La marche contre la haine et la terreur, le 17 avril 2016, à Bruxelles. "Il faut reconstruire une citoyenneté exigeante qui se donne les moyens de dépasser les peurs." © BELGAIMAGE

Attentats: Comment se protège-t-on de la peur ?

Gérald Papy
Gérald Papy Rédacteur en chef adjoint du Vif/L'Express

Certes, il faut « tourner la page » des attentats, observe Matthieu de Nanteuil, sociologue à l’UCL. Mais nous sommes entrés dans un autre cycle historique. Et se protéger de la peur est plus compliqué que de se protéger de la mort.

Faut-il  » tourner la page  » des attentats pour revenir à une certaine normalité ou oeuvrer à un sursaut pour  » refaire société  » ?

L’expression  » tourner la page  » est ambiguë. Bien sûr, il faut vivre. C’est essentiel. Dans le même temps, il serait irresponsable de croire qu’il suffira d’écraser l’Etat islamique dans quelques mois pour revenir à la normale. Nous sommes entrés dans un autre cycle historique, différent de celui de la grande alternance européenne du XXe siècle entre deux guerres totales et une guerre froide. Notre société repose certes sur un certain nombre de principes. Mais elle n’a pas réussi à répondre à des interrogations essentielles : la question sociale, l’intégration culturelle, le codéveloppement… Nous payons donc aussi le prix de nos faiblesses. Cela requiert un sursaut et la perspective d’une action citoyenne de longue durée.

La France a réservé davantage de solennité à ses hommages aux victimes que la Belgique. Quelle attitude vous semble-t-elle la plus adéquate ?

Il est important que l’Etat, quel qu’il soit, exprime son soutien aux victimes et à leurs proches. La Belgique l’a fait. La France l’a fait. La solennité dont a fait preuve l’Hexagone peut se comprendre. La France a été touchée par un plus grand nombre de victimes, en 2015 et en 2016. Sur ce sujet sensible, il est très difficile de donner un point de vue idéal. Il serait cependant utile que cette solidarité puisse être étendue à d’autres victimes, dont on parle trop peu. Les violences faites aux femmes, par exemple, mériteraient une action beaucoup plus déterminée. En outre, une autre dimension ne peut pas être prise en charge par les hommages. La terreur n’entend pas seulement semer la mort ; elle sème aussi la peur. Or, si nous sommes capables de nous protéger de la mort, à travers l’action de la police, de l’armée et de l’Etat de droit, nous ne sommes pas armés pour nous protéger de la peur. Ma crainte est qu’on néglige cet aspect-là des conséquences des attentats et qu’en généralisant une forme d’état d’urgence, on ne fasse qu’empirer la situation.

Estimez-vous que Belges et Français vivent encore avec un fort sentiment de peur ?

Au quotidien, on n’a pas l’impression que les gens soient terrorisés. Mais ils vivent avec une peur lancinante. En France, elle s’est installée profondément dans la société et s’exprime dans les urnes. Des citoyens adoptent des positions politiques qui la traduisent. Sur ce plan, la Belgique est davantage protégée des dérives extrémistes. Même si y prospèrent également chez certains dirigeants des discours de peur.

Comment se protège-t-on de la peur ?

Matthieu de Nanteuil : en Europe, la solidarité n'a pas assez percolé dans la société.
Matthieu de Nanteuil : en Europe, la solidarité n’a pas assez percolé dans la société.© SDP

On se protège de la peur en investissant dans l’éducation, la culture, les médias, les associations de quartier… Dans tous les lieux où l’on peut aborder ces questions sans faux- semblants. Avoir peur est normal. La question n’est pas là. L’enjeu est de ne pas vivre dans la peur et de ne pas l’ériger en référentiel pour nos démocraties. Nous sommes entrés dans une phase de longue durée au cours de laquelle des attentats seront commis sur le sol européen et l’espace public sera de plus en plus militarisé. Si nous ne parvenons pas à reconstruire une citoyenneté exigeante qui se donne les moyens de dépasser les peurs, nous risquons de vivre une situation extrêmement délicate.

Avez-vous le sentiment que peu de choses ont été réalisées dans cette direction-là depuis les attentats ?

Je suis convaincu que des actions sont menées dans les écoles et les universités. Mais elles restent trop limitées. Des signaux politiques forts devraient être envoyés en termes d’investissements financiers. C’est le moment ou jamais. Or, que constate-t-on ? On a développé un discours de peur face aux migrants et aux réfugiés, tout le contraire d’une parole centrée sur l’accueil et sur les défis de l’hospitalité.

Le vivre-ensemble, en regard notamment de la communauté musulmane en Europe, a-t-il résisté à ce discours de la peur ou en a-t-il été affecté ?

Difficile de répondre de façon tranchée. Les attentats ont précisément pour objectif de semer le doute et de fragiliser les expériences multiculturelles. La peur provoque la défiance. L’enjeu est donc de recréer des liens de confiance. C’est un test pour nos sociétés.

L’irruption et l’ampleur de la violence n’ont-elles pas pour effet que la fracture qui pouvait exister entre membres de différentes communautés serait en train de se déplacer en une fracture entre pro et antidémocrates par-delà les communautés ?

Oui. Et cela pose une question beaucoup plus profonde : le fait démocratique n’est plus une évidence. C’est ce que le vote extrême décrit : la démocratie n’a plus beaucoup de sens dans la mesure où elle ne nous protège pas ; aussi est-on prêt à tout pour vivre dans la sécurité, au mépris, le cas échéant, des droits les plus élémentaires. Autant dire que c’est aller droit dans le mur. Il ne fait pas de doute que l’Etat a la mission de protéger la population mais dans la limite du respect de l’Etat de droit et en maintenant une exigence forte sur les droits fondamentaux… Or, on voit que des digues commencent à céder.

Diriez-vous que nous avons d’ores et déjà passé la ligne rouge du respect de nos valeurs ?

Non. Mais je pense qu’on est sur une ligne de crête.

Avons-nous quelque chose à apprendre des populations qui ont vécu de longues périodes de violences, comme en Colombie, que vous connaissez bien ?

Oui, oui et oui. Les Européens ont tout à apprendre des populations de pays qui ont été marqués par une violence profonde, structurelle, en Amérique latine, en Afrique ou au Proche-Orient. Par delà les atrocités qu’elles ont connues, ces sociétés ont développé une qualité humaine, une profondeur morale et une créativité culturelle qui devraient nous rendre beaucoup plus modestes. Il y a dans ces pays-là une solidarité du quotidien qui fait cruellement défaut à l’Europe.

Diriez-vous qu’il s’agit de leçons de résilience ?

Oui. Mais j’utiliserais un mot plus basique : ce sont tout simplement des leçons de solidarité. Nous avons connu en Europe une conception de la solidarité qui était à la fois très forte et très faible. Très forte parce qu’elle était relayée par des institutions. Très faible parce que, du coup, elle n’a pas suffisamment percolé dans la société. Or, nous avons besoin de solidarité du quotidien pour surmonter la peur.

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