Martine en classe de découverte, par Gilbert Delahaye et Marcel Marlier, éd Casterman, 1998. © DEBBY TERMONIA

Laurence Bibot : Fine lame

Une personnalité dévoile ses oeuvres d’art préférées. Celles qui, à ses yeux, n’ont pas de prix. Pourtant, elles en ont un. Elles révèlent aussi des pans inédits de son parcours, de son caractère et de son intimité. Cette semaine : Laurence Bibot.

Dans la famille saltimbanque, je demande la mère. Avec un mari chanteur, Marka, un fils rappeur, Roméo Elvis, et une fille chanteuse, Angèle, l’humoriste et comédienne Laurence Bibot a de quoi être fière. D’autant que, dans la tribu – fait assez rare – personne n’est à la traîne tant chacun s’exprime avec talent sur sa scène à lui. Mais c’est dans son appartement qu’elle nous reçoit. Celui où elle s’est installée après une séparation de six mois d’avec son mari, il y a cinq ans. Depuis, le couple s’est retrouvé, mais  » chacun chez soi « . Un luxe, reconnaît-elle, à la Gérard Oury et Michèle Morgan, qui tranche franchement avec l’air du temps. Elle et Marka, c’est donc trente ans d’amour.  » C’est dingue, hein !  » s’exclame-t-elle en préparant un café dans la Moka Express de Bialetti, la mythique cafetière italienne qu’on pose sur un réchaud.

 » Pour l’interview, on s’installe où tu veux.  » Le choix est donc offert entre la cuisine américaine, plutôt genre  » la vraie « , ses banquettes brunes et son léger parfum Route 66, ou le salon coloré, un brin sixties mais revisité aux couleurs d’aujourd’hui, type rouille et bleu céleste. A première vue, un air  » magazine déco  » mais en y regardant bien, c’est beaucoup plus fin. Un côté franchement belge et franchement beau, comme elle, finalement. Mais chez Laurence Bibot, c’est aussi toute l’histoire du petit pays qui se raconte à travers des objets et les nombreuses oeuvres d’art présentes sur tous ses murs blancs. Beaucoup de photos, beaucoup de femmes mais aussi un dessin original de Martine à côté d’un autre de Janin, son pote des Snuls. Au milieu du grand salon clair, sous un énorme tableau reproduisant un billet de banque de 20 francs à l’effigie du jeune roi Baudouin, un autel dédié au Congo belge qu’elle s’empresse de justifier :  » Je sais c’est nul, ça fait un peu vieille coloniale sur le retour. Or, ce n’est pas du tout le cas, c’est juste une reconstruction de ce que je sais de l’aventure de mes parents là-bas. C’est pour le mythe, pas pour le trip Christophe Colomb.  »

Dans ce salon bruxellois, ne manquent finalement qu’une photo de Brel et la maquette d’un avion de la Sabena pour représenter notre plat pays au pavillon universel des nations en voie de disparition. Parce que la photo d’Annie Cordy, elle l’a accrochée dans le vestibule, et que le cornet de frites, elle se l’est fait tatouer sur le mollet. Non, Laurence Bibot n’est pas dingue, elle est Belge.

Martine et le joli

Pour ses oeuvres d’art préférées, l’humoriste a décidé de jouer le jeu. Elle a évité de prendre les grands classiques ou les oeuvres qui lui plaisaient  » avant  » pour ne garder que celles qui lui parlent  » maintenant « . Entre le passé et le présent, il y a ses intemporels, comme Martine, de Gilbert Delahaye et dessinée par Marcel Marlier, une des seules oeuvres qui aient traversé toutes les étapes de sa vie et qui, aujourd’hui encore, restent les pierre angulaires de son univers. Des albums de son enfance, en passant par son premier spectacle, Bravo Martine, et enfin le documentaire qu’elle a consacré au dessinateur, en 2001, avec un autre pote, Sébastien Ministru. Une production pour Canal +, des années après y avoir officié comme la Miss Bricola des Snuls, et qui ambitionnait de rappeler quel dessinateur extraordinaire était Marlier.  » Il avait été au centre d’une forte polémique dans les années 1970, un mouvement gaucho-catho le qualifiait de pervers, considérant qu’on voyait trop la petite culotte de Martine dans ses dessins. Marlier en avait été profondément meurtri, d’autant qu’il était lui-même chrétien. Il n’a jamais compris ces accusations. Toujours est-il qu’à la fin, il dessinait Martine en training. J’ai eu envie de le réhabiliter, ce que, hélas, je ne pense pas avoir réussi à faire.  » Marcel Marlier, homme trop vite oublié donc qui, pourtant, comme Geluck et son Chat, a fait vivre la maison d’édition Casterman pendant trente ans.

