Eau potable: "Le réseau wallon est en bon état et stable grâce aux investissements".

PFAS : comment se retrouvent-ils dans l’eau du robinet ?

Thierry Denoël
Thierry Denoël Journaliste au Vif

Ils sont là depuis des décennies. Longtemps invisibles, ils font désormais la Une de l’actualité, au fil de scandales à répétition. On les retrouve dans l’eau censée être potable. Comment ? Analyse avec un expert mondial des PFAS.

P-F-A-S. Quatre lettres qui font peur aux citoyens, aux gouvernants, aux administrations, mais aussi aux assurances, aux banques. C’est le « nouvel amiante », a averti un groupe de grands investisseurs internationaux qui craignent une multiplication d’actions en justice et une explosion des montants de dédommagements exigés. Et pour cause. Les PFAS font parler d’eux partout dans le monde, de l’Ohio à la Wallonie. Ces perturbateurs endocriniens envahissants sont surtout très persistants. On les qualifie de « polluants éternels », ou forever chemicals en anglais, tant ils résistent à la dégradation dans l’environnement. Ils imprègnent tout, l’eau, l’air ou même les espèces migratrices d’animaux qui leur permet d’atteindre des régions du globe où ils ne sont ni produits ni utilisés.

Ces substances, per- et poly-fluoroalkylées en langage scientifique, ne sont pas naturelles, mais artificielles, fabriquées par l’homme dans des laboratoires et donc utilisée par un très grand nombre d’industries, depuis les années 1950. On ne connaît véritablement leur toxicité que depuis une vingtaine d’années, grâce à l’opiniâtreté de Rob Bilott. En 2001, cet avocat américain de l’environnement, qui représentait un fermier de Virginie-Occidentale dont une partie du bétail était décédé de manière inhabituelle, a introduit un recours collectif contre la compagnie Dupont. Ce puissant groupe chimico-industriel a inventé et commercialisé à partir de 1949 le revêtement antiadhésif à base de PFAS connu sous le nom de Teflon. Il déversait, dans la nature, des produits dangereux comme l’APFO (acide perfluorooctanoïque) et le PFOS (acide perfluorooctanesulfonique), soit les principaux PFAS.

Les PFAS sur Netflix

Ce procès, où Dupont était accusé d’avoir pollué les réserves d’eau locales en Virginie-Occidentale et dans l’Ohio, a non seulement obligé le groupe à fournir des documents internes jusque-là restés secrets. Il a aussi donné lieu à une vaste étude épidémiologique sur les effets de l’APFO sur la santé. Cette étude a permis d’établir un lien probable entre l’exposition aux PFAS et des maladies comme l’hypercholestérolémie, la colite ulcéreuse, les malades thyroïdiennes, certains cancers dont celui des testicules ou du rein… Les abonnés de Netflix peuvent découvrir le travail tenace de quinquagénaire, plusieurs fois nommé avocat de l’année, dans le très bon biopic Dark Water qui lui a été consacré en 2019, avec Mark Ruffalo dans le rôle de Bilott.

Le problème des PFAS est que ces molécules sont utilisées dans le monde entier pour la fabrication de nombreux produits et matériaux en raison de leurs propriétés chimiques, thermiques ou anti-friction, qui permettent de résister à l’eau, à l’huile, à la chaleur, aux taches… On les retrouve notamment dans les emballages alimentaires, certains cosmétiques (comme le mascara hydrofuge ou le vernis à ongle), les vêtements (surtout les waterproof), le papier toilette (pour le rendre plus doux), le matériel de cuisine (antiadhésif ou plastique pour le micro-ondes), la peinture, les produits de nettoyage, la mousse des extincteurs, les tapis ou même dans le dentifrice et le fil dentaire. Associés à un certain niveau de confort, les PFAS – on en compte plus de 10 000 variétés –  sont omniprésents, souvent pour des raisons économiques. Car, bien sûr, des alternatives naturelles existent pour les industriels qui les utilisent, mais elles coûtent plus cher.

A proximité des sites industriels

Alors, comment les PFAS se retrouvent-ils dans l’eau du robinet ? « Ces substances sont légèrement solubles dans l’eau et peuvent donc atteindre les eaux souterraines à l’origine de notre eau potable, explique Philippe Grandjean, qui dirige la recherche en médecine environnementale à l’Université du Danemark du Sud, grand spécialiste mondial des PFAS. Le plus souvent, la contamination par les PFAS, se produit à proximité des sites industriels de production, comme à Zwijndrecht près d’Anvers par la société américaine 3M. Cela se produit aussi dans les zones de formation contre les incendies où des mousses AFF, soit filmogènes aqueuses (Ndlr : pour éteindre les incendies de liquides inflammables), sont utilisées. » A Chièvres, où l’eau contient une concentration trop élevée en PFAS, ce sont des mousses anti-incendie utilisées jusqu’en 2017 par la base militaire américaine, qui serait à l’origine de la contamination.

