Ça fait un moment que c'est l'ère hostile. Des "on nous ment", "on nous plume", "que des pourris", "bande d'incapables qui s'en mettent plein les fouilles". Comme ce médecin spécialiste, très compétent, qui répète que "j'en ai marre de ce pays, toutes ces taxes, ces impôts, on nous saigne, on nous prend tout, je vais me retirer dans ma maison aux Seychelles, tiens." Eh ouais. Rien n'est bien. Rien n'est géré. Rien n'est fait. Les gens se sentent abandonnés. L'Etat est moribond. Failli. Lamentable. La honte. On demande "ça va vous, avec tout ce qui s'est passé, le virus, tout ça?" et "non ça va pas, avec ces salaud...

Ça fait un moment que c'est l'ère hostile. Des "on nous ment", "on nous plume", "que des pourris", "bande d'incapables qui s'en mettent plein les fouilles". Comme ce médecin spécialiste, très compétent, qui répète que "j'en ai marre de ce pays, toutes ces taxes, ces impôts, on nous saigne, on nous prend tout, je vais me retirer dans ma maison aux Seychelles, tiens." Eh ouais. Rien n'est bien. Rien n'est géré. Rien n'est fait. Les gens se sentent abandonnés. L'Etat est moribond. Failli. Lamentable. La honte. On demande "ça va vous, avec tout ce qui s'est passé, le virus, tout ça?" et "non ça va pas, avec ces salauds au gouvernement, avec l'Europe, avec ces étrangers, avec ces factures, avec cette météo, avec ces travaux, avec ce piétonnier, ces voitures, ces vieux, ces gosses, ces femmes qui revendiquent maintenant, merde alors, ces journalopes, cette justice injuste, mais qu'est-ce qu'ils attendent pour trouver un vaccin ces connards? Ils l'ont pas un peu trouvé vite, quand même, ce vaccin, ces salauds?", et on se dit chaque fois qu'on n'aurait pas dû poser de questions et que les autres, au fond, moins on les voit, moins on les entend, mieux c'est. Parce que le fiel, c'est contagieux. Et puis, ces dernières semaines, miracle. Des bulles d'espoir. Des gens, pas planqués, pas enrégimentés, qui ne crient pas à la prise de la Bastille. Il y a cette dame, qui bosse toute seule dans sa cantine-sandwicherie, à Ixelles, qui dit que "non, ça va, on n'a pas trop souffert du confinement, des mesures, tout le truc, là, parce qu'on a bien été aidés quand même, j'ai même refusé certaines mesures de soutien, c'était trop". Il y a ce monsieur, patron d'une brasserie qui a pignon sur rue, dans le centre de Bruxelles, qui confesse que "honnêtement, sans le système d'aides décidé par les ministres, on serait morts, quand les choses sont bien faites il faut le dire". Il y a cet autre, tour opérateur, qui applaudit "le choix du gouvernement d'avoir institué les bons de valeur, pour qu'on n'ait pas à rembourser toutes les annulations ; du coup, nous, on a deux tiers des clients qui ont choisi de reporter leur voyage, et on ne s'est pas écroulés financièrement". Il y a la Région wallonne qui indemnisera à 100% tous les sinistrés assurés, après les inondations de juillet, et jusqu'à 80 000 euros les non assurés. Tout ça, en partie avec nos sous, c'est vrai. Mais c'est la preuve que des choses sont faites, pour "les gens", par tous les partis au pouvoir, et sans imminence électorale. De quoi reconsidérer la prétendue nocivité de l'Etat-providence, la soi-disant culture de l'assistanat. Ou la conviction que l'unique objectif des élus est l'enrichissement personnel. Ça n'en fera pas démordre les meutes, ça n'absorbera pas toute la bile, ça ne ressuscitera pas les tombés au front, mais entendre certains, légitimes, qui trouvent que, tout compte fait, c'est pas si pourri ici, et que sans le coup de main d'en haut ils ne seraient plus là, ça réconcilie autant avec la politique qu'avec l'humanité. Et c'est énorme.