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Kazakhgate : Jonathan Biermann, le fidèle bras droit

Thierry Denoël
Thierry Denoël Journaliste au Vif

Un autre membre du MR est cité dans le dossier judiciaire du Kazakhgate. Il s’agit de Jonathan Biermann, proche assistant d’Armand De Decker. Quel a été son rôle dans l’affaire ? Un rôle qui aurait été bien rémunéré.

La publication, le 18 novembre, du fac-similé d’un mail envoyé à Claude Guéant et au « PR » (président de la République) aura précipité les choses le week-end dernier au sein du MR qui ne devait normalement entendre Armand De Decker que le lundi 21. Il faut dire que la tension était à son comble et que le document est exceptionnel. Dans celui-ci, Jean-François Etienne des Rosaies, l’ancien conseiller de l’ombre de Nicolas Sarkozy, explique en détails toute l’affaire : le chantage du président kazakh à son homologue français concernant le contrat d’hélicoptères, désormais lié au sauvetage de son ami Patokh Chodiev et ses deux associés, le milliardaire ouzbeko-belge poursuivi en Belgique pour corruption.

Ce mail, adressé au ministre de l’Intérieur français, un dimanche soir, 48 heures après la conclusion de la fameuse transaction pénale entre le parquet général de Bruxelles et le trio kazakh, évoque explicitement le rôle d’influence d’Armand De Decker, notamment sur trois de nos ministres en poste à ce moment-là. Etienne des Rosaies indique aussi ce qui semble être le vrai mobile de l’urgence qu’il y avait à intercéder pour les Kazakhs : l’ouverture du salon aéronautique du Bourget, le 27 juin 2011, soit dix jours après la transaction pénale. C’est là que le contrat entre Paris et Astana (estimé à 2 milliards d’euros, à l’époque) devait être signé. Enfin, dans son courriel, des Rosaies notifie les numéros de téléphone de De Decker, soit son gsm, sur lequel Guéant pouvait l’appeler le dimanche même, et son numéro professionnel non pas à son bureau d’avocat mais au… Sénat.

Bref, fort de ces éléments supplémentaires, le MR a convoqué Armand De Decker plus tôt que prévu, ce 20 novembre. Et la sanction est tombée le dimanche même : l’ancien président du Sénat est mis en congé de ses fonctions au sein du parti mais il garde ses mandats électifs. Une sanction préventive minimale, jugée trop légère par l’opposition. Cela en dit long sur le pouvoir de résistance de l’intéressé qui, à ce stade, n’est ni inculpé (il ne le pourrait que dans le cadre d’une instruction judiciaire) ni prévenu (cela se décidera à l’issue de l’information pénale ouverte par le parquet). Quoiqu’il en soit, sans le dire aussi franchement, le MR a pointé du doigt le manque d’éthique de son ténor.

Fin 2010, celui qui était encore vice-président du Sénat a repris sa toge d’avocat pour la cause de Chodiev. On connaît la suite et les soupçons qui pèsent sur De Decker, grassement rémunéré pour ses bons offices. Son nom n’apparaît curieusement quasi nulle part dans la procédure judiciaire de l’époque. Entre avocats des Kazakhs, il était discrètement surnommé « notre ami ». Aucune note d’honoraires émanant de son cabinet d’avocats n’a été retrouvée. Bref, cela ressemble davantage à une mission secrète qu’à une démarche d’avocat.

Or, dans le dossier qui défraie actuellement la chronique, un autre protagoniste, élu du parti libéral francophone, semble indissociable d’Armand De Decker : Jonathan Biermann, échevin MR depuis 2013 à Uccle, la commune dont De Decker est bourgmestre. Le disciple et son mentor ne se quittent plus depuis neuf ans. Biermann a été l’assistant personnel de De Decker au Sénat, entre 2007 et 2012. C’est dire si les deux hommes sont proches. Avant cela, ce trentenaire talentueux, qui s’est présenté à la 13e place sur la liste MR de la Chambre en 2014, a travaillé dans le cabinet de Louis Michel, lorsqu’il était aux Affaires étrangères. Bref, un pur format MR.

Son nom intervient dans le dossier kazakh à partir du 24 janvier 2011 pour représenter Natalia Kazegueldina. L’épouse de l’ex-Premier ministre kazakh était également inculpée dans le dossier de blanchiment d’argent Tractebel-Kazakhstan, révélée en 1999. Le hic est qu’en 2011, Natalia, qui avait disparu de la circulation, n’était pas représentée en Belgique. Or, si les avocats parvenaient à conclure un accord avec la justice, comme l’a expliqué l’avocate française Catherine Degoul à son client Patokh Chodiev dans un mail en 2010, la signature de Madame Kazegueldina ou de son représentant, était indispensable. Lorsque les tractations ont commencé avec le parquet général, il fallait d’urgence trouver un conseil et obtenir une lettre de la Kazakhe pour le mandater. L’homme de la situation a vite été déniché : Jonathan Biermann, inscrit au barreau de Bruxelles en 2003 et homme de confiance de De Decker. Tant pis s’il n’exerçait plus le métier d’avocat depuis lors. Le bureau J.B.I. Avocats qu’il a ouvert en 2011 ne déclare d’ailleurs un chiffre d’affaires (138 000 euros) qu’en 2012. Rien avant, rien depuis.

L’essentiel était d’avoir sa signature au bon moment. Sauf qu’il n’est pas certain qu’il ait été mandaté officiellement. Natalia demeurait introuvable, à l’époque. Aux enquêteurs, Biermann a expliqué qu’il était entré dans le dossier non pas à la demande de De Decker dont il ignorait, jure-t-il, l’intervention pour Chodiev et consorts, mais bien sollicité par un avocat d’affaires basé à Washington DC représentant Kazegueldina. Se retranchant derrière le secret professionnel, il n’a cependant jamais voulu montrer le mandat écrit qu’il aurait reçu de cet avocat américain. Dans la procédure officielle, il n’est intervenu que deux fois : le 27 janvier 2011 devant la chambre du conseil et le 18 février devant la même chambre pour apprendre que Natalia n’était pas renvoyée en correctionnel, au contraire des autres inculpés.

Les enquêteurs financiers français ont retrouvé la trace de quatre versements, en octobre 2011, de Catherine Degoul – qui ne représentait pas Natalia – vers des comptes de Biermann. Près de 160 000 euros, au total. Un belle somme. Un des versements comporte une curieuse communication à propos d’une « consultation Afrique centrale » sans lien avec le dossier… On relève aussi, dans les comptes de l’avocat bruxellois, un remboursement par l’OCSC (organe central de confiscation) de près de 9 000 dollars, saisis au cours de l’enquête Tractebel à Madame Kazegueldina et qui n’ont jamais été rétrocédés ni à celle-ci ni à son avocat américain. Biermann a affirmé que sa cliente lui a fait savoir qu’elle ne voulait pas récupérer l’argent…

Le jeune Ucclois est-il intervenu in extremis, à la demande de De Decker, sans être mandaté, pour sauver un éventuel accord avec le ministère public en 2011 ? En tout cas, pour ouvrir chacun leur bureau d’avocat en 2011, à trois mois d’intervalle, les deux hommes ont été voir le même notaire ixellois et les statuts des deux sprl se ressemblent comme deux gouttes d’eau. Nous avons contacté Jonathan Biermann, mais il n’a pas souhaité répondre à nos questions, arguant, ici aussi, du secret professionnel.

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