Au 31 mars dernier, 89 % de l'emploi salarié dans l'Horeca était placé en chômage temporaire. © JEAN-MARC QUINET/BELGAIMAGE

Comment la crise du coronavirus pousse l’Horeca au bord du précipice

Christophe Leroy
Christophe Leroy Journaliste

Un mois après la fermeture générale, l’essorage a commencé dans le secteur Horeca, fragilisé par une crise à l’issue incertaine. Exploitants et fédérations demandent de nouvelles aides. Sous peine d’un effondrement plus large de l’économie locale.

L’horloge affiche tout juste minuit. Fini de trinquer. En ce samedi 14 mars, à L’Antidote, un bar namurois, les verres se posent, pour la dernière fois avant au moins trois semaines, dit-on alors. Applaudissements nourris, quand la police fait irruption, en soutien au personnel et à son patron, Damien Baert, des larmes dans les yeux. Dix ans qu’il y sert des bières, au goût cette fois bien plus amer. Incivique lockdown party ? Facile à dire : la précipitation n’a pas aidé.  » La menace du coronavirus était connue depuis des semaines, rappelle-t-il aujourd’hui. Qu’est-ce que ça aurait coûté au gouvernement de nous laisser au moins le temps d’un week-end pour nous organiser ? Entre-temps, nous aurions pu limiter l’affluence et sensibiliser les gens. Au lieu de cela, nous avons dû trouver des solutions à tout dans l’urgence.  » Cette soirée-là n’était donc résolument pas une fête. Plutôt un sauve-qui-peut avant le néant.

Un mois s’est écoulé depuis lors. Sur la page Facebook de La Cuve à Bière, son autre bar, Damien Baert organise un atelier cocktail en live vidéo.  » Pour garder un lien avec nos clients, leur rappeler que nous sommes toujours là « , précise-t-il. Mais pour combien de temps encore ? L’horizon d’une reprise éventuelle reste incertain, en particulier pour l’Horeca, premier à fermer et probablement dernier à pouvoir rouvrir.  » Même si c’est douloureux, je préférerais que l’Etat assume de prolonger la fermeture générale jusque fin juin, plutôt que de postposer sans cesse l’échéance, poursuit-il. Actuellement, je ne sais pas si je peux me permettre de garder mes deux bars, un seul d’entre eux ou si je dois tout abandonner.  » A raison de 6 000 euros de frais fixes mensuels par bar, dont environ 2 500 euros de loyer, chaque jour de fermeture aggrave des pertes déjà considérables. Et si les 5 000 euros d’indemnité forfaitaire promis par la Wallonie (4 000 euros en Région bruxelloise) visent à atténuer le choc, leur octroi par numéro de TVA, et non par unité d’établissement, est une aberration, selon Damien Baert :  » Mes taxes fédérales, régionales ou communales, je les paie par établissement.  » En attendant l’hypothétique éclaircie, il se cherche un boulot dans un magasin.

Hécatombe

Au 31 mars dernier, 89 % de l’emploi salarié dans l’Horeca était placé en chômage temporaire, d’après les calculs de l’Institut pour un développement durable (IDD). Un taux largement supérieur à n’importe quel autre secteur, qui n’intègre donc pas les demandes de droit-passerelle, un revenu de remplacement destiné aux indépendants. Hormis l’indemnité régionale, forfaitaire et unique, la plupart des mesures de soutien prennent la forme de reports de paiements : pour la TVA, le précompte professionnel, l’impôt des personnes physiques, l’impôt des sociétés, les crédits bancaires aux entreprises… A cela s’ajoute une réduction ou un gel de taxes locales ou régionales. Mais cet arsenal de mesures ne permet pas de résoudre le problème majeur, à savoir le besoin urgent de trésorerie.  » C’est un secteur qui a très peu de réserves, indique Thierry Neyens, président de la Fédération Horeca Wallonie. Miser uniquement sur des reports, c’est 50 % de faillite dans les deux ans.  » Son homologue à la Fédération Horeca Bruxelles, Philippe Trine, rappelle que 30 à 40 % des établissements éprouvaient déjà, avant la crise, des difficultés à payer leurs fournisseurs à court terme.  » Il est peu probable que ceux-là parviennent à s’en sortir, estime-t-il. Le gouvernement nous a déjà prévenu qu’il n’aidera que ceux qui avaient une comptabilité saine avant le Covid-19.  » Et là encore, rien n’est gagné.

