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Politique: huit astuces pour bien réussir sa polémique de l’été

Nicolas De Decker
Nicolas De Decker Journaliste au Vif

Elles surgissent chaque été avant d’être presque aussitôt oubliées, entre indignation et victimisation, proposition et importation. Voici comment se fabrique une polémique politique de l’été.

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Elles arrivent, repartent et reviennent sans que leur saisonnière itération ne semble avoir aucune autre utilité que de meubler une période plus creuse.

Ainsi de la plus récente, qui s’est répandue comme un feu de forêt sous la canicule. Un feu aussi bien entretenu que le mot «Congo» est bien souligné, dans la petite vidéo de propagande, pour qu’on le voie bien, même quand on n’a pas branché le son. Devant la dame, Georges-Louis Bouchez acquiesce. «Pour un étranger qui vient de n’importe quel pays et qui vient en capitale de Bruxelles, moi je dis qu’on dirait qu’on est au Congo! Mais si on va un peu à l’extérieur, en Flandre… en Flandre, la loi, c’est la loi», dit-elle, offrant au président réformateur, une fois l’attention soigneusement amorcée, le droit de déployer son registre politiquement correct sur le taux d’emploi et sur Bruxelles qui a besoin d’un chef.

Bien travailler pendant les congés, c’est définitivement une affaire de pros.

Les réactions énervées, les surenchères obtuses et la victimisation paradoxale («certains professionnels de l’indignation cherchent la polémique du jour», a déploré le Montois sur Facebook) s’enchaînant, la vidéo, diffusée le 8 août en soirée sur tous les réseaux sociaux, est venue garnir l’armoire aux trophées politiques de Georges-Louis Bouchez, champion disputé mais incontestable, depuis plusieurs années, de la polémique de l’été.

Mais que se cache-t-il sous ces querelles de vacances?

Voici quelques principes de base pour bien gérer son été politique.

1. Soigner sa sortie

Taper fort et se faire discret longtemps, c’est la méthode qu’emploie Paul Magnette lorsque la température politique le permet (en 2016, un attentat l’avait ramené en urgence au Pays Noir, et en 2019 et 2020 la formation de gouvernements l’y avait gardé).

Il a cette fois marqué son départ en chargeant 1°) les pages du Morgen et du Soir d’une lourde interview de sortie et 2°) l’agenda d’Alexander De Croo de la tâche de «négocier un grand accord socio-économique à la rentrée».

Le Carolorégien espère pouvoir reprendre le fil ainsi tendu à la reprise, mi-août, lorsqu’il portera les propositions socialistes censées figurer dans ce grand accord.

Comme l’estivant qui n’aime rien tant que retourner chaque année dans la station balnéaire où il ne s’est pas amusé, Paul Magnette l’avait déjà fait l’été dernier. Pourtant, ses revendications de l’été (gratuité des transports en commun, vaccination obligatoire, réforme des pensions) n’avaient pas passé l’automne.

2. Attirer les médias

Les parlements sont fermés et les gouvernements ne se réunissent pas. Mais les médias, eux, paraissent. Il leur faut remplir des pages, fussent-elles limitées, et du temps d’antenne, fût-il réduit.

Ils ont bien stocké des séries d’été et des interviews décalées, dont ils espèrent qu’elles soient remarquées, pour étancher la soif d’actualité politique des lecteurs.

Ils ont leurs marronniers aussi, par exemple sur la villégiature des politiques ou sur leurs revenus.

Mais rien n’égaie plus les chiffres de fréquentation de nos sites qu’une bonne petite bagarre au soleil entre des acteurs bien connus sur des thèmes auxquels ils sont habitués.

Au fond, les médias ont donc autant besoin de ces polémiques que ceux qui les déclenchent. Ne serait-ce que pour pouvoir disserter sur leur vanité dans un numéro d’été.

