Le Syndic de la guilde des drapiers, Rembrandt, 1662 (191 cm × 279 cm). © Rijksmuseum, Amsterdam - JOEL SAGET/belgaimage - photomontage : le vif/l'express

Jean-Michel Wilmotte : Le souffle du soleil

Une personnalité dévoile ses oeuvres d’art préférées. Celles qui, à ses yeux, n’ont pas de prix. Pourtant, elles en ont un. Elles révèlent aussi des pans inédits de son parcours, de son caractère et de son intimité. Cette semaine : l’architecte Jean-Michel Wilmotte.

La cathédrale orthodoxe, la halle Freyssinet à Paris, le musée d’art islamique à Doha, des aéroports, des collèges et des musées, des tours et des réhabilitations de bâtiments historiques en passant par des yachts, des chalets et des domaines viticoles… Jean-Michel Wilmotte, c’est un peu le tout-terrain de l’architecture, version Mercedes ou BM. Toujours parti, pas souvent là, un an à patienter avant de se retrouver dans les fauteuils en cuir de la salle d’attente de son bureau parisien. Autour de nous, des maquettes sous plexi sont disposées sur le béton coulé tandis que les rendez-vous de la journée, essentiellement des gens qui trimballent des échantillons de matériaux sur des diabolos, traversent le hall pour annoncer le nom du projet auquel ils participent ; plus facile pour les réceptionnistes de trouver ainsi qui, des 270 collaborateurs, est le meilleur interlocuteur.

10 heures tapantes, ce n’est pas l’assistante de l’assistante du grand patron qui vient vers nous mais Jean-Michel Wilmotte himself. Le pas vif, la mèche au vent, il nous emmène dans son bureau du second, le seul avec balcon, et s’installe de l’autre côté de la table de réunion, au milieu de bibliothèques emplies de livres d’art, de piles de dossiers grossis par les permis et de cadres accrochés aux murs. Parmi ceux-ci, un dessin signé Oscar Niemeyer et dédicacé :  » Pour Jean-Michel.  » Dès les premiers instants, on ressent que l’homme n’aime ni parler de lui ni perdre son temps.

Le Luron, Mitterrand, l’Amérique et le Japon

A la base, Jean-Michel Wilmotte n’était pas architecte mais architecte d’intérieur.  » Ça allait plus vite !  » Et c’est à Saint-Luc, à Tournai, qu’il commença ses études avant de rejoindre l’école Camondo, à Paris. A l’époque, son idée était surtout de transformer des lieux, de réaliser des décors de films ou de théâtre. Toujours étudiant, on lui présente Thierry Le Luron qui, conquis, lui confie la réfection totale de son appartement ; l’humoriste est déjà une grande star, qui se plaît à embarrasser son jeune décorateur en venant le chercher en Rolls à la sortie de l’école :  » J’étais horriblement gêné, je n’arrêtais pas de lui demander de se garer plus loin mais rien à faire, il continuait.  » Dix ans après, ce sont les appartements privés de François Mitterrand, à l’Elysée, qu’il est chargé de réaménager. Puis, il se lance dans des projets aux Etats-Unis et ouvre une agence au Japon. C’est là qu’il entame la conception de bâtiments alors qu’il n’est pas architecte ( NDLR :c’est en 1993 que l’Etat français lui reconnaît cette qualité).

Malgré son succès, Jean-Michel Wilmotte semble aussi discret qu’à ses débuts, un peu timide voire  » en retrait « . L’air très gentil, aussi. Toujours en costume cravate, il ne s’accorde comme seule excentricité que l’épaisseur des lignes de sa chemise.

Les lumières d’Amsterdam

Son initiation à l’art, c’est grâce à ses parents, des pharmaciens qui l’emmenaient tous les week-ends à des expositions ou lui faisaient visiter durant les vacances les plus beaux musées européens. A l’époque, il déteste. Aujourd’hui, outre ses réalisations pharaoniques, on ne compte plus ses interventions muséales : au Louvre, au musée d’Orsay, à Paris, au Rijksmuseum à Amsterdam… De tous, c’est ce dernier qui garde sa préférence, sans doute pour toute l’histoire qu’il abrite, celle des Pays-Bas et  » du peuple hollandais  » et pour son petit côté  » cabinet des curiosités « , plus présent là que nulle part ailleurs.  » Un traitement très contemporain d’objets ultraclassiques et qui vous permet de connaître toute l’histoire des Pays-Bas sans avoir ouvert un livre sur le sujet.  » C’est là aussi qu’il est subjugué par Le Syndic de la guilde des drapiers, un des célèbres Rembrandt, son premier choix dans l’exercice du Renc’art :  » J’adorais déjà La Ronde de nuit mais découvrir celui-ci m’a causé un choc terrible. Au-delà de l’histoire, ce sont tous les sentiments humains qu’on lit sur ces visages.  »

