Les mouvements de dénonciation comme BalanceTonBar se sont multipliés et vise de plus en plus de secteurs. © belga image

Déferlante de mouvements #BalanceTon (débat)

Thierry Fiorilli
Thierry Fiorilli Journaliste

Quand, pour les victimes de violences envers les femmes,  les procédures ne suffisent pas…

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Diane Bernard, membre de l’asbl de juristes féministes FEM&L.A.W : «Tous ces #BalanceTon, c’est la preuve que le problème est partout»

Sur les réseaux sociaux, les mouvements de dénonciation de violences envers les femmes se multiplient. Dernier en date, MusicTooBelgium, sur Instagram. Pour Diane Bernard, membre de l’asbl de juristes féministes FEM&L.A.W, ils sont la preuve d’un problème global, que les procédures mises en place ne suffisent pas.

Il y a eu BalanceTonPorc, BalanceTonProf, BalanceTonBar, notamment. Ces derniers mois #MusicTooBelgium vise le monde musical belge, de l’artiste au journaliste, du producteur à l’organisateur de concerts ou festivals… Quel regard posez-vous sur cette multiplication des mouvements de dénonciation des violences faites aux femmes sur les réseaux sociaux?

Elle est l’illustration de plusieurs choses. D’abord, du besoin de préciser que ces violences s’exercent dans tous les milieux professionnels et culturels. Ensuite, et c’est très interpellant, que MeToo, qui remonte à 2007 et qui a explosé médiatiquement en 2017, avec l’affaire Weinstein, aux Etats-Unis, n’a visiblement pas suffi. Enfin, qu’en réalité, il n’y a pas d’autres espaces que les réseaux sociaux, ou Internet plus généralement, pour se faire entendre. Donc que les autres ressources qui seraient disponibles, et qui le sont, juridiquement, ne suffisent pas. Que, malgré des adaptations de lois, malgré le fait que des procédures existent, en droit du travail, en droit pénal ou en droit de la famille, malgré le fait qu’elles existaient avant l’affaire Weinstein, aller porter plainte à la police ou se tourner vers les différents moyens de prévention et de protection que le législateur a établis, ça ne fonctionne toujours pas pour de très nombreuses femmes.

Ce que ces femmes et jeunes filles expriment, ce n’est pas de la vengeance. C’est comme une volonté de dire: « Ce qui m’est arrivé, je ne veux pas que ça arrive aux autres. »

Ou que cela comporte trop de risques, comme des représailles, ou la perte de son boulot? Ce que l’anonymat garanti sur MusicTooBelgium, par exemple, évite ou limite?

Je n’ai pas l’impression que les femmes qui se lancent dans ces mouvements le font par peur, pour se protéger ou pour ne pas perdre quelque chose. En France, avec BalanceTonPorc, dans le milieu journalistique, les femmes qui sont sorties du bois l’ont plutôt payé cher. Mais c’est vrai que les réseaux sociaux permettent une dénonciation d’ordre structurel ou systémique: ils permettent de dire qu’en fait, aujourd’hui encore, le problème se pose partout. Et ça, c’est vrai aussi que c’est une limite du droit. Le texte juridique qui s’applique le plus explicitement aux questions de violences envers les femmes est la Convention d’Istanbul, un traité du Conseil de l’Europe qui est en vigueur en Belgique depuis 2016: il explique, entre autres, que ces violences sont le marqueur concret d’une structure sociale inégalitaire, où les femmes n’ont pas la même position que les hommes. Ce que disent depuis des décennies les féministes est soudain devenu du droit. Sauf que, juridiquement, et c’est bien normal en démocratie, on ne punira pas un homme ni ne dédommagera une femme au nom de tous les hommes ou de toutes les femmes de cette structure sociale. Par définition, un procès concerne spécifiquement tel fait qui implique telle(s) ou telle(s) personne(s). On voit bien la limite du droit pour contrer le phénomène des violences: il ne suffira pas pour changer les mentalités ou en finir avec les inégalités dans leur ensemble.