Et c’est l’air franc que la comédienne poursuit :  » Bon, soyons clair. Cette petite fille me fascine depuis l’enfance mais j’ai toujours su que je n’étais pas Martine. Disons qu’à travers elle, moi qui étais plutôt sauvageonne, je fantasmais un monde parfait auquel j’avais envie d’adhérer.  » Esthétiquement, pour Laurence Bibot, Martine réunissait également les plus belles choses que l’on pouvait trouver à l’époque : des aéroports à la Mad Men, des meubles au design parfait, des ciels cubains qui étaient pourtant ceux du Tournaisis.  » J’aime beaucoup le réalisme pittoresque à la Strip-tease mais j’aime aussi ce qui est « joli », une esthétique qu’on traite finalement très peu dans les arts en Belgique.  »

Les figures féminines

Dernière d’une famille de cinq enfants, d’un milieu catholique et bourgeois, Laurence Bibot s’épanouit donc entre Martine, Barbie et Walt Disney. Plutôt sauvage, elle fuit les groupes, les copines et les activités scoutes pour passer le plus clair de son temps avec sa mère.  » Une femme qui a été très belle, mais surtout toujours très drôle, un modèle qui s’autorise à faire rire même si on est jolie.  » Avec sa ribambelle, sa mère passe ses journées à faire des courses, et Laurence à observer les vendeuses et les dames dans les magasins, une activité qui reste gravée dans sa mémoire et qu’elle décline souvent dans ses spectacles. Car, oui, sa source d’inspiration, ce qu’elle préfère, ce sont les faits divers.  » Tout part toujours de là « , explique-t-elle en repliant ses longues jambes dans son canapé au milieu de toutes ses photos d’art. Rien que des figures féminines, à l’exception d’une, celle de son fils. Ce n’est que récemment qu’elle a remarqué n’accrocher aux murs que des filles. Ça s’est passé comme ça, à son insu. Alors, elle a décidé de continuer en n’achetant désormais que des oeuvres représentant des femmes.

Comme cette photo de Charlotte Abramow, son second choix, et qu’elle vient d’acquérir.  » Quand je vois ce que la nouvelle génération d’artistes femmes propose, je me dis que le monde de demain sera bien. Abramow traite ici du plaisir féminin, qu’elle représente à travers ce tissu satin rose ; c’est très poétique et léger. Dans d’autres travaux, elle représentait la vulve de la femme à travers l’image de fruits, c’était dingue comme truc. Elle s’est pourtant fait censurer, or, c’était juste des fruits ! C’est dire la résistance de notre société sur certains sujets…  »

Ce n’est pas l’idée d’un girl power ou d’un féminisme larvé qui justifie ses choix mais l’idée de transmission de certaines valeurs entre femmes. Comme celle de dire aux filles, et surtout à la sienne :  » C’est bien d’être jolie mais ça ne suffit pas. Apprend à être indépendante et maîtresse de tes talents pour ne jamais dépendre du désir des autres.  » Car Laurence Bibot a toujours construit sa carrière seule, en dehors du groupe, en dehors de toute hiérarchie et sans courir à Paris. Elle préférait le confort de sa maison bruxelloise et, surtout, la chaleur de sa famille.  » Ma fille vit aujourd’hui à Paris. Ça me fascine. Je n’aurais jamais osé me retrouver dans une ville où je ne connais personne. J’ai toujours aimé vivre comme je le fais aujourd’hui, naviguer d’un petit groupe d’amis à un autre, travailler avec des gens gentils en évitant toujours de me retrouver face à des tyrans ou des gens agressifs. Du coup, ça restreint les possibilités, c’est clair, mais j’assume.  »

Premier spectacle à 22 ans ( La Velue) puis deux  » mégatubes  » ( Bravo Martine et Miss B) avant quelques autres dont Capitaine Chantal ou Laurence Micro. Entre tout ça, Les Snuls, les spectacles des autres et des duos avec Marka. Même si toutes ces expériences ont été extraordinaires, Bibot a le sentiment de s’être un peu diluée et d’avoir affaibli la force de frappe présente dans ses premiers one-woman- shows.  » Les tubes, c’est génial mais tous les solos que tu fais après paraissent toujours moins bons. Et comme artiste, tu n’as pas de radar qui clignote quand tu pars dans une mauvaise direction. Alors, le stand-up, c’est un peu comme si je reprenais tout à zéro en me débarrassant de la lumière et des costumes.  » Aujourd’hui, elle débarque avec son deuxième seul-en-scène, après Debout en 2014. C’est avec Distinguée qu’elle repart en tournée.