Poursuivant sur la muséographie de l’institution, l’architecte nous fait l’effet d’un homme qui a autant de plaisir à agencer de vieux fusils dans une vitrine que de réaliser une cathédrale orthodoxe pour Vladimir Poutine. Car ce qui le passionne dans la muséographie, c’est véritablement mettre en évidence un objet auquel, d’ordinaire, on ne prête pas attention.  » Le sacraliser dans un espace et, avec un peu de lumière, réussir à en révéler toute sa beauté. En cela, la muséographie n’est pas très différente de l’architecture : au final, ce n’est qu’une question d’échelle et de lumière.  »

La tendresse des objets

Lunettes sur le nez, Jean-Michel Wilmotte s’empare de son téléphone pour évoquer son second choix, les maisons de l’architecte Luis Barragán, dont il admire l’extrême simplicité :  » En soi, ce n’est rien, et pourtant c’est tout. Plus encore que pour leurs couleurs, c’est pour leurs ouvertures sur la lumière que ces maisons me touchent tant. A certaines heures, le soleil s’engouffre et produit des figures d’une rare beauté. Un peu comme un éclairage d’objet dans un musée.  »

Lui, d’ailleurs, collectionne beaucoup. Surtout de l’art contemporain, comme ce tableau de Ko Young-hoon qui trône au-dessus de la table de réunion ou ce Lee Ufan qui dévore tout l’espace sur le palier. Certes, il y a les tableaux mais il y a surtout tous ces objets invraisemblables dont il s’entoure.  » Ce que j’aime, c’est de comprendre « autre chose » que ce qu’on me montre, de découvrir des objets décalés et d’écouter ce qu’ils ont à me raconter. Je pense d’ailleurs qu’un « bon oeil », c’est surtout un oeil qui a de l’indulgence pour l’objet qu’il regarde.  »

Faisant défiler les photos perso de son téléphone, il raconte qu’il  » achète souvent des objets que je sais à la limite du bon goût. Je fais des tentatives sur des choses à deux doigts de la laideur absolue… Alors je les observe jusqu’au moment où j’arrive à les faire entrer dans une ligne ou à les rendre belles…  » Parmi les photos, des céramiques seventies de Roger Capron, une armoire fifties revisitée dans le style toile de Jouy ou post-Fornasetti et un drôle de porte-manteau à propos duquel l’architecte précise qu’il n’a pas encore décidé si c’était très beau ou très laid. Et, rougissant de plaisir :  » C’est fantastique, la frontière entre le bon et le mauvais goût, non ? Mais au-delà de l’esthétique, un objet, c’est une consolation, une manière de se procurer de la joie quand on éprouve des déceptions. Un objet vous console comme un ami, d’ailleurs certains vous accompagneront toute votre vie.  » Il confie alors avoir reçu récemment un coup de téléphone de Bruxelles pour l’avertir que son projet pour Solvay n’avait pas été retenu. Un très beau concept mais qui n’a pas séduit. Alors, plutôt que se laisser aller à la déception, il a rappelé immédiatement deux autres clients pour des projets de tours à Tel-Aviv et à Sofia, en leur annonçant son arrivée le lendemain.

De ponts en passages

Pour clore sa sélection, l’architecte a choisi l’intérieur de la chapelle Notre-Dame-du-Haut, du Corbusier, à Ronchamp, en France. Pas par mysticisme religieux mais pour son incroyable atmosphère. Croyant, il ne l’est pas vraiment, ou plutôt, ça dépend des jours. Pour lui, ce qui est important, c’est l’éthique qu’on peut retirer de la croyance, celle du respect des autres qui nous rend plus indulgent à l’égard des êtres humains. D’ailleurs, ce que l’on entend le plus souvent à propos de Jean-Michel Wilmotte, c’est sa faculté d’écouter les désirs de ses clients.  » La contrainte du client, c’est beaucoup plus amusant que le délire mégalomaniaque de l’architecte ! J’adore écouter et comprendre la manière de vivre de mes clients pour ensuite conjuguer leur histoire avec mon vocabulaire. Mais pour bien le faire, il faut les écouter vraiment, pas seulement les entendre.  »

L’écoute mais aussi le respect des délais et des budgets, des principes plutôt rares dans un métier tel qu’il est pratiqué à son échelle :  » Ecouter et respecter, c’est une question d’éducation, c’est quand même la moindre des choses dans la vie !  » Son métier, il a pourtant beaucoup changé, en cinquante ans : des régulations incessantes et une dictature de la norme, autant de prescriptions qui parfois donnent de  » l’ombre à la joie de vivre « . Et puis, il y a eu l’arrivée du numérique qui l’inquiète parfois, lui qui dessine toujours au feutre sur du papier calque.  » Si le numérique, c’est très bien, il faut reconnaître qu’il accélère le phénomène de rupture sociale. Et à force de remplacer l’humain par des machines, on perd en politesse ou en sociabilité. Regardez Siri ( NDLR : application d’assistance sur iPhone) : il ne faut pas lui dire merci pour qu’elle vous appelle un taxi !  » lâche-t-il, démonstration à l’appui.

