Opinion

Carte blanche

Chers parents: pourquoi nous, enseignants, ferons grève ce jeudi (carte blanche)

« Je cherche à susciter votre compassion ou à vous arracher des larmes. Je souhaite, en revanche, dissiper le moindre doute concernant notre indignation et notre colère », explique Sofia Injoque Palla, professeure de français et d’espagnol, qui participera jeudi à la grève des enseignants. « Pous nos élèves, vos enfants ».

Chers parents,

Je vous adresse ces quelques mots que nos politiciens ne daigneront ni lire ni entendre, trop occupés qu’ils sont à saccager l’enseignement et la culture. Certes, ces dernières décennies, notre relation s’est quelque peu détériorée en raison de différends, de divergences et de tensions sur la légitimité de l’autorité, la délicate limite entre l’éducation et l’instruction et l’épineuse question des droits et des devoirs de chacun. C’est un phénomène de société qui se reflète naturellement au sein de l’école ; ainsi, nous nous sommes parfois heurtés à une incompréhension mutuelle, dépassés aussi sans doute par l’impitoyable crise sociale et économique que nous subissons.

Progressivement, l’idée que les enseignants sont des privilégiés, des planqués avec un horaire de 20 heures par semaine et trois mois de congés s’est implantée comme un fait incontestable. Et un fait parfaitement injuste au regard d’autres secteurs et professions qui ne cessent de se précariser ou, pire, de disparaître. Les ministres successifs en charge de l’Enseignement ont volontairement participé à la dégradation de la fonction d’enseignant en nous imposant des pratiques pédagogiques aberrantes et des conditions de travail toujours plus pénibles, toujours plus dédaigneuses de la tâche qui nous incombe. Leur mépris pour les profs s’est ensuite déversé dans la société civile grâce à une rhétorique condescendante et injurieuse : les profs doivent contribuer à l’effort collectif pour limiter les dépenses, leur formation laisse à désirer, l’enseignement coûte trop cher, le redoublement est un gouffre financier, on peut facilement faire mieux avec moins… L’antienne est connue, fallacieuse mais inusable.

Cette triste propagande est devenue aujourd’hui inaudible. La crise sanitaire n’a fait qu’exacerber et mettre en lumière les avanies que nous subissons au quotidien. Le mépris et le cynisme décomplexés de nos dirigeants atteignent des sommets inégalés. Dans le contexte actuel, après trois années scolaires laminées par le coronavirus, nous sommes épuisés, exsangues et trop écoeurés pour en supporter davantage. Ne croyez pas, chers parents, que je cherche à susciter votre compassion ou à vous arracher des larmes face au sort qui est le nôtre. Je souhaite, en revanche, dissiper le moindre doute concernant notre indignation et notre colère. Nous, les profs, nous ne nous battons pas pour notre petit confort personnel ou pour une perte supposée de prérogatives. Nous nous battons pour vos enfants. Vos enfants sont nos élèves, ils sont la raison et le moteur mêmes de notre travail, ce sont vers eux que convergent notre savoir, notre enthousiasme et nos projets et c’est pour eux que nous exigeons des conditions d’apprentissage dignes et respectueuses de leur personne et de leur développement.

L’hybridation des apprentissages, le port du masque, la pénibilité du distanciel, l’isolement physique et moral des quarantaines… Tout cela a entamé la motivation des élèves les plus fragiles qui perçoivent, qui comprennent avec une cruelle lucidité que ce cirque n’a pas de sens et que l’avenir sera morose. Nos élèves, vos enfants, lorsqu’ils sont en classe, « flottent » plus qu’ils ne participent ; de la matière ils sont plus déconnectés que jamais depuis qu’ils assistent à des cours par écran interposé ; sont-ils les seuls responsables de ce découragement général ?

Enseigner avec coeur, enseigner avec rigueur exige une énergie phénoménale en temps ordinaire. En cette période extraordinaire, il est évident que nous sommes au bout de nos capacités pédagogiques et humaines. Tous les acteurs de l’enseignement, du personnel ouvrier aux directions en passant par les centres PMS, avons vu notre charge de travail tripler avec la crise sanitaire; la gestion des classes s’est considérablement complexifiée à cause des absences et des protocoles réinventés presque chaque semaine, communiqués par les JT du dimanche soir et d’application dès le lundi matin. Du mépris, toujours du mépris, alors que nous sommes « essentiels ». Il est vrai que, comme l’affirmait René Char, « l’essentiel est toujours menacé par l’insignifiant ».

Au mépris s’ajoute la culpabilisation, à la culpabilisation les menaces. Monsieur Jeholet compare la détresse des indépendants avec le désarroi des enseignants. Diviser pour mieux régner. L’antienne est connue, perfide et redoutable. Selon lui, les aménagements de fin de carrière coûtent un « fric bête ». Bien sûr, je ne suis qu’une petite prof de français et d’espagnol, je ne comprends pas les enjeux mercantiles et financiers qui justifient un propos aussi insultant que court-termiste. Mais à mon humble avis, un projet à long terme basé sur des petites classes où chaque élève bénéficierait d’un réel encadrement individualisé, un projet reposant sur une vraie reconnaissance de notre valeur « essentielle » et garantissant notre liberté pédagogique, un projet qui se donnerait réellement les moyens d’apprendre à nos élèves, vos enfants, à lire, écrire, compter et penser, aurait certes un coût mais évacuerait dans l’allégresse d’autres gouffres financiers et apories pédagogiques tels que la remédiation, le redoublement, le plan de pilotage et la suppression des examens entre autres inepties.

La profession, pourtant si enviée et critiquée pour ses nombreux avantages, n’attire plus, la pénurie d’enseignants est spectaculaire et éloquente. Or, de meilleures conditions de travail pour nous sont de meilleures conditions d’apprentissage pour nos élèves, vos enfants. Ce n’est pas exactement ce qu’envisage la Fédération Wallonie-Bruxelles qui, au contraire, prône l’augmentation de la taille des classes et de la plage horaire des professeurs.

Nous avons, chers parents, l’essentiel en commun : vos enfants, nos élèves. Comme nous, vous souhaitez pour vos enfants un enseignement de qualité, une transmission de savoirs et d’aptitudes qui feront d’eux des adultes autonomes, responsables et éclairés, investis dans la construction d’une société plus juste pour chacun. Chers parents, nous partons en grève car si nous ne nous occupons pas de la politique, c’est la politique qui s’occupera de nous et de nos élèves, vos enfants. C’est l’heure de la solidarité, de l’exigence du meilleur enseignement possible mené avec ambition et bon sens pour nos élèves, vos enfants. Notre essentiel.

Sofia Injoque Palla

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