C'est sans doute le seul signe victime d'un poisson d'avril : le site Rue89 annonce en 2008 une mission gouvernementale " pour la sauvegarde du point-virgule ". Article repris et commenté dans la presse internationale.
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C'est sans doute le seul signe victime d'un poisson d'avril : le site Rue89 annonce en 2008 une mission gouvernementale " pour la sauvegarde du point-virgule ". Article repris et commenté dans la presse internationale. Pourquoi cet ingénieux bizutage ? Qu'il devienne rare est un fait, en ces temps où les phrases courtes en style haché se croient percutantes. Pour Jacques Drillon, dans son Traité de la ponctuation française (Gallimard), ce signe donne à voir au lecteur " ce que la phrase recelait en ses plis : logique, ironie, indifférenceà ". Outil subtil, qui demande à être compris plus qu'à être défendu. Pour un £il non averti, les manuscrits du Moyen Age semblent truffés de points-virgules parfaitement reconnaissables. Or le point-virgule n'existait officiellement pas, puisqu'il apparaîtra au tournant des xve et xvie siècles. En réalité, la physionomie du signe (bien antérieur à la virgule) existait depuis le viiie siècle. Sa valeur était toutefois différente. C'était le punctus versus, ponctuation finale forte, destinée à désigner, pour la lecture orale, une chute de la voix, véritable équivalent de notre point final, d'où son omniprésence. Pour ajouter à la confusion, ce point-virgule de l'époque servait aussi à abréger des terminaisons latines (on écrivait at; pour atque ou partib; pour partibusà). Les premiers imprimeurs s'en souvinrent quand ils baptisèrent " petit-qué " le jeune point-virgule (à cause de la terminaison " que "). N'oublions pas, enfin, le point-virgule qui, depuis le ixe siècle de notre ère, sert de point d'interrogation en grec. Le point-virgule moderne remonte à 1495, date d'impression de De Ætna, ouvrage de l'humaniste Pietro Bembo. Son imprimeur, le Vénitien Alde Manuce, est le véritable introducteur du signe actuel. Son petit-fils, Alde le Jeune, dans son traité Epitome orthographiae (1575), admet que le point-virgule est le plus difficile de tous les signes (" inter omnes notas [à] esse omnium difficillimam "). En réalité, notre point-virgule est issu des pratiques de ponctuation des humanistes italiens, pratiques à leur tour disséminées par l'influente imprimerie vénitienne. A la complexe philosophie scolastique des xiiie-xive siècles et à ses modes d'expression dominés par la logique, les humanistes opposent l'élégance et l'éloquence d'auteurs antiques qu'ils redécouvrent et imitent. Sans récuser sa dimension logique, ils demandent à la ponctuation de révéler visuellement, pour une lecture silencieuse, l'architecture oratoire de la phrase, avec toutes ses articulations. On utilise des signes existants, comme le point ; la virgula suspensiva (barre) ; le punctus elevatus (le futur deux-points) soulignant une pause médiane ; et pour marquer une séparation à mi-chemin de ces deux signes, on crée une virgula suspensiva pointée (c'est-à-dire une barre avec un point au milieu). Il semble, d'après l'historien Malcolm B. Parkes, que ce soit ce dernier signe que transpose le point-virgule moderne de Bembo et d'Alde Manuce. Quant au vieux punctus versus dont il usurpe la forme, il n'était plus guère utilisé par les copistes italiens d'alors. Dans son traité de 1540, Etienne Dolet, tout en qualifiant de " resveries " les signes dont il omet de parler, ignore le jeune point-virgule. Pourtant, celui-ci apparaîtra bientôt en France dans Les Marguerites de la Marguerite des princesses (1547), recueil de vers de Marguerite de Navarre. Il fallut quelques décennies au point-virgule pour sortir de la confidentialité, qui le menace de nouveau. Dans notre prochain numéro, le point d'interrogation.Pedro Uribe Echeverria