Avec cette vidéo, Georges-Louis Bouchez, champion disputé mais incontestable des polémiques estivales a, une fois de plus, réussi à garnir son armoire aux trophées politiques.
Avec cette vidéo, Georges-Louis Bouchez, champion disputé mais incontestable de la polémique de l’été a, une fois de plus, réussi à garnir son armoire aux trophées politiques. © TWITTER

3. Lancer des idées

La concurrence pour l’accès aux médias se réduisant faute de compétiteurs, l’été ouvre souvent une fenêtre pour placer ses bonnes idées, et surtout pour en faire parler. L’objectif ici n’est pas que la proposition soit adoptée, simplement qu’elle soit disputée afin d’offrir de la publicité à son énonciateur, qui pourra ainsi renforcer sa position. Ainsi Jean-Marc Nollet a-t-il, par exemple, bouclé son année en proposant que les sans-papiers pouvant occuper des emplois en pénurie soient régularisés.

Ces derniers ne le seront jamais, compte tenu des rapports de force politiques existants, mais les soutiens comme les adversaires de Jean-Marc Nollet s’en souviendront au soleil, d’autant plus longtemps que les réactions au ballon d’essai sont répercutées dans les médias et sur les réseaux sociaux. Georges-Louis Bouchez avait éprouvé l’efficacité de la technique au cours des étés 2015 (avec l’allocation universelle), 2016 (avec la fin du vote obligatoire), 2017 (avec la globalisation des revenus imposables) et en 2018 (avec la pénalisation des insultes de fasciste ou de nazi), autant de mesures dont le seul élément susceptible d’être adopté rapidement aura été celui qui les portait: il est devenu président de son parti. Et il continue de mettre ses mois d’août et juillet à profit, comme lorsqu’il a proposé, il y a deux semaines, une série de mesures de soutien aux personnes qui ont investi dans les cryptomonnaies.

Plus encore en été, il s’agit de se montrer comme la meilleure victime des méchants ou comme le plus pugnace ennemi des vilains.

4. Traquer l’événement

Lorsqu’on est à court d’idées, il vaut mieux se reporter sur ses capacités de recherche plutôt que sur ses talents d’inventeur.

Il s’agira de réagir plus vite et plus fort à un événement quelconque, pour peu qu’il serve sa vision du monde, qu’importe son importance matérielle (ah! , ces horaires de piscine! ), et même le lieu de sa commission (ah! , ces violences policières! ). Le fait divers lointain peut aussi bien mobiliser une base militante que la catastrophe proche: les distances se brouillent lorsque tout le monde est en voyage. On pourra ainsi sans problème importer les produits de consommation politique immédiate les plus opportuns.

Une catastrophe naturelle ailleurs fera de bons engagements ici.

Et un débat sur le burkini chez d’autres pourra attirer des masses de likes chez nous: on rappellera qu’à l’été 2016, la présidente du Sénat, Christine Defraigne, avait annoncé vouloir saisir son assemblée de ce fondamental débat vestimentaire. On en attend toujours les bouleversantes conclusions.

5. Amuser les siens

Avec cette vidéo, Georges-Louis Bouchez, champion disputé mais incontestable des polémiques estivales a, une fois de plus, réussi à garnir son armoire aux trophées politiques.
Avec cette vidéo, Georges-Louis Bouchez, champion disputé mais incontestable de la polémique de l’été a, une fois de plus, réussi à garnir son armoire aux trophées politiques. © TWITTER

Il s’agit bien d’être visible plutôt que crédible. Et comme cette période réputée plus légère implique bien davantage des positions de forme que des modifications de fond, elle doit surtout permettre aux protagonistes de renforcer leur prestige auprès de ceux qui les apprécient déjà, et de se faire connaître de ceux qui pourraient les aimer.

Ballon d’essai, réaction, importation, les polémistes se servent de l’été pour moissonner sur leurs propres terres. La saison du camping en vacances est celle du campisme en politique.

La gauche dénoncera le racisme, la droite l’antiracisme, chacun de son côté s’amusera de se montrer d’accord avec les siens, et la polémique de l’été autour de cette récente vidéo du MR l’illustre remarquablement.

Lancée par la promotion d’une remarque raciste qui a indigné les antiracistes à gauche, elle s’est close à droite sur une fort likée dénonciation de la «grande hypocrisie» d’une «certaine gauche bien pensante». Bien travailler pendant les congés, c’est définitivement une affaire de pros.

