Quelques dizaines de grammes en polycarbonate et alliage d'argent, avec une laque anti-UV d'acrylique. Dans le cas de cet opus, le plastique accroche d'abord l'oeil par la pochette en élégant carton: un dessin noir et blanc d'un personnage marchant vers une ruine plantée dans un décor montagneux. "C'est le travail du dessinateur français Edmond Baudoin (Nice, 1942), que je suis depuis tout gamin. J'aime beaucoup ses bandes dessinées, ses romans graphiques. Là, il capte exactement l'esprit du premier album de Limite. Quelque chose d'assez brut qui fasse ressentir de grands espaces. D'un jet avec une inspiration très pure et très honnête." De son hébergement provisoire en Crète, pour cause de fiancée hellénique, Jordi Cassagne s'exprime au téléphone. On entend des bruits sur la ligne, "des scribouillis, un aplat noir de traits", explique-t-il, comme si c'était compliqué pour lui d'être complètement au repos, sans donner un usage aux mains. Et peut-être la nécessité de glaner des signes de toutes sortes.
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Quelques dizaines de grammes en polycarbonate et alliage d'argent, avec une laque anti-UV d'acrylique. Dans le cas de cet opus, le plastique accroche d'abord l'oeil par la pochette en élégant carton: un dessin noir et blanc d'un personnage marchant vers une ruine plantée dans un décor montagneux. "C'est le travail du dessinateur français Edmond Baudoin (Nice, 1942), que je suis depuis tout gamin. J'aime beaucoup ses bandes dessinées, ses romans graphiques. Là, il capte exactement l'esprit du premier album de Limite. Quelque chose d'assez brut qui fasse ressentir de grands espaces. D'un jet avec une inspiration très pure et très honnête." De son hébergement provisoire en Crète, pour cause de fiancée hellénique, Jordi Cassagne s'exprime au téléphone. On entend des bruits sur la ligne, "des scribouillis, un aplat noir de traits", explique-t-il, comme si c'était compliqué pour lui d'être complètement au repos, sans donner un usage aux mains. Et peut-être la nécessité de glaner des signes de toutes sortes. L'intéressé a 30 ans, vient du sud-ouest de la France, entre Toulouse et Bordeaux, et compte un ancêtre espagnol, "mais pas catalan, ce qui aurait pu expliquer le choix de mon prénom...". Après de sérieuses études musicales à La Haye, un master en contrebasse jazz, il s'installe dans la capitale belge il y a six ans. "Après cette période aux Pays-Bas, j'avais envie d'autre chose. Pas de Paris, qui m'a toujours paru un rien hostile, contrairement à Bruxelles, qui, pour moi, est comme un grand village où les frontières entre genres musicaux sont poreuses, moins "sclérosées" dans leur bulle qu'ailleurs (lire aussi l'encadré). Les choses s'y font plus simplement, d'ailleurs je joue aussi avec des musiciens d'autres coins de Belgique, des Flamands. Comme Kobé Dupont, un super guitariste venant d'Anvers, qui chante la majorité des morceaux de Limite." Jordi Cassagne, qui pratique à la fois la contrebasse et la basse électrique, vient de passer à côté du statut d'artiste et en ce mois de novembre 2020, (sur)vit sur ses compositions pour des documentaires. "Avec une toute petite aide de la Fédération Wallonie-Bruxelles. Sinon, pour le futur, je vais devoir me trouver un travail alimentaire. C'est très compliqué." Il incarne la parfaite définition du musicien 2.1 sous virus: personne ne sait ce qu'il va advenir de ce métier dans les prochains mois, voire les prochaines années. A la longue, les live par Internet vont forcément finir par lasser. Mountains Inside (1) compte dix compositions rock frondeuses écrites en quasi- totalité et produites artistiquement par Jordi Cassagne. Un rien inclassable même si quelques parfums évoquent de toute évidence le patrimoine belge. Le titre d'ouverture - Simmering Water - aurait pu être amené par Sharko et puis d'autres moments, comme Relief Failure, pourraient être l'oeuvre de Lylac ou d'un dEUS des débuts. Sauf que le diplômé en jazz de La Haye reprend, à son arrivée, des cours au conservatoire bruxellois de contrebasse baroque, autre influence que l'on peut capter cà et là sur l'album. "Je me suis lancé dans le violone, une basse de la famille des violes de gambe, l'ancêtre de la contrebasse. Je ne me positionne pas comme un instrumentiste, mais plutôt comme quelqu'un qui veut partager la musique." Le cheminement sonore de Jordi Cassagne passe par la découverte du film Limite, long métrage brésilien sorti en 1931. Une avant-garde filmique zarbi de deux heures, inspirée par le dadaïsme, qui utilise une bande son composée de pièces de musiques classiques. L'histoire de deux femmes et d'un homme en perdition sur un radeau, en dérive fluviale sans issue. A cet objectif contemplatif et expérimental, le musicien va initialement vouloir ajouter une bande son originale. Cette suite de chansons aimantées par ce vieux film allumé, avec deux représentations de ciné-concert, finit par contaminer Limite. D'abord via une version chambriste avec un basson, deux clarinettes, deux chanteurs, deux claviers, un contrebassiste. "C'était un projet très lourd à mener et puis, le rendu était sans doute dur à recevoir pour le public parce que c'est très long. Sur l'album, il ne reste que quelques traces des compositions créées pour cet événement, comme le titre Relief Failure." Jordi Cassagne parle calmement de paysages sonores qui ne le sont pas forcément: à ses côtés, outre le guitariste-chanteur Kobé Dupont déjà cité, interviennent trois autres musiciens. Benjamin Sauzereau (guitares), Camille-Alban Spreng (claviers) et Théo Lanau (batterie). Soit un Suisse, trois Français et un Belge, tous basés à Bruxelles. Pour ce disque, Jordi Cassagne est surtout parti du texte pour écrire la musique, suivant la piste de ses influences initiales - Leonard Cohen ou Bob Dylan - y mixant des apports contemporains comme Sonic Youth. " Mountains Inside est une espèce d'itinérance, de fuite en avant, même si en voyant le dessin de la pochette, cela a fait en moi écho de plusieurs sentiments. C'est-à-dire des paysages que j'ai vus physiquement, là où je suis en Crète et puis en Azerbaïdjan où je suis allé l'année dernière. Ce disque de Limite ne fait pas forcément écho à ma propre histoire, mais plutôt à des thématiques qui m'ont inspiré. Comme le cinéma de Béla Tarr, cette noirceur un peu brute qui parle des gens de tous les jours." On espère découvrir la traduction scénique de tout cela au printemps prochain.