Hadja Lahbib
Sans titre, Laurent Dierckx (2 m × 2 m). Hadja Lahbib ne sait rien de cet artiste bruxellois dont elle adore toutes les toiles. Et ne veut rien savoir... © Debby Termonia

Qui est Hadja Lhabib ? (Re)lisez son portrait

« Parfois, on intègre les femmes pour la forme, parce qu’il en faut une, mais au fond, on ne leur donne pas leur place ». Hadja Lahbib trouvera-t-elle la sienne, de place, au sein du gouvernement fédéral au sein duquel elle vient d’être nommée ministre des Affaires étrangères, en remplacement de Sophie Wilmès ? Portrait.

Le contexte

En novembre 2018, dans le cadre de la rubrique « Renc’art », Le Vif publiait le portrait d’Hadja Lhabib au travers de ses trois oeuvres d’art favorites.

Alors que la journaliste vient d’être nommée nouvelle ministre des Affaires étrangères, en remplacement de Sophie Wilmès, c’est l’occasion de relire cet entretien où elle s’exprime non seulement sur l’art, mais aussi sur la place des femmes, ses racines musulmanes…

C’est une jolie maison patricienne, de style éclectique, située dans une avenue qui reliait jadis des très beaux quartiers de Bruxelles et qui, aujourd’hui – bien qu’elle côtoie toujours un certain chic – tutoie aussi des quartiers populaires. Le compagnon d’Hadja Lahbib nous ouvre la porte. Passée la mosaïque du hall d’entrée, on découvre une ravissante restauration intérieure, parquet aux étages et salon au premier qui s’épanouit entre classicisme et modernité ; compromis nécessaire quand Monsieur préfère le moderne alors que Madame affectionne l’ancien. Enjouée, pétillante, la journaliste arrive, cintrée dans une robe portefeuille noire, liseré blanc et joli sourire franc. Plus drôle qu’au JT, de taille différente que celle que l’on s’imagine toujours depuis son canapé – l’apanage des gens de télé – la journaliste désarçonne tant elle rit souvent.

Café italien sur le réchaud, tasse recouverte de motifs flamants roses, vert de gris sur les murs… Elle nous invite à nous installer au salon, l’occasion d’admirer au passage de superbes grands tableaux et une bibliothèque remplie de livres, essentiellement d’art, le tout sous un grand lustre à pétales. Hadja révèle avoir beaucoup hésité avant de nous envoyer sa sélection d’oeuvres préférées. Journaliste à plusieurs casquettes (journal télévisé, grands reportages, culture…), elle dit  » qu’évidemment, elle aurait pu choisir Kandinsky, Egon Schiele ou Picasso  » mais que, finalement, elle a choisi de mettre en avant des artistes vivants, ceux qu’elle a interviewé dans son émission Tout le bazar et qu’elle souhaiterait promouvoir auprès du public.

 » C’est quand même mieux si vos lecteurs ont la possibilité de les rencontrer dans la vraie vie, non ?  » interroge-t-elle en croisant les jambes, façon première dame, assise au centre de son divan. En tout cas, elle trouverait ça  » chouette  » parce qu’elle, ces artistes, ils l’ont tous  » frappée au coeur « . Elle avoue ensuite avoir renoncé à inclure des oeuvres d’art brut, qu’elle admire au Créahm, un espace bruxellois et wallon de création pour personnes handicapées mentales, ou au musée Dr Guislain à Gand, qui valorise le travail de personnes frappées de maladies psychiatriques. Mais bon, là aussi, c’était compliqué de rencontrer les artistes, alors voilà : on y va !

La vie nue

Premier coup de coeur, Berlinde De Bruyckere. Une artiste belge désormais adulée qu’Hadja a découverte il y a une petite dizaine d’années lors d’une exposition au palais de justice de Bruxelles. La plasticienne y avait fait pendre des chevaux morts, façon boucherie, dans le cadre d’une expo qui entendait questionner la justice par l’intermédiaire de l’art.  » La première fois que j’ai vu cette installation, j’ai pensé qu’il fallait être malade pour faire une oeuvre pareille. Et puis elle m’a poursuivie et je me suis dit que j’avais envie de comprendre ce qu’il y avait derrière la démarche de l’artiste, de la connaître et de la rencontrer aussi.  » C’est par l’intermédiaire de l’écrivaine Caroline Lamarche que Berlinde lui a ouvert son atelier, un ancien couvent à Gand où elle poursuit sa recherche en s’employant à recréer des corps et des organes artisanalement.  » Une prouesse, faite de cire et de tissus par lesquels elle recrée des images de son enfance, celle de la boucherie familiale, de la chasse à laquelle tout son milieu participe et de son éducation ultracatholique. J’ai été très impressionnée par le contraste entre l’artiste, une femme fluette, douce et fragile, et la force et la violence de ses oeuvres.  »