Le burkini en France: exportateur de polémiques en Belgique depuis 2016.
Le burkini en France: exportateur de polémique de l’été en Belgique depuis 2016. © belga image

6. Taper les autres

En général, quand on n’a pas lancé une idée, il convient toujours d’orienter le débat dans la direction qui dessert l’adversaire plutôt que dans celle qui sert directement sa cause.

C’est encore plus vrai en été. Il s’agit de se montrer comme la meilleure victime des méchants ou comme le plus pugnace ennemi des vilains. Exemplaire comme toujours, Georges-Louis Bouchez avait, l’été dernier, très professionnellement repéré (voir point 4) que la secrétaire d’Etat à l’Egalité des genres, Sarah Schlitz, allait, lors des rencontres écologiques d’été, très professionnellement (voir point 5) participer à une balade entre femmes. Ce fut l’occasion pour les journaux de multiplier les débats sur la non-mixité, et pour chacun de traiter l’autre de sexiste.

Cette année, le bruit fait par cette vidéo où l’on compare Bruxelles au Congo, avec comme critère la saleté, offre ainsi à Georges-Louis Bouchez la possibilité d’accuser «la gauche» de vouloir «salir mon parti et ma personne», ainsi que de «privilégier le communautarisme».

Si chacun veille ainsi à chanter tout l’été, c’est pour ne pas se trouver dépourvu lorsque la rentrée sera venue.

7. Montrer ses vacances

On pourrait a priori penser que s’exposer en vacances est à déconseiller, à l’heure où, sur les réseaux sociaux comme dans les médias, tout politique qui s’amuse est suspect.

Mais il y a des circonstances dans lesquelles c’est possible, voire souhaitable. D’abord lorsque les médias le demandent (voir point 2). Ensuite lorsque l’exposition sur les réseaux sociaux de photos de vacances alimente le récit politique qu’apprécient les partisans (voir point 5) ou qui humilie les opposants (voir point 6). Jean-Marc Nollet, par exemple, épingle toujours, tout en haut de son compte Twitter, sa joyeuse photo au sommet du mont Blanc de fin juillet 2018.

Personne n’osant aller reprocher à un écologiste belge d’avoir escaladé une montagne française, le vert en voyage ne pourra ici en retirer que des félicitations, et pas seulement de ses partisans. En revanche, son camarade Alain Maron a, en 2019, laissé voir qu’il était parti en vacances en avion. Ceci avait tant énervé, surtout chez ses opposants, que la DH en fit même un éditorial. La photo ressort, depuis lors, chaque été.

Juillet 2018. Jean-Marc Nollet escalade le mont Blanc. Quatre ans plus tard, il tient toujours à ce que ça se sache.
Juillet 2018. Jean-Marc Nollet escalade le mont Blanc. Quatre ans plus tard, il tient toujours à ce que ça se sache. © twitter

8. Préparer sa rentrée

Si chacun veille ainsi à chanter tout l’été, c’est pour ne pas se trouver dépourvu lorsque la rentrée sera venue. Celle-ci se fera en deux phases.

D’abord, dans les troisième et quatrième semaines d’août, celle de l’interview de rentrée, à laquelle sont principalement éligibles ministres et présidents de parti (point 2) dans laquelle il faudra surtout appuyer ses revendications (point 3) pour remobiliser positivement ses amis (point 5).

Ensuite, entre la fin du moins d’août et celle du mois de septembre (en gros, de VertPop du 24 au 26 août à Manifiesta les 17 et 18 septembre), les présidents de parti marqueront le début véritable de l’année politique par un événement militant plus engagé, dans lequel les discours prononcés, pour être repris dans les médias (point 2), devront surtout moquer les adversaires (point 6).

Ce n’est qu’à ce moment que l’été sera vraiment oublié.

En août 2021, Sarah Schlitz, secrétaire d’Etat à l’Egalité des genres (Ecolo), participait à une promenade en non-mixité. La polémique estivale idéale.
En août 2021, Sarah Schlitz, secrétaire d’Etat à l’Egalité des genres (Ecolo), participait à une promenade en non-mixité. La polémique de l’été idéale. © belga image

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