Le problème des PFAS vient aussi de leur détection. On distingue, en effet, les PFAS « précurseurs » et les PFAS « terminaux », c’est-à-dire lorsqu’aucune autre dégradation ne se produit par la suite. Les premiers, dont le réservoir est énorme, sont à l’origine des seconds et ne sont donc pas toujours facilement détectables lorsqu’ils ont donné lieu à une dégradation « terminale ». « Il est cependant toujours possible de les mesurer, dans le sang humain, déclare le Pr Grandjean. Mais l’analyse est coûteuse et nécessite une instrumentation avancée, ce qui limite la surveillance et la recherche ». La destruction des PFAS n’est pas simple non plus, tant ils sont résistants à tout. « Ils ne disparaissent pas dans l’eau bouillie par exemple, développe encore Philippe Grandjean. Leur destruction complète se fait dans des incinérateurs de déchets, à des températures égales ou supérieures à 1 000 degrés. »

Davantage d’effets indésirables

La Belgique n’est pas le seul pays touché par ces contaminations « éternelles ». L’Union européenne a d’ailleurs progressivement légiféré en la matière depuis une douzaine d’années. Les Etats-Unis sont très concernés également: les seuils de PFAS admis y sont d’ailleurs bien plus bas qu’en Europe. Si l’on en parle beaucoup aujourd’hui, est-ce dû à un phénomène d’accumulation, au cours des années, de ces molécules résistantes dans l’environnement ? « C’est certain, mais un facteur important est que les producteurs de PFAS ont gardé leurs informations secrètes pendant plusieurs décennies, regrette le spécialiste danois. La recherche n’a pu se développer que ces dernières années. Selon mon expérience, il y a de plus en plus d’effets indésirables des PFAS et à des expositions de plus en plus faibles. Les PFAS semblent devenir de plus en plus toxiques avec le temps. Nous sommes très en retard car nous devons faire face à plus soixante ans de rejet… »

En Europe, tous les PFAS ne sont pas encore interdits. On le sait, le lobbying industriels contre la règlementation Reach, censée protéger la santé et l’environnement contre les polluants chimiques, est intense. Aujourd’hui encore, concernant les PFAS : certains industriels affirment que ces substances artificielles sont même nécessaires pour développer l’énergie verte. « C’est faux et il va falloir se méfier, note Grandjean. Pour les mousses anti-incendie par exemple, les principaux PFAS sont interdits depuis plusieurs années. Mais il est probable que d’autres PFAS remplacent ceux qui sont bannis. Avec quels risques ? » Le développement de la recherche et une surveillance accrue et transparente, grâce entre autres à des cartographies comme celle que Le Monde a réalisées en février dernier, s’avèrent indispensables

Les Wallons, comme les Européens ou les Américains L’Institut scientifique de service public (ISSEP), qui dépend directement du ministère régional de l’Environnement, permet de voir où se situe la Wallonie en terme de polluants. Les PFAS font partie de son spectre d’analyse depuis plusieurs années. Son dernier rapport annuel (2022) y consacre d’ailleurs un chapitre particulier. Un projet appelé Biodien, réalisé avec la SWDE et le CRA-W entre 2015 et 2018, lui a d’abord permis de développer une méthode d’analyse pour 5 PFAS, dont les fameux PFOA et PFOS le plus souvent identifiés. Aujourd’hui, l’ISSEP en cible vingt, conformément à la législation européenne. « Il en existe des milliers, il est impossible de tous les détecter, explique la directrice de l’institut, Rose Detaille. D’autant qu’on parle de concentration très faible en nanogrammes, ce qui équivaut à la présence de quelques gouttes dans un bassin de natation. »  Les analyses de l’ISSEP en matière de PFAS se font sur «des « matrices environnementales » (eaux de surface, eaux souterraines, air, déchets, et sur des « matrices biologiques », principalement le sang humain ou animal. La Wallonie est-elle plus exposée que d’autres régions du monde ? « Non, répond Rose Detaille. Les concentrations moyennes en PFAS mesurées chez les adultes wallons correspondent à celles des autres pays européens et nord-américains ». Des monitorings ciblés sont également effectués, comme la collecte d’échantillon après de 121 riverains de broyeurs à métaux, dont on attend les résultats. Rose Detaille confirme que, si on évoque de plus en plus les PFAS, c’est en raison de leur persistance et de leur accumulation constante dans l’environnement.

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