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Série (4/5) | Faire une guindaille, se prendre une doufe, en stoemeling… L’origine de ces expressions belges

Julie Nicosia
Julie Nicosia Journaliste

Le français de Belgique regorge d’expressions belges typiques, dont beaucoup sont en lien avec la fête, ce sport national. Décodage.

Ces expressions belges qui font la fête

Les Belges sont connus, à travers le globe, pour leur esprit convivial. Fiers, surtout dans les milieux estudiantins, ils aiment rappeler qu’« il n’y a qu’en Belgique qu’on sait faire la guindaille ! ». Plus on guindaille en guindaille plus on devient un guindailleur ou une guindailleuse !

Toujours en parlant de sortie, il peut arriver aux habitants de Mons (Doudou) le week-end de la trinité et d’Ath fin août d’organiser la Ducasse, fête uniquement belge (et dans certaines contrées du Nord de la France). Il n’est pas improbable d’entendre dans la foule : « On va se prendre une doufe ! » pour continuer les joyeusetés. Et un copain bruxellois de passage dans la région ce jour-là de répondre : « Je partirai surement en stoemeling d’ici là ! »

De l’autre côté de la Wallonie, en Principauté (et pour les Liégeois qui s’exportent en dehors de la Cité Ardente), il est courant d’entendre un « Oufti », locution spontanée qui permet d’exprimer tout sentiment qui viendrait à l’esprit de son énonciateur.

Toujours dans les rues de Liège, il n’est pas rare, parfois même de manière plus bruyante que d’usage d’ouïr des passants s’insurger sur d’autres : « Il n’a pas toutes ses frites dans le même sachet ! » tout en saluant une partie de leur groupe par un « à tantôt ».

Ces expressions belges qui font la pluie et le beau temps

Les francophones de Belgique ont réussi aussi à trouver des vocables différents pour parler de la météo. Alors que le plat pays subit des vagues de chaleur importantes depuis le début de la saison estivale, on s’étonne que le présentateur du bulletin météo ne l’ait pas (encore ?) clôturé par : « Il fait douf ! » Et en hiver, à l’inverse, de se plaindre qu’« il fait caillant ».

Lexique de certaines expressions belges sur base du dictionnaire des belgicismes*

Guindaille (nom féminin) : sortie joyeuse et bien arrosée (surtout pour des étudiants). Sa vitalité est élevée et stable tant à Wallonie qu’à Bruxelles. Le terme a également été enregistré au Congo-Kinshasa et au Burundi. L’équivalent en français de référence est le mot beuverie répandu en Belgique francophone, mais nettement moins usuel que guindaille lorsqu’il s’agit d’une sortie estudiantine. Il peut se rapprocher du français godaille « débauche de table et de boisson » (qui vient du moyen néerlandais goed ale « bonne bière »), qui n’est pas enregistré en français de référence mais qui appartenait naguère au français populaire. Il survit dans certaines régions de France, dont la Basse-Bretagne où sont attestés les locutions familières prendre/ramasser une bonne godaille, qui signifie « s’enivrer ». Voir aussi le verbe guindailler et guindailleur-euse.

Ducasse (nom féminin) : réjouissance populaire annuelle à l’occasion de la fête de saint patron de la localité ou (par extension) fête foraine annuelle. Les deux plus connues en Belgique sont celle de Mons et d’Ath. Sa vitalité est élevée et stable dans l’Ouest et le centre de la Wallonie mais nettement moindre dans les autres régions où le synonyme kermesse est dominant ; quasi inusité à Bruxelles. Le terme est employé également dans le Nord-Pas-de-Calais. Il s’agit d’une variante régionale de dicace, forme populaire ancienne de dédicace (« commémoration annuelle de la consécration de l’église »). Ce type lexical est également attesté dans les parlers romans de la Wallonie.

Doufe (nom féminin) : état d’ivresse (causé par une ingestion excessive d’alcool). Sa vitalité est moyenne et stable, tant en Wallonie qu’à Bruxelles. Ses équivalents en français de référence sont les termes biture ou cuite également employés en Belgique francophone. Le terme est emprunté au flamand doef (même sens) comme dans l’expression een doef krijgen.

En stoemeling (locution adverbiale) : sans se faire remarquer ; de manière dissimulée. Abréviation : en stoem. Sa vitalité est élevée et stable à Bruxelles ; de diffusion plus restreinte en Wallonie, en particuliers dans les régions les plus éloignées de la Flandre. L’expression est empruntée au flamand et au néerlandais de Belgique stoemelings (« sans rien dire » ; « de manière cachée »). Les équivalents en français de référence : en catimini, en douce ; répandus en Belgique francophone.

Oufti (interjection) : mot qui exprime des sentiments divers : surprise souvent mêlée d’admiration, mais aussi lassitude, agacement. Sa vitalité est élevée et stable en Wallonie ; rarement employé à Bruxelles. Originaire de la région liégeoise dont elle reste emblématique, cette interjection s’est diffusée dans l’ensemble de la Wallonie. Elle est composé de ouf (interjection) et de ti (« toi » en wallon liégeois).

Ne pas avoir toute ses frites dans le même sachet/cornet (locution verbale) : ne pas jouir de toutes ses facultés (mentales). Sa vitalité est moyenne et stable en Wallonie et à Bruxelles. Ses équivalents en français de références sont avoir une case en moins, ne pas avoir le gaz (ou la lumière) à tous les étages, avoir un bois hors du fagot, parfois employés en Belgique francophone.

(À) Tantôt (adverbe) : 1. Il y a peu de temps (pendant la même journée) – Il est passé tantôt. 2. Dans peu de temps (pendant la même journée) – À tantôt ! Sa vitalité est élevée et stable, en Wallonie et à Bruxelles. Il est également employé au grand-duché du Luxembourg, au Québec, en Louisane, ainsi qu’au Burundi et au Sénégal. Ces emplois ne sont pas enregistrés dans les dictionnaires usuels du français de référence qui ne relèvent, comme usage « moderne » que celui de tantôt avec l’acceptation : « cet après-midi ». Ils sont pourtant loin d’être inconnus en France, où on les observe chez certains écrivains et, sous diverses variantes, en français régional.

Douf/Doef (adjectif) de la locution verbale « Il fait douf » : il fait lourd et étouffant (à propos du temps). Sa vitalité est élevée et stable à Bruxelles et dans le Brabant wallon ; peu usité ailleurs en Wallonie, où d’autres formes dominent (il fait malade). Le terme est emprunté au flamand doef (même sens) comme dans la construction het is doef.

Il fait caillant (locution verbale impersonnel) : Il fait très froid. Sa vitalité est élevée et stable tant en Wallonie qu’à Bruxelles. Ce participe présent adjectivé de cailler « avoir froid » n’est pas enregistré dans le français de référence, qui emploie tantôt des adjectifs comme glacé (si on prend l’adjectif caillant seul) tantôt des tours familiers comme ça caille, on caille, également en usage en Belgique francophone

 (*) Michel Francard, Geneviève Geron, Régine Wilmet, Dictionnaires des Belgicismes (troisième édition), De Boeck, 2021.

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