C'est une jolie maison patricienne, de style éclectique, située dans une avenue qui reliait jadis des très beaux quartiers de Bruxelles et qui, aujourd'hui - bien qu'elle côtoie toujours un certain chic - tutoie aussi des quartiers populaires. Le compagnon d'Hadja Lahbib nous ouvre la porte. Passée la mosaïque du hall d'entrée, on découvre une ravissante restauration intérieure, parquet aux étages et salon au premier qui s'épanouit entre classicisme et modernité ; compromis nécessaire quand Monsieur préfère le moderne alors que Madame affectionne l'ancien. Enjouée, pétillante, la journaliste arrive, cintrée dans une robe portefeuille noire, liseré blanc et joli sourire franc. Plus drôle qu'au JT, de taille différente que celle que l'on s'imagine toujours depuis son canapé - l'apanage des gens de télé - la journaliste désarçonne tant elle rit souvent.
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C'est une jolie maison patricienne, de style éclectique, située dans une avenue qui reliait jadis des très beaux quartiers de Bruxelles et qui, aujourd'hui - bien qu'elle côtoie toujours un certain chic - tutoie aussi des quartiers populaires. Le compagnon d'Hadja Lahbib nous ouvre la porte. Passée la mosaïque du hall d'entrée, on découvre une ravissante restauration intérieure, parquet aux étages et salon au premier qui s'épanouit entre classicisme et modernité ; compromis nécessaire quand Monsieur préfère le moderne alors que Madame affectionne l'ancien. Enjouée, pétillante, la journaliste arrive, cintrée dans une robe portefeuille noire, liseré blanc et joli sourire franc. Plus drôle qu'au JT, de taille différente que celle que l'on s'imagine toujours depuis son canapé - l'apanage des gens de télé - la journaliste désarçonne tant elle rit souvent. Café italien sur le réchaud, tasse recouverte de motifs flamants roses, vert de gris sur les murs... Elle nous invite à nous installer au salon, l'occasion d'admirer au passage de superbes grands tableaux et une bibliothèque remplie de livres, essentiellement d'art, le tout sous un grand lustre à pétales. Hadja révèle avoir beaucoup hésité avant de nous envoyer sa sélection d'oeuvres préférées. Journaliste à plusieurs casquettes (journal télévisé, grands reportages, culture...), elle dit " qu'évidemment, elle aurait pu choisir Kandinsky, Egon Schiele ou Picasso " mais que, finalement, elle a choisi de mettre en avant des artistes vivants, ceux qu'elle a interviewé dans son émission Tout le bazar et qu'elle souhaiterait promouvoir auprès du public. " C'est quand même mieux si vos lecteurs ont la possibilité de les rencontrer dans la vraie vie, non ? " interroge-t-elle en croisant les jambes, façon première dame, assise au centre de son divan. En tout cas, elle trouverait ça " chouette " parce qu'elle, ces artistes, ils l'ont tous " frappée au coeur ". Elle avoue ensuite avoir renoncé à inclure des oeuvres d'art brut, qu'elle admire au Créahm, un espace bruxellois et wallon de création pour personnes handicapées mentales, ou au musée Dr Guislain à Gand, qui valorise le travail de personnes frappées de maladies psychiatriques. Mais bon, là aussi, c'était compliqué de rencontrer les artistes, alors voilà : on y va ! Premier coup de coeur, Berlinde De Bruyckere. Une artiste belge désormais adulée qu'Hadja a découverte il y a une petite dizaine d'années lors d'une exposition au palais de justice de Bruxelles. La plasticienne y avait fait pendre des chevaux morts, façon boucherie, dans le cadre d'une expo qui entendait questionner la justice par l'intermédiaire de l'art. " La première fois que j'ai vu cette installation, j'ai pensé qu'il fallait être malade pour faire une oeuvre pareille. Et puis elle m'a poursuivie et je me suis dit que j'avais envie de comprendre ce qu'il y avait derrière la démarche de l'artiste, de la connaître et de la rencontrer aussi. " C'est par l'intermédiaire de l'écrivaine Caroline Lamarche que Berlinde lui a ouvert son atelier, un ancien couvent à Gand où elle poursuit sa recherche en s'employant à recréer des corps et des organes artisanalement. " Une prouesse, faite de cire et de tissus par lesquels elle recrée des images de son enfance, celle de la boucherie familiale, de la chasse à laquelle tout son milieu participe et de son éducation ultracatholique. J'ai été très impressionnée par le contraste entre l'artiste, une femme fluette, douce et fragile, et la force et la violence de ses oeuvres. " Loin des oeuvres esthétiques qui ravissent l'oeil, Hadja Lahbib poursuit en expliquant qu'en matière d'art, ce qui nous choque le plus visuellement est sans doute ce qui nous marquera le plus profondément. Donc c'est ce qui nous fait réfléchir le plus. Comme cette phrase de Picasso qui, à propos de son tableau Guernica, déclarait que la peinture, ce n'était pas fait pour décorer les appartements, mais avant tout une machine de guerre. Une vision qu'a fait sienne la journaliste. Revenant à