Loin des oeuvres esthétiques qui ravissent l’oeil, Hadja Lahbib poursuit en expliquant qu’en matière d’art, ce qui nous choque le plus visuellement est sans doute ce qui nous marquera le plus profondément. Donc c’est ce qui nous fait réfléchir le plus. Comme cette phrase de Picasso qui, à propos de son tableau Guernica, déclarait que la peinture, ce n’était pas fait pour décorer les appartements, mais avant tout une machine de guerre. Une vision qu’a fait sienne la journaliste. Revenant à Berlinde De Bruyckere, elle précise que l’artiste n’occulte ni la vie ni l’angoisse ou la souffrance, corollaires inévitables de l’existence :  » C’est une démarche fascinante qu’oser dire que la vie est cruelle, que la vie ce n’est pas des petites barquettes de viande toutes proprettes au supermarché, que, non, la vie, ce sont ces animaux morts, c’est toute cette violence de vivre que l’on retrouve dans ces installations et ces corps « nus ».  »

Dieu et les billets de banque

Hadja a ensuite choisi une artiste bruxelloise. Kikie Crêvecoeur. Une graveuse  » exceptionnelle  » qui mériterait d’être plus connue et qu’elle a rencontrée par hasard dans un vernissage. Ce qui la touche, c’est l’obsession de Kikie pour la nature, un thème qu’elle travaille d’ailleurs dans presque toutes ses gravures. La nature, le nouveau dada d’Hadja qui, jusque-là, s’était toujours pensée citadine dans l’âme ; sans doute à cause de son enfance passée dans l’immeuble  » Coca-Cola  » du quartier De Brouckère, juste en face du cinéma, à deux pas du Théâtre national (autre de ses dadas), bref, un melting-pot culturel qui rendait la ville à ses yeux aussi excitante qu’inquiétante. Dans son parcours, la culture n’est donc pas un accident, un à-côté du JT. Non, elle s’en nourrit depuis son plus jeune âge, spontanément, sans ses parents. Poésie, théâtre amateur, dessin et littérature, tout y passe avant d’entrer à l’université pour étudier le journalisme.

Hadja Lahbib voulait courir le monde et sauter d’avion en avion pour partir à la recherche de tribus ou collectionner les souvenirs de guerre. Ce qu’elle a fait, notamment en Afghanistan, à une époque où les femmes n’étaient pas légion sur le terrain. Elle venait d’être maman. Même pas peur :  » Quand on a des enfants qui vous attendent, la possibilité de ne pas rentrer vivante est totalement inconcevable, donc vous êtes plus certaine encore de rentrer.  » Et aujourd’hui ? L’envie lui est un peu passée. Et puis, elle pense que ses enfants (21 et 19 ans) ont davantage besoin d’elle que lorsqu’ils étaient petits. C’est le temps des grands embranchements de vie, de ceux qui déterminent qui on sera.

Reprenant sa gravure, la journaliste confie passer désormais ses week-ends dans une ferme, achetée à la campagne, qui correspond à un besoin de prendre de la distance face au brouhaha de la ville en renouant avec l’épure de la nature. Un bon équilibre qu’elle retrouve dans le travail de Kikie Crêvecoeur.  » La nature, c’est aussi une manière de se reconnecter aux cycles de la vie, la mort, la finitude et les éléments qui transcendent l’homme, la démonstration toute-puissante du pouvoir créateur finalement.  »

La question de l’existence de Dieu, c’est comme la question de l’identité : pour Hadja Lahbib, née en Belgique de parents algériens, ce sont des choses qui n’ont plus aucune importance.  » L’identité, c’est comme un billet de banque. En soi, c’est un mensonge, juste un petit bout de papier qui n’a que la valeur qu’on décide de lui attribuer.  » Dieu ? Si Hadja a grandi dans une famille musulmane, elle ne se pose plus la question de son existence. Ce qui l’interpelle aujourd’hui, c’est ce nouvel humanisme qui entend promouvoir un homme nouveau, bionique, amélioré qu’on rafistolerait de tous les côtés en lui promettant l’éternité. Un nouvel humanisme qui l’effraie et auquel, justement, elle oppose la nature, celle qui nous transcende et nous rappelle notre propre finitude.

Les nouveaux mondes

Berlinde De Bruyckere, Kikie Crèvecoeur… Deux femmes dans sa sélection : la journaliste de la RTBF, passée auparavant par RTL-TVI, estime que, dans l’art comme dans d’autres domaines, les femmes restent profondément discriminées. Parfois, on les intègre pour la forme, parce qu’il faut une femme, mais, au fond, on ne leur donne pas leur place. Pareil dans les médias ? Plus du tout :  » Aujourd’hui, on dit que le journalisme est devenu un métier plus féminin que masculin ». Tout en s’empressant d’ajouter « que c’est normal parce que c’est un métier qui périclite ». C’est toujours ce qu’on dit d’ailleurs : quand un métier va mal, c’est toujours un métier de femmes.  »

