Imaginez un instant que vous deviez faire, devant un groupe de personnes, une présentation qui vous a demandé beaucoup de travail ; malgré le trac, vous vous en sortez avec brio. Et vous répondez aisément aux questions qui vous sont posées à la fin. Après cette performance, imaginez que plusieurs personnes vous complimentent pour votre aisance à parler en public, votre intervention passionnante ou votre angle d'approche original. Vous êtes sur un nuage... Puis arrive une seule personne qui va critiquer un aspect... Comment vous sentirez-vous à votre retour à la maison? Il y a de fortes chances que cette unique critique vous taraude. Mais pourquoi?
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Imaginez un instant que vous deviez faire, devant un groupe de personnes, une présentation qui vous a demandé beaucoup de travail ; malgré le trac, vous vous en sortez avec brio. Et vous répondez aisément aux questions qui vous sont posées à la fin. Après cette performance, imaginez que plusieurs personnes vous complimentent pour votre aisance à parler en public, votre intervention passionnante ou votre angle d'approche original. Vous êtes sur un nuage... Puis arrive une seule personne qui va critiquer un aspect... Comment vous sentirez-vous à votre retour à la maison? Il y a de fortes chances que cette unique critique vous taraude. Mais pourquoi? "D'un point de vue évolutionnaire, le fait d'être vigilant et attentif aux menaces est évidemment très utile", explique le Pr Roy F. Baumeister de l'université du Queensland en Australie, l'un des plus éminents experts en psychologie sociale de notre époque. "Les chasseurs-cueilleurs les plus attentifs à éviter les fruits toxiques avaient de meilleures chances de survie. Dans la préhistoire, survivre était un combat quotidien et une propension à se défier des ennemis et agresseurs potentiels était plus utile que l'attention aux qualités de ses amis ou alliés."Dans son nouvel ouvrage "The power of bad", cosigné avec le journaliste du New York Times John Tierney, Roy Baumeister souligne que les événements négatifs continuent à ce jour à nous affecter bien plus que les bonnes nouvelles: nous avons tendance à retenir beaucoup plus longtemps les expériences désagréables. "Alors qu'un traumatisme peut nous marquer à vie, le concept inverse - celui d'un événement ponctuel qui continue à éveiller en nous des émotions positives des années plus tard - n'existe même pas. Aucun terme pour le désigner." Plusieurs milliers d'expériences scientifiques ont été réalisées en manipulant un contexte social dans un sens positif ou négatif.... et la manipulation négative avait systématiquement un impact beaucoup plus fort. C'est notamment ce qui ressort de recherches sur nos relations de couple. Contrairement à ce que l'on croit généralement, les mariages qui tiennent ne sont pas ceux qui vont de l'avant, mais ceux qui évitent de reculer, explique le Pr Baumeister: "Ce qui compte, c'est la manière dont on affronte les difficultés ensemble. Les bouquets de fleur offerts à l'improviste et les compliments quotidiens nous touchent moins qu'une seule remarque blessante lancée au détour d'une dispute."Bien sûr, le positif aussi joue un rôle, nuance l'expert: "Il faut toutefois beaucoup de beaux moments pour compenser un seul événement négatif. Le psychologue John Gottman, de l'université de Washington, s'est consacré durant plusieurs décennies à l'étude de mariages et de divorces. Il a observé que les couples dysfonctionnels totalisaient environ autant d'interactions positives que négatives, alors que ce rapport était en moyenne de cinq bons moments pour un mauvais dans les relations qui tenaient la distance. Cette découverte a débouché sur la loi de Gottman, qui postule en substance qu'il faut cinq parties de jambes en l'air pour contrebalancer une dispute", résume Roy Baumeister. D'après le spécialiste, l'impact proportionnellement plus important du négatif se retrouve partout: dans notre vie professionnelle, dans nos rapports sociaux, dans notre manière de penser et de prendre des décisions... Roy Baumeister évoque