Berlinde De Bruyckere, elle précise que l'artiste n'occulte ni la vie ni l'angoisse ou la souffrance, corollaires inévitables de l'existence : " C'est une démarche fascinante qu'oser dire que la vie est cruelle, que la vie ce n'est pas des petites barquettes de viande toutes proprettes au supermarché, que, non, la vie, ce sont ces animaux morts, c'est toute cette violence de vivre que l'on retrouve dans ces installations et ces corps "nus". " Hadja a ensuite choisi une artiste bruxelloise. Kikie Crêvecoeur. Une graveuse " exceptionnelle " qui mériterait d'être plus connue et qu'elle a rencontrée par hasard dans un vernissage. Ce qui la touche, c'est l'obsession de Kikie pour la nature, un thème qu'elle travaille d'ailleurs dans presque toutes ses gravures. La nature, le nouveau dada d'Hadja qui, jusque-là, s'était toujours pensée citadine dans l'âme ; sans doute à cause de son enfance passée dans l'immeuble " Coca-Cola " du quartier De Brouckère, juste en face du cinéma, à deux pas du Théâtre national (autre de ses dadas), bref, un melting-pot culturel qui rendait la ville à ses yeux aussi excitante qu'inquiétante. Dans son parcours, la culture n'est donc pas un accident, un à-côté du JT. Non, elle s'en nourrit depuis son plus jeune âge, spontanément, sans ses parents. Poésie, théâtre amateur, dessin et littérature, tout y passe avant d'entrer à l'université pour étudier le journalisme. Hadja Lahbib voulait courir le monde et sauter d'avion en avion pour partir à la recherche de tribus ou collectionner les souvenirs de guerre. Ce qu'elle a fait, notamment en Afghanistan, à une époque où les femmes n'étaient pas légion sur le terrain. Elle venait d'être maman. Même pas peur : " Quand on a des enfants qui vous attendent, la possibilité de ne pas rentrer vivante est totalement inconcevable, donc vous êtes plus certaine encore de rentrer. " Et aujourd'hui ? L'envie lui est un peu passée. Et puis, elle pense que ses enfants (21 et 19 ans) ont davantage besoin d'elle que lorsqu'ils étaient petits. C'est le temps des grands embranchements de vie, de ceux qui déterminent qui on sera. Reprenant sa gravure, la journaliste confie passer désormais ses week-ends dans une ferme, achetée à la campagne, qui correspond à un besoin de prendre de la distance face au brouhaha de la ville en renouant avec l'épure de la nature. Un bon équilibre qu'elle retrouve dans le travail de Kikie Crêvecoeur. " La nature, c'est aussi une manière de se reconnecter aux cycles de la vie, la mort, la finitude et les éléments qui transcendent l'homme, la démonstration toute-puissante du pouvoir créateur finalement. " La question de l'existence de Dieu, c'est comme la question de l'identité : pour Hadja Lahbib, née en Belgique de parents algériens, ce sont des choses qui n'ont plus aucune importance. " L'identité, c'est comme un billet de banque. En soi, c'est un mensonge, juste un petit bout de papier qui n'a que la valeur qu'on décide de lui attribuer. " Dieu ? Si Hadja a grandi dans une famille musulmane, elle ne se pose plus la question de son existence. Ce qui l'interpelle aujourd'hui, c'est ce nouvel humanisme qui entend promouvoir un homme nouveau, bionique, amélioré qu'on rafistolerait de tous les côtés en lui promettant l'éternité. Un nouvel humanisme qui l'effraie et auquel, justement, elle oppose la nature, celle qui nous transcende et nous rappelle notre propre finitude. Berlinde De Bruyckere, Kikie Crèvecoeur... Deux femmes dans sa sélection : la journaliste de la RTBF, passée auparavant par RTL-TVI, estime que, dans l'art comme dans d'autres domaines, les femmes restent profondément discriminées. Parfois, on les intègre pour la forme, parce qu'il faut une femme, mais, au fond, on ne leur donne pas leur place. Pareil dans les médias ? Plus du tout : " Aujourd'hui, on dit que le journalisme est devenu un métier plus féminin que masculin. Tout en s'empressant d'ajouter "que c'est normal parce que c'est un métier qui périclite". C'est toujours ce qu'on dit d'ailleurs : quand un métier va mal, c'est toujours un métier de femmes. " Elle rit. Elle est gaie. Mais on la sent un brin inquiète : elle craint de ne pas parler assez bien du travail des artistes qu'elle a choisis car elle aimerait tellement " transmettre " aux autres le grand talent qu'elle leur attribue. Sans doute une " déformation professionnelle ", se rassure-t-elle. Alors pour terminer, elle opte pour un artiste dont elle adore toutes les toiles mais sur lequel elle ne sait rien. Et ne veut rien savoir. Laurent Dierckx, un Bruxellois, découvert lors d'un vernissage chez le galeriste Antonio Nardone, un de ses amis. Du coup, pour la première fois, elle s'est imposé de ne pas s'informer, ni sur ce qu'il représente, ni sur ce que peut bien être la vision ou la vie de l'artiste. Comme ça, à chaque fois qu'elle regarde l'un de ses tableaux, elle se fait " sa petite histoire ". Elle s'invente un nouveau monde. L'art, c'est aussi ça.