Evidemment, personne ne peut se prévaloir d'avoir inventé le genre : la Bible était déjà en soi un excellent polar historique (trépidant malgré quelques longueurs...), qui narrait un récit se déroulant plusieurs siècles en arrière. Soit à peu près la définition qu'en donnaient, il y a quelques années, Jean-Christophe Sarrot et Laurent Broche dans leur ouvrage Le Roman policier historique (éd. Nouveau monde), qui fait encore référence, soit " un récit policier imaginaire, situé dans un passé antérieur de la vie de l'auteur ". Un pli qu'avaient déjà pris de prestigieux précurseurs du roman noir ou policier comme Balzac (avec Une ténébreuse affaire écrit en 1841 mais se déroulant sous le Premier Empire), Conan Doyle (sa série du Brigadier Gérard parcourant l'époque napoléonienne) ou même Agatha Christie (avec La Mort n'est pas une fin, le seul de ses romans à ne pas se dérouler au xxe siècle mais en... Egypte antique). Pourtant, c'est bien Le Nom de la Rose, publié par Umberto Eco en 1980, qui fera du principe un genre en soi, avec ses lecteurs, ses classiques, ses séries phares et ses auteurs stars.
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Evidemment, personne ne peut se prévaloir d'avoir inventé le genre : la Bible était déjà en soi un excellent polar historique (trépidant malgré quelques longueurs...), qui narrait un récit se déroulant plusieurs siècles en arrière. Soit à peu près la définition qu'en donnaient, il y a quelques années, Jean-Christophe Sarrot et Laurent Broche dans leur ouvrage Le Roman policier historique (éd. Nouveau monde), qui fait encore référence, soit " un récit policier imaginaire, situé dans un passé antérieur de la vie de l'auteur ". Un pli qu'avaient déjà pris de prestigieux précurseurs du roman noir ou policier comme Balzac (avec Une ténébreuse affaire écrit en 1841 mais se déroulant sous le Premier Empire), Conan Doyle (sa série du Brigadier Gérard parcourant l'époque napoléonienne) ou même Agatha Christie (avec La Mort n'est pas une fin, le seul de ses romans à ne pas se dérouler au xxe siècle mais en... Egypte antique). Pourtant, c'est bien Le Nom de la Rose, publié par Umberto Eco en 1980, qui fera du principe un genre en soi, avec ses lecteurs, ses classiques, ses séries phares et ses auteurs stars. Deux d'entre eux étaient d'ailleurs invités il y a quelques semaines au festival Quais du polar de Lyon, lieu de référence en France pour la littérature policière : le Britannique Tim Willocks, à l'origine de la trilogie Mattias Tannhauser se déroulant au xvie siècle, et le nouveau venu et Suédois Niklas Natt och Dag, qui fait déjà l'événement et les grosses ventes avec 1793, un roman tenant à la fois du récit historique et du polar nordique, et qui fouette les sangs. Le premier est considéré comme le parfait mélange entre Umberto Eco et James Ellroy ; le deuxième reconnaît clairement sa dette envers Eco : " Quand je me suis enfin décidé à essayer d'écrire, j'ai réfléchi aux livres qui m'ont le plus influencé. Outre l'extraordinaire roman graphique From Hell de Alan Moore et Eddie Campbell (NDLR : revenant au mythe de Jack L'Eventreur), j'ai immédiatement pensé au Nom de la Rose. Adolescent, j'y avais découvert une incroyable histoire de serial killer dans un monastère du Moyen Age, mais en le relisant plus tard, ce n'était plus le même livre : on y trouve de la psychologie, les doctrines de l'église catholique, les règles aristotéliciennes, tellement de choses... Mais toujours en restant divertissant et éclairant sur les maux du monde moderne. " Soit l'exacte définition de la plupart des polars historiques d'aujourd'hui, et de ceux de ces deux auteurs en particulier, convaincus qu'écrire sur hier permet de mieux parler d'aujourd'hui : " Plus j'y pense, et plus ça m'attriste, confie ainsi le Suédois : on n'a pas évolué en tant que créatures sociales. " Son confrère britannique Tim Willocks confirme : " La