Le Vif/L'Express : Le clivage droite-gauche a-t-il toujours une pertinence, en France, à l'heure où le Front national vient sérieusement troubler le jeu de la bipolarisation ?

Gilles Finchelstein : Les électeurs ne sont plus croyants mais restent pratiquants ! Majoritairement, ils considèrent que ce clivage n'est plus pertinent pour rendre compte des affrontements politiques - ce phénomène remonte aux années 1980. Mais les Français qui persistent à se positionner sur une échelle gauche-droite sont largement plus nombreux que les autres. Et, surtout, cet autopositionnement est confirmé par la vision de la société qu'ont les citoyens sur tous les grands sujets : le fil à plomb qui permet de départager les deux bords, c'est encore et toujours la question de l'égalité.
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Gilles Finchelstein : Les électeurs ne sont plus croyants mais restent pratiquants ! Majoritairement, ils considèrent que ce clivage n'est plus pertinent pour rendre compte des affrontements politiques - ce phénomène remonte aux années 1980. Mais les Français qui persistent à se positionner sur une échelle gauche-droite sont largement plus nombreux que les autres. Et, surtout, cet autopositionnement est confirmé par la vision de la société qu'ont les citoyens sur tous les grands sujets : le fil à plomb qui permet de départager les deux bords, c'est encore et toujours la question de l'égalité. Depuis plus de trente ans, le clivage sociétal a pris une importance nouvelle, mais le clivage social demeure le plus structurant, et de loin. Son corollaire ? C'est ce que dit la droite ! La question des inégalités est effectivement beaucoup plus importante pour les électeurs de gauche que pour ceux de droite : le sentiment que la société a pour but de réduire les inégalités est un marqueur de gauche essentiel. On assiste à ce sujet à une symétrie troublante : 63 % des électeurs de gauche considèrent que la société actuelle ne permet pas de réduire les inégalités, tandis que 63 % de ceux de droite pensent exactement le contraire. Depuis deux siècles, le contenu du clivage gauche-droite a toujours évolué. La gauche accepte aujourd'hui l'économie de marché, même si des divergences subsistent quant au rôle dévolu à la régulation ou à la redistribution. De même, elle ne remet plus en question l'existence de l'école privée, même si, sur le sujet de l'éducation, des divergences subsistent quant à la répartition des moyens, au contenu de l'enseignement ou à l'orientation des élèves. Dans l'autre sens, la droite ne combat plus les grands piliers de notre Etat providence, même si elle remet parfois en question le contenu, la durée, le montant ou les conditions des différents régimes d'assurance. Ce n'est pas un invariant de la gauche, c'est un invariant de la France : la spécificité de notre pays, c'est que la nation a été construite par l'Etat. Et ce à quoi nous assistons aujourd'hui, à droite comme à gauche, c'est à une demande de retour de l'Etat - de l'Etat garant de l'intérêt général, au moment où une autre tendance se fait jour : la méfiance témoignée à l'endroit du profit. Ce mot évoque en effet quelque chose de négatif pour 60 % des Français - c'est-à-dire exactement le même résultat que le motà " droite " ! Je crois que c'est plutôt une sensibilité profonde à l'égard de l'accroissement des inégalités, qui a pour une large part échappé à l'appareil statistique depuis dix ans tant la concentration des richesses s'est faite entre les mains d'un nombre très restreint d'individus. Non. C'est symptomatique d'une volonté de répondre aux dérives répétées du capitalisme financier. Résonance symbolique pour résonance symbolique, je préfère celle-là ! La passion française de l'égalité, c'est déjà dans Tocqueville ! Aujourd'hui encore, cette passion est partagée bien au-delà de la gauche. Le mot " réforme ", qui est un mot sans substance, a fini, compte tenu de son accaparement par la droite et du contenu des réformes opérées ces dernières années, par être à la fois démonétisé et catalogué à droite. Mais il n'est pas juste de considérer la France comme un pays conservateur, puisqu'une large majorité des Français estiment que le fonctionnement de notre société n'est pas satisfaisant et qu'il faut la transformer. Est-ce pourquoi François Hollande a choisi pour slogan le " changement ", alors qu'il représente lui-même un classicisme de bon aloi, l'élitisme républicain, l'ENA ? En 2007, la force de Nicolas Sarkozy était d'avoir réussi à incarner le changement, alors même que la droite était au pouvoir depuis 2002. Aujourd'hui, quand vous posez la même question aux électeurs, c'est François Hollande qui ressort de très loin comme étant porteur du changement. Oui, c'est l'autre grand enseignement qui ressort de nos études : les réactionnaires, ceux qui veulent " revenir en arrière ", progressent sensiblement. Ils étaient 13 % il y a dix ans, contre 29 % aujourd'hui. La tripartition traditionnelle entre conservateurs, réformistes et réactionnaires doit cependant être interrogée : un ouvrier qui juge que sa situation est plus difficile aujourd'hui qu'il y a dix ans, et qui veut par conséquent " revenir en arrière ", doit-il être considéré comme réactionnaire ? La véritable spécificité du vote en faveur de Marine Le Pen, c'est que 48 % de ses électeurs l'ont d'abord choisie pour exprimer leur mécontentement ; c'est 25 points de plus en moyenne que pour les autres candidats ! Il y a là une dimension identitaire - l'immigration est de très loin la première priorité de cet électorat -, mais il y a aussi, comme je l'ai évoqué, une dimension sociale puisqu'elle arrive en tête auprès de ceux qui disent s'en sortir " très difficilement ". PROPOS RECUEILLIS PAR CHRISTIAN MAKARIAN" Le mot "réforme" est un terme sans substance "