Tihange © getty

 Centrales nucléaires: « Le gouvernement n’avait pas le choix »

Han Renard

« Il est clair qu’Engie ne veut pas supporter tous les risques financiers liés à la prolongation de la durée de vie des centrales nucléaires », déclare Ronnie Belmans, spécialiste de l’énergie et professeur émérite à la KU Leuven.

Le gouvernement fédéral a conclu un accord de principe avec Engie. Des pourparlers sont en cours pour redémarrer les centrales nucléaires de Tihange 3 et Doel 4 à l’automne 2026, après une inspection approfondie et l’obtention des autorisations nécessaires, et pour les maintenir ouvertes pendant dix années de plus.

Les critiques sont acerbes à l’égard de l’accord, car Engie lui-même le qualifie de « déclaration d’intention non contraignante ».

Ronnie Belmans: Il s’agit d’une première étape normale dans ce type de procédure : nous nous sommes mis d’accord sur un cadre et nous allons maintenant commencer à travailler dessus. Ni plus, ni moins.

Que pensez-vous des points essentiels de cette première étape : une prolongation de dix ans, les centrales ne seront pas nationalisées et Engie continuera à les exploiter. Il y aura une nouvelle structure dans laquelle l’État belge participera et partagera « les risques et les bénéfices » avec Engie.

Tout cela est très vague et laisse beaucoup de place à l’interprétation. Le point le plus concret de l’accord est la durée de dix ans. C’est un délai logique, car au fil des années, il sera de plus en plus difficile de faire fonctionner en continu ces centrales dont le modèle de revenus repose sur un fonctionnement continu. Il y aura en effet de plus en plus d’énergie renouvelable, notamment l’énergie éolienne offshore et l’énergie solaire, et il y aura de plus en plus de moments où ces centrales devront réduire leur production d’électricité ou être fermées, ce qui évidemment se répercutera sur leurs modèles de revenus.

Qu’en est-il des autres points: l’État belge participera aux centrales nucléaires par le biais d’une société qui doit encore être créée. L’État deviendra-t-il alors copropriétaire de fait de ces centrales?

Il est possible que le gouvernement belge aille aussi loin, mais il est clair que la partie privée, Engie, a décidé qu’elle ne supporterait pas tous les risques financiers de la prolongation de la vie des centrales nucléaires. Nous ne savons pas encore exactement ce qui sera financé par des fonds publics et comment les profits et les pertes seront partagés. Mais il y a un certain nombre de choses pour lesquelles l’opérateur Engie dit: l’État belge doit plonger avec nous. En faisant cela, l’État belge prend un risque commercial. Au fond, comme les compagnies d’électricité en prennent tous les jours. Est-ce aux politiques de prendre de tels risques ? Je l’ignore.

Mais de quel genre de risques s’agit-il ?

Nous ne savons pas encore ce que contiendra l’accord final. Mais imaginez qu’en France, les centrales nucléaires recommencent à tourner à plein régime et que par conséquent, il faille arrêter les centrales belges pendant un grand nombre d’heures au cours de l’année. Ces revenus vont s’évaporer. Il faudra bien que quelqu’un paie. Les négociations seront difficiles.

Elles pourraient coûter cher au contribuable belge ?

Oui, mais cela pourrait aussi rapporter beaucoup d’argent au contribuable. Si les centrales nucléaires françaises continuent à fonctionner aussi mal qu’aujourd’hui – un tiers des centrales sont arrêtées – les prix de l’électricité en France resteront incroyablement élevés. Les centrales belges pourront alors exporter beaucoup vers la France à des prix élevés, sans grand coût supplémentaire.

Et si la France se ressaisit rapidement ?

Personne ne peut le prédire, mais on sent qu’Engie se demande si c’est encore une bonne affaire.

Vous pensez que la prolongation n’est pas une bonne idée?

Écoutez, en ce moment, vous ne pouvez tout simplement pas vendre la fermeture de deux centrales nucléaires à la population, je le comprends très bien. Il y a deux possibilités. Soit la guerre en Ukraine sera terminée dans quelques mois, ce que j’espère vivement, et la situation sur le marché de l’énergie sera revenue à la normale en 2025. Là, il ne faudra pas agir. Soit la guerre ne sera pas terminée en 2025, soit Poutine aura complètement coupé le gaz, et dans ce cas, nous aurons alors bien plus de problèmes que de maintenir les centrales nucléaires ouvertes.

Mais le gouvernement doit décider maintenant, sans savoir combien de temps cette guerre va durer.

C’est vrai, mais en soi, cette décision n’a rien à voir avec la guerre en Ukraine.

Selon le Premier ministre Alexander De Croo (Open VLD) et la ministre de l’Énergie Tinne Van der Straeten (Groen), c’est précisément l’argument clé pour les maintenir ouvertes plus longtemps.

Mais le fait de maintenir ces centrales ouvertes plus longtemps, même après 2025, ne changera en rien les prix élevés de l’énergie ces deux ou trois prochaines années.

Groen est entré au gouvernement fédéral avec la promesse de réaliser enfin la sortie du nucléaire, et il va maintenant contribuer à faire en sorte que les centrales nucléaires restent ouvertes plus longtemps.

Il y a que les imbéciles qui ne changent pas d’avis. La situation est complètement différente de celle qui prévalait au début du gouvernement Vivaldi. Je pense que le gouvernement n’avait pas d’autre choix.

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