Elle rit. Elle est gaie. Mais on la sent un brin inquiète : elle craint de ne pas parler assez bien du travail des artistes qu’elle a choisis car elle aimerait tellement  » transmettre  » aux autres le grand talent qu’elle leur attribue. Sans doute une  » déformation professionnelle « , se rassure-t-elle. Alors pour terminer, elle opte pour un artiste dont elle adore toutes les toiles mais sur lequel elle ne sait rien. Et ne veut rien savoir. Laurent Dierckx, un Bruxellois, découvert lors d’un vernissage chez le galeriste Antonio Nardone, un de ses amis. Du coup, pour la première fois, elle s’est imposé de ne pas s’informer, ni sur ce qu’il représente, ni sur ce que peut bien être la vision ou la vie de l’artiste. Comme ça, à chaque fois qu’elle regarde l’un de ses tableaux, elle se fait  » sa petite histoire « . Elle s’invente un nouveau monde. L’art, c’est aussi ça.

Laurent Dierckx (1976)

Artiste belge, formé à l’Académie des beaux-arts de Bruxelles et de Watermael-Boitsfort, il a la particularité de travailler toujours plusieurs toiles en parallèle (jusqu’une dizaine en même temps). Il démarre souvent en plantant un ciel et une terre qu’il relie par l’imposition de ses thèmes de prédilection : l’homme, la femme, la religion et les archétypes, autant de symboles en lutte constante face à la nature. Par une proportionnalité toujours contrôlée, il explore tour à tour les rapports de domination entre ces mondes. Suivant l’humeur, l’homme est tantôt dominant, tantôt dominé. L’artiste se distingue de l’éphémérité du moment M pour lui préférer des thématiques plus éternelles, telles que la vie, la mort, l’homme et la nature.

Sur le marché de l’art : en dix ans, Laurent Dierckx a doublé sa cote. Comptez aujourd’hui environ 9 000 euros pour un grand format.

Branchages, Kikie Crêvecoeur, 2013 (20 cm × 24 cm). Estampe réalisée  pour le livre Autoportrait en arbres, par Christine Caillon, éd. La Pierre d'Alun.
Branchages, Kikie Crêvecoeur, 2013 (20 cm × 24 cm). Estampe réalisée pour le livre Autoportrait en arbres, par Christine Caillon, éd. La Pierre d’Alun.© Kikie Crêvecoeur & La Pierre d'Alun

Kikie Crêvecoeur (1960)

Graveuse, plasticienne et illustratrice, Kikie Crêvecoeur travaille essentiellement la gravure en relief (linoléum et gommes gravées). C’est par l’utilisation des gommes qu’elle démarre sa carrière après avoir étudié à l’Académie des beaux-arts de Bruxelles. Toujours installée dans la capitale, elle enseigne à l’académie de Watermael-Boitsfort et participe à de nombreuses expositions. Elle est lauréate de plusieurs prix, certaines de ses oeuvres ayant déjà intégré les collections publiques.

Sur le marché de l’art : ses oeuvres démarrent à 200 euros pour atteindre les 3 800 euros. Une exposition de ses estampes est en cours au Salon d’art, rue Hôtel des Monnaies à Bruxelles. www.lesalondart.be.

Vue de l'exposition We Are All Flesh de Berlinde De Bruyckere, à la Galerie nationale d'art moderne et contemporain, à Rome, en 2016.
Vue de l’exposition We Are All Flesh de Berlinde De Bruyckere, à la Galerie nationale d’art moderne et contemporain, à Rome, en 2016.© Mimmo Frassineti/belgaimage

Berlinde de Bruyckere (1964)

Plasticienne ou sculptrice ? Difficile d’enfermer Berlinde De Bruyckere dans une catégorie précise. Fille de boucher-chasseur ultracatholique, elle frappe les esprits dans les années 2000 avec ses grands chevaux morts qu’elle suspend dans des lieux aussi prestigieux que symboliques. Si on la qualifie souvent  » d’artiste de l’angoisse « , elle s’attache en réalité à rendre hommage à la fragilité de la vie dans tout ce qu’elle a de plus tragique. Par des techniques innovantes et originales – son utilisation de la cire est particulièrement audacieuse – elle finit par se rapprocher plus encore de la peinture qu’elle a étudiée à l’école Saint-Luc, à Gand, pour aboutir à des oeuvres qui ne sont pas sans rappeler Lucian Freud ou Francis Bacon. En 2013, elle est choisie pour représenter la Belgique à la Biennale de Venise. Elle vit et travaille toujours à Gand, dans un ancien couvent, transformé en atelier.

Sur le marché de l’art : pour une sculpture, toute petite, comptez à partir de 20 000 euros. Pour celles typiques du travail de Berlinde De Bruyckere, grandes et majestueuses, les enchères démarrent facilement à plus de 200 000 euros. Record, atteint cette année : 334 000 euros.

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