Diane Bernard, professeure de droit et de philosophie à l’université Saint-Louis (UCLouvain).
Diane Bernard, professeure de droit et de philosophie à l’université Saint-Louis (UCLouvain). © dr

Les dénonciations par l’intermédiaire des réseaux sociaux remédient-elles à cette insuffisance?

Disons que la prise de parole plus générale, moins individuelle, plus globalisante que ces mouvements permettent est une façon de dénoncer ce caractère structurel des violences envers les femmes et de lutter contre ce caractère systémique, parce que le droit ne le permet pas. Outre la conscience qu’ont les femmes, et d’autres catégories de la population, des limites que les procédures judiciaires disponibles et accessibles présentent. Il y a des progrès, c’est clair, mais on reste confronté à des attitudes, dans les commissariats et les palais de justice, trop souvent passives, ou des propos qui reviennent à dire que, finalement, la femme l’a bien cherché. On les perçoit très particulièrement dans les contentieux qui présentent une dimension genrée, comme les violences conjugales et sexuelles. Jamais dans les affaires de fraude à l’assurance…

Ces mouvements peuvent-ils faire changer ces attitudes?

Ils manifestent, en tout cas, un malaise: les justiciables nous disent qu’elles ne trouvent pas auprès de la justice les réponses qu’elles espèrent et dont elles ont besoin. J’observe qu’à l’échelon politique, les autorités l’entendent: plusieurs choses ont été actées. Du côté judiciaire, par contre, je sens des réticences, des résistances, un peu confuses, parfois. Je comprends, parce que ce n’est pas évident de se remettre en question, d’avoir à être considéré comme un ensemble alors qu’on n’a pas ces pratiques-là. Je ne sais pas si ça fera effet, mais je ne peux que constater que ces mouvements ne s’épuisent pas, malgré les conséquences parfois très lourdes pour celles qui les ont initiés. Ça signifie qu’un problème se maintient.

Le procédé utilisé est-il, ou non, de l’appel à délation?

Je comprends que le recours aux réseaux sociaux soit associé au pilori, mais je pense que les femmes qui s’y résolvent, ne trouvent pas d’autres voies. Je constate aussi qu’elles agissent avec courage, détermination et, tout comme celles qui portent plainte à la police, avec souvent cette volonté de le faire non pas pour elles-mêmes mais pour les autres. Ce que ces femmes et jeunes filles expriment, ce n’est pas de la vengeance. C’est comme une volonté de dire: «Ce qui m’est arrivé, je ne veux pas que ça arrive aux autres.» Une sorte de rassemblement autour de l’idée que, puisqu’on ne nous aide pas, on se débrouillera ensemble, en s’organisant.

Pourquoi ces mouvements sont-ils «saucissonnés», par secteur, milieu, domaine, profession, de façon bien distincte? Le cinéma, le journalisme, les bars, les professeurs, le monde musical…

J’ai l’impression que c’est une manière de réagir à l’argument qui consiste à considérer que l’affaire Weinstein est propre à certains domaines, que ça n’ arriverait jamais dans une administration communale, par exemple, donc que MeToo ne s’appliquerait pas partout. Ces femmes, regroupées dans ces mouvements, disent: «Si, si, dans notre milieu aussi!» Ce n’est pas un saucissonnage ; ce sont des déclinaisons de MeToo. Chacun de ces mouvements est un «MeToo aussi chez nous.»

Doit-on s’attendre à voir déferler BalancetonPolitique, BalancetonSportif, BalancetonRédacchef, etc.?

Il pourrait y en avoir, effectivement. Mais on peut aussi espérer que les francs tombent, un jour. Que les yeux s’ouvrent. Ces mouvements de dénonciation ont déjà dessillé les yeux de beaucoup, moi comprise, en démontrant d’ores et déjà que ce qu’ils dénoncent est un phénomène global. Que MeToo, c’est partout.

Le collectif MusicTooBelgium : « Nous voulons briser la loi du silence, apporter un cadre sûr pour le témoignage»

En janvier, un collectif anonyme lance la page Instagram @MusicTooBelgium. Issu du milieu musical francophone belge, il met à disposition un formulaire qui s’adresse aux victimes de violences sexistes et sexuelles dans le secteur. Le bilan est sombre, affirme-t-il.

