles ou ferroviaires (6)… et des cimetières (3). Beaucoup se trouvent à cheval sur deux communes, ou plus, et tous se répartissent selon trois structures spatiales liées à l’histoire de l’urbanisation bruxelloise : le Pentagone situé à l’intérieur de la petite ceinture, la première couronne délimitée par les boulevards de la moyenne ceinture à l’est (Général Jacques, Reyers, Wahis…), Churchill au sud et les voies de chemins de fer à l’ouest, et la troisième couronne au-delà.

https://monitoringdesquartiers.brussels

Flagey, le plus « m’as-tu vu »

A Flagey, on se branche au soleil, on bitche dans un transat ou sur le gazon des étangs d’Ixelles. On gratte sa guitare sur les marches de l’église, avant d’écouter un concert au sublime Studio 4. Sur les pavés de la place, on se passe la balle puis on enchaîne avec un footing jusqu’à la Cambre avant l’apéro, le resto et les bars toute la nuit. A Flagey, on s’achète des fringues branchées et des livres cultes, des légumes bio ou des ingrédients asiatiques, et le dimanche on fait son marché, entre les buvettes, les cochons à la broche, et l’incontournable fritkot. A Flagey, on y va pour voir et être vu, en vélo Villo!, bien sûr !

Grand-Place, le plus gay

Quartier bon enfant et moins ghetto qu’à Paris, c’est autour de la Grand-Place, de la rue du Marché au Charbon et du Plattesteen que bat le coeur gay de la capitale. Boutiques, cafés, saunas, sexe-bars et boîtes accueillent les LGBT. Le dimanche après-midi, on se montre, on mate et on rencarde pour les fameuses fêtes mensuelles de La Démence, au Fuse de 22 à 14 heures : dress codes cuir latex, drag queens, bodybuildés – ou non. Incontournable : la marche des fiertés et le cortège rituel de la Gay Pride qui réunit, en mai, 100 000 personnes sur les boulevards du centre.

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