Lire également notre dossier sur la crise du coronavirus
...

Souvenir du ski. Certains sont rentrés de leurs vacances de carnaval avec le coronavirus. Andy, lui, est revenu des Hautes-Alpes avec l'index cassé. Une lettre de son médecin traitant lui avait permis de maintenir son rendez-vous chez le chirurgien de la main. " Mais vu le confinement, je ne pourrai pas aller faire la kiné nécessaire à une guérison totale. " Alors le vingtenaire reste " comme ça ". En attendant. Plus de boulot, plus de sport, plus de travaux dans sa nouvelle maison. Ces derniers jours, la petite de Valérie et Geoffroy - une habituée des otites - avait mal à l'oreille. Donc les parents ont supposé que c'était ça, encore. Ils ont longuement hésité, avant de consulter, même par téléphone. " On nous dit tellement de ne pas aller chez le médecin ! " Ils avaient rendez-vous chez un ORL, aussi. " Mais le corona nous l'a fait annuler. " Sandrine, ergothérapeute, s'inquiète de constater la rechute de certains de ses patients de l'hôpital psychiatrique de jour. Dominique, en fin de convalescence après une opération du genou, se demande s'il est bien raisonnable de terminer sa rééducation. Santé sur pause. Pour tous ceux qui n'ont pas le Covid-19. Beaucoup plus nombreux, finalement. Où sont les allergiques, dont les éternuements emplissent habituellement les salles d'attente des généralistes dès qu'il commence à pleuvoir du pollen ? Silence radio. Comme du côté des diabétiques, des insuffisants cardiaques, des dépressifs... Disparus des urgences, aussi, les infarctus, les AVC, les appendicites, les fractures, les infections, les accidents... De voiture, pas étonnant, mais les vélos, eux, n'ont jamais autant roulé. Même plus de tentatives de suicide, tiens. Le monde confiné ne déborde pourtant pas de bonheur. " On est à 30 % du niveau habituel ", observe Lucien Bodson, médecin urgentiste au CHU de Liège et coordinateur du plan d'urgence hospitalier. Aux cliniques universitaires Saint-Luc, à Bruxelles, la fréquentation quotidienne de ce service est passée de 250 - 270 admissions à moins de 130. " Comme plus personne ne bouge, il y a une mortalité évitée, observe Béatrice Swennen, médecin généraliste et professeure à l'Ecole de santé publique de l'ULB. Mais il y a aussi, de fait, un certain nombre de gens qui ne vont pas consulter alors qu'ils devraient. " Ceux qui ne veulent pas déranger. Ceux qui s'autodiagnostiquent. Ceux qui en déduisent que ça peut bien attendre. Ceux qui ont peur de se retrouver covidement infectés. Tous ceux-là commencent à inquiéter le corps médical. " On craint une sortie de crise avec des cas difficiles à récupérer parce qu'on les a laissé filer trop longtemps, souligne Eric Marchand, professeur à l'UNamur et médecin au CHU Mont-Godinne. Ou des cadavres dans les placards. " Et ce n'est presque pas une métaphore. " J'ai par exemple appris le décès de deux patients à domicile, dont j'aurais imaginé en temps normal qu'ils auraient appelé. " Le coronavirus tuerait deux fois. Plus discrètement. Insidieusement. Des craintes médicales, parmi d'autres : que des symptômes inhabituels soient trop longtemps refoulés et qu'un cancer ait eu le temps de trop bien s'installer. Que des traitements de malades chroniques deviennent inadaptés car non révisés. Que des vaccins non injectés, notamment chez les enfants en bas âge, relancent la propagation d'autres épidémies évitables. Que des diagnostics téléphoniques se plantent. Ça arrive déjà. Forcément. " Aucun médecin n'aime devoir travailler comme ça. Mais il est très difficile d'objectiver la situation avec rigueur scientifique et objectivité, tempère Paul De Munck, président du Groupement belge des omnipraticiens (GBO). Déjà en temps normal, des patients tardent trop longtemps avant de nous consulter. Il ne faut pas généraliser à partir de quelques observations particulières. " D'autres pandémies ont toutefois confirmé les morbidités et mortalités secondaires, rappelle Philippe Devos, intensiviste au CHC de Liège et président de l'Absym (association belge des syndicats médicaux). " La plus connue est la grippe (espagnole) de 1918. Les historiens évoquent 30 % de décès liés à des reports de soins, parce que les malades ne se rendaient plus à l'hôpital et aussi parce que les médecins mourraient. " Les premières lueurs du déconfinement éclairent, en contre-jour, la persistance du virus. En attendant un traitement, le Covid-19 va cohabiter avec toutes les autres pathologies. " Pour des mois, prédit Philippe Devos. Alors la crainte d'être contaminé dans une salle d'attente ne va pas disparaître d'un coup. " L'Organisation mondiale de la santé (OMS) prévoit une pandémie en quatre vagues (voir schéma plus bas). La première, l'actuelle, pas besoin de la présenter : celle sans qui personne ne vivrait confiné. La deuxième, résultant des mesures de restriction d'accès aux soins de santé. Les patients déserteurs, les interventions reportées, tout