ainsi une étude où des enseignants se sont vu proposer un bonus financier. La moitié d'entre eux le recevaient au début de l'année, mais devaient le restituer si les résultats de leur classe étaient jugés insuffisants. Les autres le touchaient à la fin de l'année, mais uniquement à condition que les prestations des élèves aient été satisfaisantes. Résultat? Les enfants avaient de meilleurs résultats lorsque leur professeur risquait de perdre un bonus qu'il ou elle avait déjà touché. "C'est ce que les spécialistes en économie comportementale appellent l'aversion à la perte, explique le Pr Baumeister. Perdre 100 euros nous affecte plus que d'en gagner 100. Sur base du même principe, le lauréat du Prix Nobel d'économie Daniel Kahneman a observé que les gens n'acceptent de jouer à pile ou face que lorsque le gain potentiel est deux fois plus élevé que le montant qu'ils risquent d'y perdre." "Le fait qu'un risque de perte nous motive plus qu'une chance de gagner est souvent contreproductif, mais il est très difficile d'échapper à ce penchant, poursuit Roy Baumeister. C'est d'ailleurs lui qui sert de base au modèle de revenus des compagnies d'assurances, des politiciens populistes et des médias (sociaux). Je les appelle parfois des marchands de négativité. Il ne se passe pas une semaine sans qu'un nouveau livre ne nous prédise la fin de la civilisation occidentale ou qu'un politicien ne nous mette en garde contre l'effondrement de l'État-providence... alors même que, objectivement, notre niveau de vie est plus élevé que jamais. Or ces progrès, on n'en parle pas, que du contraire: la presse ne cesse de nous inonder de guerres et de massacres." Comment surmonter ce pouvoir de la négativité? "Avant tout, en prenant conscience de son omniprésence et de son impact, ce qui n'est possible que si notre esprit rationnel est là pour corriger notre cerveau instinctif. Des études de population ont montré que les gens ont tendance à voir leur propre avenir sous un jour relativement positif, alors même qu'ils ont l'impression que la société dans son ensemble va droit dans le mur. C'est évidemment un paradoxe... mais à partir du moment où l'on prend conscience qu'il y a en réalité plus de bon que de mauvais, on peut se distancier de ces perceptions tenaces mais erronées." Concrètement, il nous conseille de rechercher activement le positif et de nous efforcer d'éviter le négatif. "Cessez par exemple de suivre l'actualité en permanence: d'après les études, cela contribue à une vision plus sombre du monde. Au niveau personnel aussi, mieux vaut affronter posément les revers potentiels. Vous vous disputez avec votre conjoint? Osez demander un temps mort, attendez un peu avant de juger ou de critiquer et ne répliquez pas du tac au tac au moindre reproche: cela vous aidera à ravaler cette remarque assassine qui pourrait tout faire basculer. Évitez aussi de vous engager inconsidérément: une promesse rompue pèse beaucoup plus lourd qu'une promesse tenue. Enfin, accordez au moins autant d'importance aux événements positifs qu'à ceux qui le sont moins. Nous avons souvent tendance à ressasser une mauvaise journée ou à en faire un compte-rendu détaillé à nos proches. Pourquoi ne pas essayer de faire de même lorsqu'il nous arrive quelque chose de bien - un compliment, par exemple? Dans quelles circonstances vous l'a-t-on fait, et en quels termes? Qu'avez-vous ressenti? Durant combien de temps ce sentiment a-t-il persisté? Le soir venu, partagez-en tous les détails avec votre partenaire ou avec un(e) ami(e) et vous verrez que cela vous mettra tous les deux de bonne humeur!" Personne pour en discuter? Prenez une feuille de papier et notez ces événements positifs ainsi que vos ressentis.Dans un monde dominé par la négativité, nous avons perdu l'habitude d'apprécier à sa juste valeur notre bonne fortune, conclut le spécialiste: "Célébrez une belle prestation en vous offrant un resto plutôt que de l'écarter immédiatement de votre esprit comme une autre tâche accomplie. Et si vous avez vraiment été phénoménal, je recommanderais même d'aller manger deux fois! (rire)"