Jean-Michel Wilmotte a 70 ans, mais la retraite semble la dernière de ses préoccupations. La question du passage et de la rencontre reste par contre au centre de ses réflexions. C’est pour ça qu’il a lancé, en 2006, la fondation Wilmotte. Une manière de faire le lien entre les étudiants en architecture en leur permettant de mettre le pied à l’étrier professionnel. Des prix, des expositions et l’édition de livres, autant de manières de rencontrer des jeunes et de leur tendre la main. Il y a ses propres enfants aussi, dont trois sont devenus architectes, eux aussi. Le quatrième est marchand d’art.  » C’est que j’ai réussi à leur transmettre la passion, l’intérêt et la joie de faire ce métier « , explique-t-il le regard tendre. Avant de s’excuser mais là, il doit vraiment vous laisser car il a un projet à préparer avant de sauter dans un Eurostar.

Rembrandt van Rijn (1606 – 1669)

Né en Hollande, pays ô combien protestant, le peintre ne peut – comme ses confrères vivant dans des pays catholiques – bénéficier de commandes d’Eglise ou de son souverain, nettement plus porté sur la guerre que sur la peinture. Qu’à cela ne tienne ! Rembrandt se professionnalise dans le portrait de bourgeois et rencontre rapidement la gloire. Caractère bien trempé, collectionneur très dépensier, il mène une vie rythmée par des périodes de grande flamboyance et de catastrophes. Il connaît ainsi la ruine et le désamour du public. Pourtant, c’est sans conteste l’un des plus grands virtuoses du clair-obscur, capable d’exprimer  » la vérité de la vie « .

Sur le marché de l’art. Beaucoup d’oeuvres disponibles pour cette star des musées. Des peintures (de moindre qualité, il est vrai) peinent à trouver acquéreur à 10 000 euros alors que d’autres se chiffrent à 30 millions. Beaucoup d’estampes à moins de 5 000 euros. Une énigme, à l’image de la personnalité de Rembrandt.

Casa Gilardi, Luis Barragán, 1976, à Tacubaya, Mexique.
Casa Gilardi, Luis Barragán, 1976, à Tacubaya, Mexique.© dr

Luis Barragán (1902 – 1988)

Prix Pritzker en 1980, c’est sans doute l’architecte mexicain le plus célèbre. Son oeuvre n’en reste pas moins très influencée par l’habitat de son enfance. D’une lignée de riches propriétaires terriens mais déclassés après la révolution mexicaine, Barragán naît dans le ranch familial planté dans les montagnes, en bordure de l’océan. Il en garde un goût prononcé pour la luminosité des plaines et l’amour des grands espaces et de l’eau. Ingénieur de formation, il voyage beaucoup en Europe, notamment à Paris, où il assiste aux conférences de Le Corbusier. De retour au pays, il s’emploie à réaliser des maisons de style international en se faisant lui-même architecte promoteur. Dès 1945, il change de cap et se lance dans l’aménagement urbain et le paysagisme avant d’offrir vers la fin de sa vie une synthèse d’architecture moderniste parfaitement adaptée à son milieu naturel.

Sur le marché de l’art. Question mobilier, comptez 60 000 euros pour une table et 25 000 euros pour un banc.

L'intérieur de la chapelle Notre-Dame-du-Haut, Le Corbusier, 1955, à Ronchamp, France.
L’intérieur de la chapelle Notre-Dame-du-Haut, Le Corbusier, 1955, à Ronchamp, France.© isopix

Charles-Edouard Jeanneret-Gris, dit Le Corbusier (1887 – 1965)

Architecte, urbaniste, peintre, décorateur et écrivain, il naît Suisse et meurt Français. Passionné d’architecture, il se forme pourtant au métier d’horloger : à La Chaux-de-Fonds, c’est un peu un passage obligé. Sa formation, c’est surtout au contact des grands architectes de son temps qu’il la poursuit. Il parcourt l’Europe, passant chez les uns et les autres avant de s’installer comme peintre à Paris. Il se lance ensuite dans la construction de maisons puis dans l’urbanisme où ses concepts sont à l’image de ses idées politiques : autoritaires et fascisantes. Il n’hésite pas à proposer ses services à Mussolini ou à Staline (qui déclinent) avant de servir à Vichy. Célébré pour avoir été pensé  » l’unité d’habitation  » et incarné le mouvement moderniste (17 de ses sites entrent en 2016 au patrimoine de l’Unesco).

Sur le marché de l’art. Valeur sûre, (+ 140 % en dix ans), il a réalisé sa plus belle enchère en 2017 : 96 000 euros pour un bureau créé en 1959.

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