ça tout ça. La troisième, plus lointaine, portant sur l'interruption des soins des malades chroniques. Puis la quatrième. Traumas psychologiques. Maladies mentales. Dommages économiques. Burnouts. Lame de fond, celle-là. Plus durable. Plus gonflée en victimes, selon ces courbes prédites par l'OMS. Moins visible. Y compris au regard des experts de la task force déconfinement, mise en place par la Première ministre Sophie Wilmès ? Le groupe de travail réunit des virologues et épidémiologistes, à égale représentation d'acteurs du monde économique. Mais des anthropologues, des sociologues, des psychologues, aucun. " Ni des gens de terrain ", regrette Philippe Devos. N'avaient-ils guère encore commencé à travailler que beaucoup leur reprochaient déjà d'avoir oublié l'humain et le stress psychologique sociétal. Une bombe à retardement. " C'est ce qu'on craint ", acquiesce Catherine Kestens, psychiatre au CHR de Huy. Pour le moment, ça va. Presque bizarrement. Pas davantage d'urgences, de ce côté-là non plus. Les consultations téléphoniques, tant que maintenant, ne semblent pas alarmantes. " Comme s'il y avait quelque chose de supérieur, de prépondérant à chaque situation individuelle. Nous avons l'impression que nos patients psychiatriques confinent encore leurs symptômes et leurs sentiments. " Tic-tac, tic-tac. Boum. Ou pas ? Et si tout allait bien ; à tout le moins pas si mal que redouté ? Si les Belges en quarantaine pouvaient se passer de soins simplement parce qu'en temps normal, ils en surconsomment inutilement ? " Ah, ah ", petit rire des soignants interrogés. " Je pense qu'il y aura une réflexion à mener sur ce sujet ", concède Didier Giet, médecin généraliste et professeur à l'ULiège. " C'est une question qui peut se poser, quand on voit tous les couloirs hospitaliers complètement vides, appuie Eric Marchand. Toutes les consultations sont-elles nécessaires ? " Le personnel médical connaît déjà en partie la réponse. Les certificats de complaisance, les visites par habitude, les urgences vides à la mi-temps d'un match de Coupe du monde mais bondées une fois la fin de partie sifflée... Des réalités. Mais pas des majorités, il ne faudrait pas exagérer, selon Philippe Devos. " En temps normal, sur trois urgences, il y en a peut-être une qui concerne un problème sérieux. Et deux pour lesquelles les personnes pensent avoir des symptômes potentiellement graves, qui en fait ne le sont pas. Mais ils ne peuvent pas le savoir. Ils n'ont pas fait douze ans d'études ! Rassurer, ça fait aussi partie de notre job. " " On ne surconsomme à mon avis pas du tout en médecine générale, nuance Paul De Muck (GBO). Par contre, il est certain que des patients se rendent beaucoup trop vite chez les spécialistes. " Ceux chez qui, d'habitude, nul n'obtient de rendez-vous avant plusieurs semaines, voire mois. Tous ont dû reporter les interventions jugées non essentielles et non urgentes. Beaucoup glandent un peu, pour le moment, faute d'être réquisitionnés en Covid-19. Mais ils savent que ça ne durera pas : les embouteillages seront inévitables. Car il faudra reprogrammer ces consultations postposées puis intégrer les autres. " Cela risque de créer un phénomène de file d'attente ", considère Jean-Marc Laasman, directeur du service d'études de Solidaris. Sans doute vers l'été, pour ne rien arranger. Quand le personnel aurait aspiré à un peu de congés. Combien de temps peut patienter une hernie discale ? Une prothèse de genou ou de hanche ? " On ne peut pas dire à ces gens-là : revenez dans un an. Ce ne serait pas respectueux de leur douleur. " Les limites de la non-urgence. Qui ne pourront pas être éternellement repoussées, au risque d'aggraver les deuxième et troisième vagues. L'Absym s'en est inquiétée dans une lettre adressée à la ministre de la Santé, Maggie De Block. Restée sans réponse (" comme tous nos autres courriers ", soit dit en passant). L'association plaide pour que certaines poly- cliniques, physiquement séparées des hôpitaux, puissent être rouvertes. Que des messages de prévention soient adressés, via les médias, à la population, ciblant particulièrement certains symptômes et publics (comme les personnes atteintes de maladies chroniques). Et que les circuits de soins distincts continuent à être organisés dans les centres hospitaliers, " peut-être un peu mieux que dans des tentes de la Croix-Rouge ". " Ces chemins sont clairs et distincts. Donc il faut le répéter : n'ayez pas peur d'aller aux urgences ", adjure Lucien Bodson (CHU de Liège). Ni de téléphoner aux médecins traitants, enchaîne le docteur Didier Giet, qui estime que les généralistes vont " devoir et pouvoir ressortir à la rencontre de leurs patients. Que ces mesures nécessaires pour réagir dans l'urgence puissent être mises à profit pour nous équiper. " Masques, gants, salopettes en nylon et autres denrées rares. Un jour, peut-être, médecins et patients se salueront à nouveau en se serrant la main.