nature humaine reste la même. Et même si vous écrivez sur le passé, vous vivez dans le présent. C'est la même chose pour le polar historique que pour la science-fiction : on y parle toujours en creux d'ici et maintenant. " Choisir d'écrire des polars historiques n'est pas une sinécure. Tim Willocks, venu à Lyon défendre son dernier roman noir La Mort selon Turner (éd. Sonatine) se déroulant de nos jours mais en Afrique du Sud (" j'avais envie d'écrire un western, mais plus personne n'en lit ") avoue ainsi s'être senti " presque en vacances " en quittant le xvie siècle. " Le succès des deux premiers récits autour de Tannhauser a été tellement fou et monumental que je me bats depuis des années pour trouver une bonne histoire pour le troisième volume (NDLR : attendu l'année prochaine). C'est comme si je devais bâtir une grande cathédrale. Il ne s'agit pas seulement d'écrire un livre, mais bien de construire tout un monde. " Un monde que les auteurs ne choisissent, évidemment, jamais au hasard. " Je cherchais le lieu idéal pour développer une dramaturgie spectaculaire, avec le plus de violence possible, continue Tim Willocks. La Religion et le siège de Malte m'ont ainsi fourni des événements extraordinaires et des opportunités de parler de religion, de politique et de cette idée que derrière les lois que se construisent les hommes depuis des siècles, il reste des réflexes primitifs. Même chose pour le deuxième volume qui se déroule à Paris pendant le massacre de la Saint-Barthélemy : " Il n'y a alors aucune force de police réellement organisée, c'est un paradis pour les criminels. Ce qui est parfait pour un auteur de polar, en plus de l'excitation et du drame du moment (NDLR : 10 000 à 30 000 protestants seront sauvagement assassinés) : difficile de trouver ça au xxie siècle ! En plus, mes recherches m'ont montré que les choses ont été bien plus complexes qu'une "simple" guerre de religion. Il y avait bien d'autres paramètres et de forces politiques en jeu : les questions de propriété, les famines, la taxation, la colère sourde de la population... Des gens en colère comme on en retrouve aujourd'hui chez les gilets jaunes (NDLR : qu'on voit passer dans les rues de Lyon au moment de notre entretien)... La réalité, c'est que la violence est un fait gigantesque de l'histoire humaine. Le seul gros changement historique, c'est l'utilisation de la violence d'Etat ; il est juste devenu beaucoup plus difficile de défier les Etats modernes. " Niklas Natt och Dag n'a lui non plus pas choisi l'année 1793 (soit le titre même de son premier roman) par hasard. " Nous sommes un an après l'assassinat du roi Gustav III de Suède, explique l'auteur. Ce fut un des règnes les plus connus du pays, une sorte d'âge d'or de la culture, mais on a beaucoup moins exploré les cinq années qui ont suivi son assassinat, né d'une conspiration : une période de chaos et d'obscurantisme où Stockholm vivait sous une sorte de dictature locale, très anxiogène. Ça m'a paru intéressant, surtout qu'en effectuant mes recherches, j'ai pu consulter des monographies et des mémoires très précis sur la vie de tous les jours qui m'ont convaincu : si on enlève les questions culturelles ou religieuses liées à cette époque, les gens nous ressemblent. Ils ont le même souci des contraintes quotidiennes, les mêmes réflexes de protection ou de violence. Ça m'a donné la licence d'y mettre ma propre expérience, une part de mon vécu ou de mon ressenti, tout en sachant évidemment que les recherches historiques ne suffisent pas à faire un bon livre. Elles donnent juste de la crédibilité et de la chair à vos personnages de fiction. " Elles fournissent aussi, parfois, une bonne excuse aux angoissés de la page blanche : " Quand j'y repense, conclut la nouvelle perle suédoise, j'ai commencé mes recherches bien avant de commencer à écrire ; c'est une excellente manière de déjà se sentir écrivain sans l'être ! "