HorecaComeback permet au particulier de soutenir un établissement en acquérant un bon de valeur garanti. Info sur horecacomeback.be.
HorecaComeback permet au particulier de soutenir un établissement en acquérant un bon de valeur garanti. Info sur horecacomeback.be.© DR

Où trouver des fonds ? Il y a d’abord la piste de la réduction ou suspension de loyer. Un tel arrangement ne peut se faire qu’au cas par cas. Soit avec les brasseries auxquelles les établissements sont liés, soit avec des propriétaires divers. Pour ces derniers, l’Union professionnelle du secteur immobilier (Upsi) a par exemple demandé à ses membres, s’ils louent un bien à usage commercial, de renoncer à la moitié des loyers fixes dus par les locataires en difficulté financière, pour avril et mai.  » Il faut maintenir une relation win-win, soutient Thierry Neyens. Si le locataire est accablé de charges, le propriétaire risque lui aussi de perdre tout, pour les mois ou les années à venir. Avec une crise comme celle-ci, ce n’est pas demain la veille qu’il y aura des nouveaux candidats à la reprise d’établissements fermés.  »

Dans la capitale, le gouvernement bruxellois a notamment chargé Finance&Invest.brussels d’octroyer des prêts à taux réduit aux fournisseurs clés du secteur Horeca, en vue d’offrir un délai de paiement aux établissements concernés. De son côté, la Wallonie a sollicité l’appui de ses organismes de financement pour aider des entreprises en difficulté, tous secteurs confondus. La Société wallonne de gestion et de participations (Sogepa) propose, entre autres, sous conditions, un prêt d’urgence pour un montant de maximum 200 000 euros, avec une franchise de remboursement d’un an et un taux d’intérêt fixe de 2 %. A l’heure de boucler ces lignes, le gouvernement wallon n’avait pas encore adopté d’autres mesures que celles introduites en mars.

Or, il y a urgence.  » Nous sommes l’un des rares secteurs à faire vivre un réseau d’entreprises locales très diversifiées, conclut Thierry Neyens. Sans un soutien accru, on se dirige vers des faillites en cascade.  »

Ils carburent malgré la crise

Quelque 150 burgers en une soirée. En plein confinement, jamais les quatre patrons de la brasserie Le Saint-Paul, à Auderghem, n’auraient pensé établir un tel record, au départ de leur petite cuisine. Jamais, du reste, ils n’avaient proposé la livraison avant cette crise. Mais, très vite après la fermeture, ils ont préparé la riposte. Dans les boîtes aux lettres, en glissant 600 folders présentant leur menu. Sur Facebook et Instagram, avec l’appui d’un photographe et de quelques personnalités, comme l’animatrice Jill Vandermeulen (RTL-TVi). Pour organiser les livraisons, pas de TakeAway ni autre Deliveroo : les patrons s’en chargent eux-mêmes.  » Cela n’a pas directement porté ses fruits, raconte l’un d’entre eux, Anthony Sirlereau. Mais le nombre de commandes a rapidement augmenté, y compris depuis d’autres communes. Le contexte actuel nous a finalement permis d’attirer une autre clientèle. Aujourd’hui, nous sommes à une moyenne de 60 burgers par soir, ce qui nous permet de rentrer dans nos frais.  » Une success story toutefois irréalisable pour les nombreux établissements dont la nature (bars, hôtels, restaurants gastronomiques…) n’offre aucune latitude pendant le confinement.

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