Opinion

Carte blanche

« Je n’ai pas les mêmes droits que les garçons handicapés. Oh, je ne les jalouse pas. Je constate ! » (carte blanche)

Inceste, violences, discriminations à l’emploi, refus du droit d’aimer… Les discriminations à l’égard des femmes handicapées sont nombreuses. Et souvent occultées. Nina De Smet, handicapée mentale, raconte ces réalités quotidiennes et le non-respect de ses droits. « 8 mars, journée mondiale du droit de TOUTES les femmes ».

Je suis née en Belgique, en 1996. Mon nom est Nina. Naître ici, ce n’est pas si mal! On dit que j’aurai les mêmes droits et les mêmes devoirs que les garçons. Enfin, c’est ce qui est écrit dans la loi. Aujourd’hui, c’est la journée mondiale du droit des femmes. On pourrait presque penser que cela ne concerne pas la Belgique. Et pourtant, déjà enfant, j’ai pris conscience des inégalités liées à mon genre et à ma situation particulière. Ah oui, j’ai oublié de vous dire quelque chose, un détail important : je suis handicapée. Un handicap qui ne se voit pas : je suis handicapée mentale.

Et oui, cela fait une différence en plus, une différence en trop en ce qui concerne nos droits, souvent oubliés, à nous, les femmes handicapées. Petite, je ne remarque pas de différences entre mes droits de petites filles et ceux de mes copains de classe. Mais l’adolescence marque un tournant. Comme toutes les nanas, je subis les remarques sexuelles de messieurs mal dégrossis. Si pour toutes les femmes ces remarques sont blessantes, humiliantes, moi, elles me font vraiment peur. Car même si ma maman et ma jumelle m’aident à y faire face, je ne suis pas armée.

Mes copines, qui comme moi, ont un handicap, nous ne savons pas comment réagir. Si certaines nanas osent répondre, nous, on a peur et cela se voit. C’est alors un déferlement d’injures, moqueries, mots et gestes blessants. Mes écouteurs, qui ne me quittent plus depuis, n’empêchent pas d’entendre. J’entends juste un peu moins.

J’ai le droit d’aller à l’école, mais les trajets en transport en commun sont tellement effrayants que je n’ose plus y aller. Pourtant l’école est une clé vers mon autonomie et un futur. Je crève de peur mais j’y vais parce qu’à l’école il y a les copines. Et on discute… Et là je découvre la chance d’avoir la famille que j’ai. Beaucoup de copines n’ont pas ma chance. Elles me racontent leur quotidien : les coups, les humiliations parce qu’elles ont maladroites, lentes, « bêtes ».

Elles me racontent aussi l’inceste parce que toute façon on ne les croira pas, parce que toute façon elles ne diront rien par peur de se retrouver seules, sans maison, sans famille. Elles n’ont pas le choix parce qu’il faut bien qu’elles servent à quelque chose puisqu’elles ne servent à rien.

J’en parle à mon psy qui confirme que c’est souvent ainsi pour les filles handicapées. Oui, nous sommes en Belgique, au 21ème siècle. Nous sommes le 8 mars, journée mondiale du droit des femmes.

Je quitte l’école. Mes premiers pas dans le monde professionnel. Et là, je me rends compte que je n’ai pas les mêmes droits que les garçons handicapés. Oh, je ne les jalouse pas. Je constate ! Quand on est handicapé mental, vous avez intérêt à être un mec pour trouver un boulot. Car les métiers disponibles nécessitent très souvent de la force physique. Les formations proposées sont nombreuses quand on a de la force. Mais je n’en ai pas. Pas de chance, moi, j’aime les animaux, lire et écrire, la culture, l’art, m’exprimer et échanger.

Nous sommes le 8 mars 2022, journée mondiale du droit des femmes. Depuis un an, je suis autonome et je vis seule. J’ai de la chance car mes parents me font confiance et m’ont laissé partir. J’habite au « 8ème jour », une ASBL qui offre des logements supervisés où je peux vivre en toute autonomie. Mais je suis la seule fille de la maison car beaucoup de parents n’osent pas laisser vivre seule leur fille handicapée. Je peux les comprendre car, si les risques en tant que femme sont partout, en tant que femme handicapée, c’est pire encore. Les statistiques mondiales le disent . Je vous le dis aussi puisque j’ai subi moi aussi ces violences. J’ai dû prouver mon handicap pour que mon agresseur soit puni en conséquence.

En Belgique, ces statistiques n’existent pas. Pourtant la Belgique a signé la convention d’Istanbul dont le but est « de protéger les femmes contre toutes les formes de violence, et de prévenir, poursuivre et éliminer la violence à l’égard des femmes (…) ». Combien de femmes handicapées aimeraient vivre seules, mais n’y sont pas autorisées ?

Nous sommes le 8 mars 2022, journée mondiale du droit des femmes. J’ai un amoureux depuis 8 ans. J’ai cette chance, mes parents ne m’ont jamais interdit d’aimer. J’ai une vie amoureuse épanouissante. Mais combien de femmes handicapées ne peuvent en avoir parce qu’on le leur interdit ? Pourtant c’est un droit, non ? Je voudrais vivre avec mon amoureux, mais les réalités légales, les réalités matérielles font que ce n’est pas (encore) possible.

Nous sommes le 8 mars 2022 et, si je suis solidaire de mes soeurs, j’aimerais mettre mes soeurs handicapées sous les projecteurs, car NOS droits ne sont pas respectés et lorsque des décisions sont prises pour les femmes en général, nous ne sommes jamais consultées ou prises en compte !

Nous sommes le 8 mars 2022, journée mondiale du droit de TOUTES les femmes.

Nina De Smet, sa maman Hedwige D’Hoine et l’ASBL Happycurien

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