Opinion

Bertrand Candelon

Le décodeur de l’économie de Bertrand Candelon: la guerre frappe une croissance déjà anémiée (chronique)

Bertrand Candelon Professeur de finance à l'UCLouvain et directeur de la recherche Louvain-Finance.

Cette réalité historique, oubliée depuis 1989, constitue un nouvel ordre économique.

L’invasion de l’Ukraine par les troupes russes constitue, après la pandémie de Covid, une nouvelle épreuve pour nos économies. Cette fois, nous devons faire face à un choc qui n’est pas fortuit, comme peut l’être l’apparition d’un virus, mais qui est le fruit d’une décision humaine et, plus globalement, d’un système qu’on avait cru à jamais disparu avec la chute du mur de Berlin en 1989. Au-delà des conséquences humaines de cette agression, les répercussions économiques à court terme se font déjà ressentir. Même si à l’heure actuelle il est irréaliste d’envisager un scénario de paix crédible, il est déjà possible d’esquisser les principales conséquences économiques de ce conflit sur le long terme.

D’abord, l’invasion de l’Ukraine signifie qu’une guerre peut de nouveau avoir lieu sur le sol européen. Cette réalité historique, qui avait été oubliée depuis 1989, constitue un nouvel ordre économique. Les Etats européens seront contraints d’augmenter leurs investissements et leurs dépenses courantes dans le secteur de la défense afin de garantir l’inviolabilité de leurs frontières. Cet effort budgétaire sera sensible pour la Belgique, qui se trouve à l’ avant-dernière place des pays de l’ Organisation du traité de l’ Atlantique Nord (juste devant le Luxembourg) et qui alloue à la Défense autour de 1% de son produit intérieur brut. L’effort sera aussi particulièrement coûteux pour les pays déjà largement endettés après la crise du Covid, d’autant plus que les études montrent que les retombées économiques sont limitées dans ce domaine d’activité. La hausse des dépenses militaires se fera donc nécessairement, pour limiter leur impact budgétaire, au détriment d’autres secteurs qui, eux, sont plus générateurs de croissance future (éducation et innovation) ou de qualité de vie (soins de santé, aide à la personne…).

L’invasion russe forcera aussi les pays européens à revoir radicalement leur politique énergétique. Depuis des années, leurs gouvernements ont placé l’indépendance énergétique entre les mains de certains de leurs approvisionneurs, en particulier la Russie et les pays du Golfe. De même, afin de réduire les coûts – principalement de recherche et d’entretien – et satisfaire des objectifs purement idéologiques, ils ont exclu certaines sources d’énergie, comme l’a fait l’ Allemagne avec le nucléaire. Il apparaît désormais évident qu’en attendant une énergie décarbonée, renouvelable et générée sur le sol européen, la politique énergétique devra reposer sur une plus grande diversification des pourvoyeurs (ce qui se passe aujourd’hui en Russie pourrait malheureusement se reproduire demain au Moyen-Orient ou dans d’autres parties du monde) ainsi que sur la mobilisation de l’ ensemble des sources d’ énergie à notre disposition. Faute d’avoir été anticipée, cette nouvelle politique énergétique aura des coûts substantiels et s’ accompagnera de réallocations budgétaires significatives.

Il apparaît donc clairement que les conséquences de la crise ukrainienne ne s’arrêteront pas aux images qu’ on voit dans les médias mais entraîneront un changement radical des politiques économiques européennes à long terme. Ces réformes auront inévitablement un coût important et réduiront notre croissance potentielle future, déjà anémique après les récentes crises.

Partner Content