La minijupe et la vérité

Pour son dernier choix, Laurence a hésité. Ça aurait pu être des oeuvres de l’artiste congolais Chéri Samba ou la Fontaine, de Marcel Duchamp ; finalement, ce sera Le Viol, de René Magritte.  » Mes parents n’étaient pas très branchés art mais ils avaient reçu deux livres, un consacré à Félicien Rops, l’autre à Magritte avec ce tableau en couverture ; tout de suite, je les ai adorés.  » L’occasion d’aborder #MeToo et le harcèlement sexuel, phénomène auquel l’humoriste confie n’avoir jamais été confrontée. Du coup, c’est en observatrice – sa place préférée dans la société – qu’elle donne son avis :  » Comme mère, je ne sais pas quoi dire à ma fille. « C’est bien ma chérie, assume ta minijupe dans les sales quartiers, les hommes n’ont qu’à bien se tenir. » Ou « Fais attention, ne mets pas ta minijupe là-bas parce que, c’est une réalité, les mecs sont tous des obsédés » « .

En tout cas, pour Laurence Bibot, une chose est claire : la vérité étant ce qu’elle est, il n’est plus possible pour les femmes de jouer un double jeu comme elles ont pu le faire par le passé.  » J’ai vu trop de filles jouer sur la séduction sans mettre en avant leur compétence de comédienne. Finalement, elles ont toujours été perdantes. Donc, si #MeToo est une excellente chose pour la reconnaissance des victimes, c’est aussi l’occasion de responsabiliser tout le monde. Les hommes comme les femmes.  »

Marcel Marlier (1930 – 2011)

Originaire d’Herseaux (Mouscron), sorti avec grande distinction de Saint-Luc à Tournai, il débute sa carrière dans le livre pédagogique avec Je lis avec Michel et Nicole avant d’illustrer des couvertures de livres pour enfants, comme ceux de la comtesse de Ségur ou d’Alexandre Dumas. En 1954, Casterman commande au scénariste Gilbert Delahaye une série pour petites filles, Martine. Marlier est choisi pour réaliser les dessins ; perfectionniste, il réalise en moyenne plus de 600 esquisses pour n’en garder que 18 par album. Bilan : 60 albums vendus à plus de 100 millions d’exemplaires dans le monde et des fans de tous les âges comme Michael Jackson, qui cherchera à lui acheter ses originaux, ce que le dessinateur belge refusera. En 1974, tempête sur l’univers de Martine, à qui il est reproché d’être beaucoup trop mignonne et de trop montrer sa petite culotte.  » Les jupettes, c’était juste la mode de l’époque « , se défend Marlier. Seconde salve : les albums sont machistes et misogynes parce que Martine fait la cuisine et carrément bourgeois et élitiste quand Martine fait du cheval.  » Ce n’était même pas le sien mais celui de son oncle « , tente encore de se défendre Marlier. Au final, l’homme reste meurtri et, dès 1976, fait porter le pantalon à son héroïne.

Sur le marché de l’art. Des dessins à la mine de plomb aux alentours de 600 euros ; le triple pour des aquarelles ; pour des dessins colorés et gouachés, comptez de 3 000 à 8 000 euros. Pour ses peintures, moins de 300 euros.

Find your clitoris, Charlotte Abramow, 2018.
Find your clitoris, Charlotte Abramow, 2018.© DEBBY TERMONIA

Charlotte Abramow (1993)

A seulement 7 ans, elle photographie avec un jetable ses copines dans la cour de récré. Elle se fait repérer à l’adolescence par le monde de la mode pour lequel elle collabore dès ses 17 ans (avec des magazines féminins). A 19 ans, direction Paris et l’école de l’image Gobelins tout en passant ses étés aux Rencontres d’Arles où son talent ne passe pas inaperçu. Des prix et de nombreux projets plus tard, la photographe belge réalise deux clips pour la chanteuse Angèle, La Loi de Murphy et Je veux tes yeux, en 2017. Un travail souvent tourné vers la femme, le rapport au corps et les étapes de la vie. Pour l’instant, peut-être, car Charlotte Abramow n’a que 24 ans.

Sur le marché de l’art. Comptez plus ou moins 2 000 euros pour un format A3.

Le Viol, René Magritte, 1934 (73 × 54 cm).
Le Viol, René Magritte, 1934 (73 × 54 cm).© DEBBY TERMONIA

René Magritte (1898 – 1967)

Après des débuts  » impressionnistes  » et une période  » vache  » (pour se moquer des Fauves, de Paris et provoquer tout le monde), Magritte se tourne résolument vers le surréalisme. Pour lui, l’important n’est pas que ce soit beau mais que cela ait du sens. Un sens retrouvé par l’exploration des rêves, de l’inconscient, de l’irrationnel et le mystère. Spécialiste du genre, le Belge joue autant du décalage entre l’objet et l’idée que du rapprochement d’objets dissemblables qui, réunis, les voient échapper à leur banalité.

Sur le marché de l’art. En février 2016, neuf Magritte étaient proposés chez Christie’s : les prix se sont envolés jusqu’à atteindre, en moyenne, cinq millions de dollars pour les huiles sur toile et entre un et trois millions de dollars pour les dessins. En quinze ans, Magritte a triplé sa cote.

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