Opinion

Bernard Devos

Faut-il emmener des classes voir « Djihad » ? Oui

Bernard Devos Délégué-général aux droits de l’enfant

Alain Destexhe est allé voir  » Djihad « , l’odyssée tragi-comique de trois Bruxellois partis combattre en Syrie. Et il n’a pas aimé.

Cette pièce de théâtre fait rire des clichés sur toutes les religions et, dans les moments tendus que nous traversons, offre un exutoire salutaire à nos angoisses, à nos peurs et aux conduites de rejet qu’elles provoquent. Malgré la dureté et la violence du sujet, l’humour y offre un détour métaphorique bienvenu qui permet de rendre pensable l’impensable et de dire l’indicible.

De nombreux parents ou professionnels de l’éducation témoignent que, face aux événements dramatiques vécus ces derniers mois, les mots classiques ne suffisent plus, blessent ou soulignent l’impuissance à laquelle nous sommes réduits.

L’histoire imaginée et mise en scène par Ismaël Saïdi, avec humour donc, mais sans concession, a permis à des classes entières de jeunes spectateurs de prendre le recul nécessaire par rapport à leurs émotions, de se décentrer des événements stressants qui les assaillent et d’ouvrir une perspective plus large et moins traumatisante à la réflexion. La pièce n’édulcore pas pour autant le propos : à la fin de l’histoire (attention spoiler), deux des anti-héros meurent alors que le dernier se retrouve dans une voie sans issue et appelle vainement à l’aide.

Contrairement à des milliers de jeunes spectateurs qui applaudissent à tout rompre au baissé de rideau, le député n’a pas ri. Et il conteste même que le spectacle puisse avoir une quelconque valeur dans la lutte contre la radicalisation violente. Existe-t-il une autre voie théâtrale plus dissuasive que d’exposer brutalement la mort de personnages dont vous avez partagé les doutes, les questions existentielles et pour lesquels vous avez pu éprouver de l’empathie ?

La critique de monsieur Destexhe va plus loin. Il doute ainsi que l’auteur, musulman pratiquant et présentant l’islam comme une religion de paix, ait jamais lu le Coran. Sans s’étendre davantage sur le fait qu’il s’agit d’un propos à la limite de l’injure, il n’est pas malaisé de trouver autant de sourates et autant de versets pour illustrer le parfait opposé de ce que tente de démontrer le député[1], à savoir que le Coran inciterait à la violence.

En réalité, la vocation des textes sacrés est bien de servir de réserve de sens et ils ne jouent leur rôle que décryptés dans le jeu de multiples réinterprétations. Mais il faut surtout rappeler que si une interprétation littérale, qui n’est clairement pas le parti de l’auteur de la pièce, peut produire de la violence, le processus fonctionne également en sens inverse : depuis la nuit des temps, l’homme utilise et construit du sacré pour rendre légitime et justifiable sa propre violence. Faut-il rappeler que les soldats allemands faisaient graver « Gott mit uns » (Dieu est avec nous) sur leur ceinturon pendant la Deuxième Guerre mondiale ?

Ne pas reconnaître que notre enseignement est profondément inégalitaire et inéquitable s’apparente à de la cécité intellectuelle

Monsieur Destexhe s’indigne ensuite que la pièce fasse état des difficultés rencontrées par les enfants et les jeunes issus de l’immigration. Parmi celles-ci l’impact de l’ethnicité dans l’espace scolaire est une des plus évidentes. Plusieurs maux des établissements scolaires apparaissent comme lui étant associés : les formes de ségrégation qui régissent les orientations scolaires ; la non-reconnaissance des difficultés de compréhension par les parents des enjeux scolaires assimilée à du désintérêt ; l’exposition inégale à la punition des élèves et le sentiment d’injustice qui en découle… Ne pas reconnaître que notre enseignement est profondément inégalitaire et inéquitable (ce dont atteste la totalité des recherches académiques) et qu’il contribue, malgré lui et malgré ceux qui s’y consacrent, au mal-être de nombreux enfants s’apparente à de la cécité intellectuelle.

Quant à la « culture de l’excuse » qui, selon le député, sous-tend le propos de l’auteur de la pièce, disons simplement que l’attaque est injuste. Nulle part dans la pièce il n’est dit, ni sous-entendu qu’il conviendrait d’excuser aucune forme de violence. Chaque débat à la suite du spectacle, même lorsqu’ils se sont tenus dans le contexte tendu des lendemains de l’attaque contre Charlie Hebdo, a cherché à promouvoir des échanges de qualité avec les jeunes spectateurs, sans laisser la place à la moindre ambiguïté sur l’interdit total de la violence et de la vengeance comme réponse dans tous les cas.

Mais refuser d’excuser l’inexcusable n’empêche pas de tenter de comprendre ce qui peut pousser des enfants qui ont fréquenté nos écoles, nos terrains de sport et qui ont arpenté nos rues, à partir combattre en Syrie ou à organiser des massacres sous nos fenêtres. Celui qui ne cherche pas à comprendre la raison d’un phénomène est condamné à le subir encore et encore. Avec le risque que celui-ci devienne à chaque fois plus fort et violent et qu’on ne puisse plus l’arrêter.

Le député brocarde enfin les initiatives de prévention, comme la diffusion de « Djihad » au bénéfice des enfants de nos écoles, en les plaçant au rang peu glorieux « d’endoctrinement idéologique aux frais du contribuable ». Rien de très étonnant cependant, car Monsieur Destexhe ne fait pas mystère de sa préférence pour les politiques sécuritaires. Quels que soient les motifs qui prévalent ou encouragent la radicalisation violente, il est fort peu probable, voire illusoire, de penser que la répression seule suffise à endiguer durablement le phénomène. On peut craindre au contraire que trop de « sécuritaire » ne conforte des phénomènes d’exclusion et de stigmatisation qui figurent pourtant au premier rang des motifs implicites au terrorisme radical.

La pièce « Djihad » a été vue par des milliers de jeunes au cours de dizaines de représentations qui ont été suivies d’autant de débats de qualité. Des échanges forts et construits qui ont permis d’informer, de mettre des mots sur des concepts difficiles à appréhender, de libérer une parole jusque-là confisquée par les médias ou des « experts » et de verbaliser la volonté de continuer à vivre ensemble. Je suis heureux et fier que mon Institution ait pu s’y associer.

[1] « Les animaux » (VI-151):« Eloignez-vous des péchés abominables, apparents ou cachés. Ne tuez personne injustement. Dieu vous l’a interdit. »

« Al Isra » (XVII-33) :« Ne détruisez point la vie que Dieu a rendue sacrée. »

« La Table » (V-30), « Quiconque tue une personne non coupable de meurtre ou de dépravation, c’est comme s’il avait tué tout le genre humain. Quiconque sauve une personne, c’est comme s’il faisait le don de sa vie à toute l’humanité. »

Partner Content