Carte blanche

Carte blanche

Les violences explosent dans le quartier Nord à Bruxelles: un lieu sans avenir ? (carte blanche)

Un collectif de signataires décrit à quel point les violences explosent dans le quartier Nord à Bruxelles, au point de rendre la vie infernale aux habitants, aux travailleuses du sexe et aux travailleurs sociaux. Quelles solutions mettre en place ?

Depuis plusieurs années les travailleuses du sexe (TDS), les habitant·e·s, les commerçant·e·s, les travailleur·euse·s sociaux de terrain subissent le déclin du quartier Nord à Bruxelles. L’espace public est envahi par des immondices qui, de jour comme de nuit, jonchent les trottoirs. Les rues sont infectées de mictions sauvages où l’odeur d’urine et de défécation humaine sont le lot journalier pour les gens du quartier.

Les violences verbales et physiques sont omniprésentes.

La peur au ventre

Concrètement, des heurts violents se déroulent toutes les nuits sous les fenêtres des habitant·e·s (coup de couteau, passage à tabac…), les clients des TDS ou les badauds sont détroussés. Des personnes forcent les portes d’immeubles pour y dormir ou faire leurs besoins, les insultes et les intimidations sont monnaie courante. En découle un quartier déserté de présence humaine de passage, sans plus de vie sociale, qui serait susceptible d’enrayer les incivilités, les violences et les délits.

Une TDS témoigne :« Un homme, un client sûrement, un peu âgé, était poursuivi par les jeunes pour le voler. Je l’ai fait entrer mais ils ont dit qu’ils allaient tout casser dans ma carrée si je n’ouvrais pas. Ils sont rentrés, ils ont pris tout son argent. J’avais caché son téléphone dans une chaussure… et ils sont repartis, il ne reviendra plus jamais dans le quartier. »

Les TDS sont nombreuses à vouloir quitter le quartier, travaillant la peur au ventre. Chaque semaine une fille se fait agresser, les bons clients fuient le quartier quand des pseudo-clients rackettent et récupèrent l’argent de la prestation sous peine de tabasser la fille.

Autre témoignage de TDS : « Un client est entré dans ma carrée, deux hommes ont couru, forcé la porte et déchiré la poche arrière de son pantalon pour arracher son portefeuille. C’est la deuxième fois que je change la serrure de la porte d’entrée. Ils la forcent pour venir se piquer dans le hall. J’habite au-dessus. L’autre jour je suis allé manger chez une amie, j’ai dû dormir chez elle car aucun taxi ne voulait passer dans la rue Linné à cette heure. » 

Inertie des autorités publiques

Les habitant·e·s vivent dans l’insécurité et sont effrayé·e·s de côtoyer des bandes criminelles qui ont pignon sur rue et cherchent à avoir le monopole sur le quartier. Les voisins s’insurgent devant l’inertie des autorités publiques. Les associations vivent l’insécurité dans le travail de rue en journée comme en soirée.

Nous n’échappons pas à la menace des groupes de dealers, à l’agressivité de certaines personnes mal intentionnées voire à des tentatives de vols. Nous craignons de devenir des victimes collatérales d’un règlement de compte

Nos travailleur·euse·s sociaux·ales sont aussi mis·es en danger lorsqu’ils et elles vont en rue. Nous n’échappons pas à la menace des groupes de dealers, à l’agressivité de certaines personnes mal intentionnées voire à des tentatives de vols. Nous craignons de devenir des victimes collatérales d’un règlement de compte. Les associations n’ont d’autre choix que de s’accommoder de la présence de consommateurs qui trouvent refuge sur les pas de porte des asbl, au risque d’effrayer leur public.

L’impunité est loi et donne tout pouvoir au monde criminogène de s’ancrer dans le quartier.

Dégradation des conditions de vie…

Force est de constater que la dégradation du quartier existe depuis plusieurs années. Mais suite à la crise sanitaire, qui a engendré une diminution du contrôle social par le télétravail, par l’arrêt des métiers du sexe dans le quartier, des bandes de dealers se sont installées en utilisant la menace et le racket comme emprise envers les habitants et les travailleuses du sexe.

Nous constatons une modification dans le chef des dealers, les vendeurs de shit ont laissé la place à la vente du crack. Des bagarres de territoires se passent chaque semaine. Le vol et les agressions ont augmenté.

L’impuissance des forces de police devant de tels délits est un constat malheureux. Celle-ci n’a pas les moyens suffisants pour avoir un résultat probant en termes d’action. Une fois interpellés, ce sont d’autres dealers qui s’installent voire la même personne qui sait qu’elle ne risque pas d’être poursuivie. En effet, dans le cadre des dossiers des stupéfiants, le parquet ne poursuit pas les petites bandes de dealers mais cherche à obtenir des résultats plus macro.