Pourquoi avoir lancé MusicTooBelgium?

Le collectif est porté par des personnes travaillant de près ou de loin dans le secteur de la musique. Nous avons vu l’expansion du mouvement MeToo en France qui a permis d’animer des initiatives comme MusicTooFrance: en plus de permettre un espace de libération de la parole, elle a favorisé l’écoute de celle-ci avec à la clé des enquêtes publiées par Mediapart, Néon ou StreetPress. Nous étions plusieurs à attendre que le mouvement se lance en Belgique. Nous avons donc constitué le collectif, pris contact avec MusicTooFrance et lancé le formulaire et la page Instagram. Le but principal est la dénonciation publique des agissements toxiques dans le milieu musical. Les hommes y restent majoritaires et le plus souvent à des postes décisionnaires, les violences sexistes et sexuelles y sont rarement dénoncées, l’impunité souvent assurée. Nous voulons briser cette loi du silence en apportant un cadre sûr pour apporter son témoignage.

Le nombre de cas avérés de harcèlement et/ou agressions dévoilés de cette manière sont assez nombreux.

Pourquoi avoir opté pour l’anonymat des témoignages et du collectif?

Le milieu musical belge francophone est assez petit: tout le monde connaît quelqu’un qui connaît quelqu’un… L’anonymat des victimes évite qu’elles soient reconnues, notamment dans le témoignage déposé. Elles peuvent se choisir un pseudo, mais il est nécessaire de nous donner le nom des agresseurs ou agresseuses. L’ anonymat du collectif, lui, répond à deux impératifs: protéger ses membres, actifs ou actives dans le secteur, qui s’exposeraient à des conséquences sur leur carrière, et permettre aux victimes d’apporter un témoignage qu’elles n’auraient peut-être pas osé exprimer face à une personne qu’elles connaissent. L’ anonymat strict, des victimes comme des membres du collectif, permet d’offrir un cadre plus sûr pour recueillir les témoignages. Ces derniers mois, le nombre de cas avérés de harcèlement et d’agressions dévoilés de cette manière sont assez nombreux. Il n’y a qu’à regarder l’ampleur du mouvement BalanceTonBar ou des affaires dans les universités.

Sexisme et violences envers les femmes sont-ils particulièrement à l’œuvre dans le milieu musical?

Comme partout et avec les mêmes effets: moins de femmes à des postes à responsabilité (direction des grandes salles de concert, festivals, conservatoires, labels) et à faire une carrière à succès, particulièrement en tant qu’instrumentiste. Les études sur la question démontrent aussi que harcèlement et violences sexuelles n’épargnent pas le milieu, à tous les échelons d’une carrière.

Quel bilan tirez-vous de l’initiative?

Un bilan plutôt sombre: les témoignages sont nombreux et certains extrêmement durs. Mais on peut deviner qu’ils ne représentent qu’une partie de la réalité, certaines victimes craignant un retour de flamme si leur témoignage est rendu public. Nous avons pensé le formulaire pour qu’il soit le moins restrictif possible: cadrer les agressions dans une période donnée n’était pas pertinent, car le temps entre les faits et la libération de la parole de la victime reste très variable ; il n’y a, pour nous, pas de date de prescription des faits. De la même façon, le formulaire a essayé de s’éloigner de l’idée qu’il y avait un profil type d’agresseur ou agresseuse. Notre but est avant tout de légitimer le vécu des victimes en leur permettant de partager ce qu’elles ont pu vivre, de la blague déplacée au bisou volé, du harcèlement au viol, quelle que soit la période des faits.

Qu’allez-vous faire de ces témoignages?

Aucun ne sera diffusé. Maintenant que le formulaire est clôturé, nous pouvons recouper les récits, les relier et dessiner des profils. Nous voulons ensuite solliciter des journalistes pour investiguer plus ardemment sur certains cas.

L’entretien a été réalisé par courrier électronique. Les réponses à nos questions sont le fruit d’une concertation entre les membres du collectif.

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