Opinion

Carte blanche

Le plan de relance de la Belgique ne sera-t-il qu’une parenthèse dans l’histoire ? (carte blanche)

Il y a un an, le fédéral présentait son plan de relance, suite à la pandémie de Covid. Un an déjà. Pour Marek Hudon, professeur à la Solvay Business School, la guerre en Ukraine impose de réfléchir à d’autres mesures.

Un an, déjà, s’est écoulé depuis le dépôt par la Belgique du plan national pour la reprise et la résilience (RRF). Ce plan fédéral s’est juxtaposé aux plans régionaux pour atténuer les conséquences économiques et sociales de la pandémie de Covid-19, mais aussi rendre nos sociétés plus durables, plus résilientes et mieux préparées aux défis posés par les transitions écologique et numérique.

Si on peut se réjouir de l’avancement de nombreux projets d’investissement ou de réformes[1], on doit se demander si l’actualité récente et en particulier l’invasion de l’Ukraine n’impose pas de penser, déjà, à une mise à jour des mesures, réformes ou plans récemment élaborés. Ainsi la France vient-elle, par exemple, d’annoncer un « plan de résilience destiné aux entreprises suite à l’agression de l’Ukraine par la Russie ». L’amplification et l’accélération des crises doivent de sorte nous faire craindre une mise à mal fréquente de nos politiques économiques, qu’il s’agisse de crises sanitaires, géopolitiques ou de la raréfaction des ressources naturelles. En quoi la crise ukrainienne change-t-elle donc la donne pour nous et comment se préparer à des chocs futurs? Trois éléments de réflexion pour alimenter le débat.

Le premier porte sur les grilles d’analyse et critères qui orientent nos politiques d’investissement. Une des leçons de la gestion de la crise sanitaire est qu’il est nécessaire d’avoir une grille d’analyse claire pour guider le processus de décision et d’allocation des fonds, nous précisant les objectifs que nous voulons atteindre collectivement. On se souviendra que les instances européennes ont joué un rôle majeur dans le pilotage des plans de relance en 2021, en établissant une grille incluant des pourcentages minimaux d’investissement liés aux transitions écologique (37%) et digitale (20%). L’une des forces du RRF reposait sur la cohérence des mesures avec les ambitions politiques de digitalisation mais aussi avec le Pacte Vert (le fameux Green Deal européen). Même si la cohérence n’était pas totale, le RRF indiquait par exemple l’intérêt d’une politique d’investissement public claire. A contrario, de nombreuses critiques s’étaient levées à l’encontre de la première version du plan de relance wallon, par rapport à l’éparpillement des mesures qu’il contenait et son apparent manque de cohérence.

L’actualité des répercussions économiques de l’invasion de l’Ukraine, notamment quant aux pénuries et augmentations de prix de certains produits, se double des analyses du dernier rapport du GIEC (avril 2022) pointant clairement la nécessité de multiplier par trois voire jusqu’à six les investissements pour limiter le réchauffement à moins de 2°C, particulièrement dans les secteurs les plus prometteurs en termes de décarbonation.

La crise ukrainienne confirme qu’il nous faut accélérer notre sortie des énergies fossiles. Investir « dans la durabilité » en général, quel que soit le secteur ou le type de mesure, n’est pas suffisamment ambitieux. Il est nécessaire de favoriser plus clairement les projets permettant de décarboner le plus efficacement possible notre économie. Une étude de 2021 du consultant PwC suggère que les technologies représentant 80% du potentiel de réduction des émissions n’ont reçu que 25% des investissements en faveur des technologies d’atténuation du changement climatique[2] ces huit dernières années. Dans les plans et autres stratégies d’investissement, il faut donc rapidement réorienter plus clairement les investissements pour les rendre plus efficients dans l’atteinte des objectifs de durabilité, affiner les méthodologies et être plus exigeant.

Quid des investisseurs privés?

Si ce raisonnement est désormais tenu par la plupart des décideurs concernant les énergies fossiles, il devrait aussi s’appliquer à l’ensemble des investissements ayant un impact social ou environnemental négatif. Cependant, dans la grande majorité des cas, les investisseurs privés n’acceptent (encore ?) qu’une très faible diminution de rentabilité pour un meilleur résultat ESG. Les pouvoirs publics ont donc un rôle crucial à jouer pour compenser et mieux orienter le marché. Les travaux sont en cours dans les différentes administrations financières fédérales et régionales afin de développer des critères ESG dans les véhicules d’investissement public. Multiplier par trois à six les investissements dans les politiques climatiques comme le suggère le GIEC signifie que les moyens publics devront en permanence être réorientés vers ces objectifs, et non plus marginalement ou dans un fonds spécifique insuffisamment doté.

Deuxième élément, les politiques actuelles donnent encore souvent l’impression d’un fonctionnement en silo, séparant finalités économiques, environnementales et sociales. Les infrastructures ont la part belle dans les plans de relance. Si elles sont indéniablement utiles, on se doit aussi d’être (plus) attentif aux éléments humains liés à celles-ci. Les investissements dans les infrastructures ne porteront leurs fruits que s’ils sont couplés à des changements de comportement sur le long terme. Plus largement, les investissements environnementaux gagneraient à être mieux conjugués à des politiques sociales et pas simplement juxtaposés à celles-ci. C’est tout l’intérêt d’une approche systémique du changement sociétal. Le concept de « transition juste » qui combine ambition environnementale et inclusion sociale est ainsi une excellente boussole pour notre action collective.

Troisième et dernier élément, les investissements publics gagneraient aussi à être plus ciblés et sélectifs. Une des leçons du pilotage socio-économique de la crise sanitaire est l’importance de pouvoir compter sur des informations de qualité sur la situation des agents économiques (notamment des ménages), avec des bases de données assez complètes afin d’éviter les mesures souvent encore trop linéaires qui ne tiennent pas compte de la diversité des situations économiques. Les agents économiques n’étant pas affectés de la même manière, les mesures linéaires diminuent l’efficacité du soutien global mais aussi son acceptabilité quand des agents estiment être traités injustement par rapport à d’autres. Si on peut difficilement faire des reproches à nos décideurs qui ont fait au mieux dans les situations d’urgence, il en va aujourd’hui de leur responsabilité de développer des outils qui nous permettront d’avoir un meilleur pilotage socio-économique des crises présentes et futures.

Entrainés dans une nouvelle crise avec l’invasion de l’Ukraine, nous devons tirer les bonnes leçons de nos plans de relance sur le Covid. A l’heure de nouveaux plans d’investissement, la question qui se pose à nous est de savoir si on va poursuivre le mouvement amorcé par le RRF et concentrer réellement les moyens financiers publics pour répondre au manque de financement de la transition ou si le RRF ne restera qu’une parenthèse dans l’histoire ?

Marek Hudon, professeur à la Solvay Brussels School of Economics and Management (ULB)

[1] Telle que Shifting Economy, la stratégie régionale bruxelloise de transition économique, prévue dans le plan fédéral et adoptée le 31 mars 2022.

[2] PwC (2021), State of Climate Tech.

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