Malgré la reprise du travail du sexe et la reprise du travail des associations en présentiel, la situation ne cesse d’empirer.

… en toute impunité

Tous les acteurs·rices du quartier (habitant·e·s, travailleuses du sexe, associations, police locale…) font le même constat : la multiplication des délits et des incivilités témoigne d’un changement important dans le paysage environnemental du quartier. Ce sentiment d’impuissance exprimé par les travailleur·euse·s comme par les habitants est d’autant plus vif que le théâtre des deals et les agressions pluriquotidiennes se déroulent à quelques mètres d’un commissariat.

Je ne comprends pas pourquoi personne ne fait rien. C’est de pire en pire et tout le monde s’en fout. La police nous dit “on peut rien faire, le problème est politique, ça vient d’en haut”…

Dans les échanges entre les acteurs·rices de terrain, les questions sont les mêmes. « Que peut-on faire ? Est-ce que cela changera ? Si la police est déjà démunie, comment pouvons-nous agir à notre niveau ? »

Une habitante nous dit : « Je ne comprends pas pourquoi personne ne fait rien. C’est de pire en pire et tout le monde s’en fout. La police nous dit “on peut rien faire, le problème est politique, ça vient d’en haut”… La dernière fois, on m’a dit vous n’avez qu’à déménager. Mais moi je suis là depuis 20 ans, c’est mon quartier, c’est pas à moi de partir. »

Populations marginalisées

Le problème est plus large et englobe des phénomènes de déplacement de populations précarisées et marginalisées qui n’ont plus de lieu pour survivre. Nous constatons que les groupes de consommateurs de drogue qui sont chassés d’autres quartiers, de certains parcs, arrivent dans le quartier car les dealers prennent possession des lieux.

Les marchands de sommeil génèrent des situations d’extrême vulnérabilité.  Un abandon des personnes vulnérables est intolérable. Mais à quand la fin d’un tel déclin ?  Quelles perspectives dans le champ du possible pour voir un changement, une amélioration afin que chacun et chacune puisse s’y retrouver?

Plusieurs actions sont possibles mais qu’en est-il de la responsabilité politique de ne plus laisser ce quartier à l’abandon ? Nous sommes inquiet·e·s face à l’inertie politique. Tout est manque de moyens, mais est-ce une raison suffisante pour ne pas agir ? Faudra-t-il un autre meurtre comme celui d’Eunice Osayanda en 2018 pour que les autorités  se réveillent ?

Selon nous, les actions doivent se faire à différents niveaux. Les communes doivent prendre leur responsabilité et agir vite pour rendre à ce quartier un espace de respiration et de sécurité.

Dans une volonté d’amélioration et de changement, nous demandons une présence policière à pied dans le quartier ayant pour mission d’être visible, de créer du lien avec les habitants et les travailleuses du sexe. Les îlotiers peuvent être le trait d’union entre les personnes du quartier. Il nous semble indispensable de mettre en place un renfort des moyens de la police.

Lutter contre l’insécurité, c’est aussi réinvestir l’espace public par l’amélioration des éclairages et des voiries, par l’instauration d’espaces végétalisés urbains, par l’aménagement du bâti. Rendre le quartier accueillant permettra aux habitant·e·s de réinvestir leur espace public.

Enfin, c’est renforcer les équipes de terrain et acteurs associatifs permettant la réduction des risques et l’accompagnement social des personnes en difficulté.

Pour arrêter le déclin du quartier Nord bruxellois, il est urgent d’agir et de ne plus attendre le pire pour se réveiller.

A l’initiative d’Espace P et d’Utsopi

Cosignataires :

UTOPIA_BXL 

Le Conseil bruxellois de coordination sociopolitique (CBCS)

ESWA

Alias ASBL

Le Forum – Bruxelles contre les inégalités

Médecin du Monde Belgique

ASBL Sida-IST Charleroi-Mons

Fédération des centres des services sociaux (FDSS)

O’YES

Modus Vivendi

DUNE ASBL

CPF Groupe Santé Josaphat

Pascale Jamoulle- Anthropologue

Douche FLUX et le Syndicat des immenses

Centre de Service Social de Bruxelles Sud-Est Asbl

Biloba

Genres Pluriels ASBL

Services Sociaux des Quartiers 1030

PCS Botanique/Saint-Josse

CASAF/SYNER SANTÉ

Les Amis d’Accompagner

Centre Social Protestant asbl – Protestants Sociaal Centrum vzw

De Schakel

Le Grain ASBL

Le Projet Lama ASBL

Gaffi ASBL

Le titre est de la rédaction. Titre original: « Quartier Nord à Bruxelles, un lieu sans avenir ?« 

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