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" I can't breathe ", " I can't breathe " : les derniers mots de George Floyd empêché de respirer jusqu'à en mourir le lundi 25 mai à Minneapolis sous le genou du policier Derek Chauvin, résonnent comme le nouveau cri de révolte des Afro-Américains et de leurs soutiens aux Etats-Unis et dans le monde. La contestation de la violence policière et les dégradations qui l'entourent sont une constante de l'histoire américaine contemporaine. L'insurrection actuelle recèle cependant quelques spécificités. La moindre n'est pas l'attitude d'un président, Donald Trump, censé apaiser les débats pour favoriser un retour au calme, qui, au contraire, les envenime. Le président républicain en campagne électorale pour sa réélection espérée en novembre prochain n'a pas montré beaucoup de compassion pour la famille de George Floyd. Il a promptement disqualifié les manifestants qui se sont répandus dans les villes des Etats-Unis en les réduisant aux seuls émeutiers qui ont, il est vrai, profité de ces rassemblements pour saccager, piller, dévaster. Et en prononçant, sur Twitter comme il se doit, la formule " Quand les pillages commencent, les tirs commencent ", il s'est érigé un shérif vengeur au point de susciter une riposte du réseau social en vertu d'une infraction à son code de conduite pour " glorification de la violence ". La même phrase avait été invoquée en 1967 par le chef de la police ultrarépressive de Miami, Walter Headley, bien décidé à en découdre avec les défenseurs afro-américains des droits civiques. La révolte provoquée par le meurtre de George Floyd ne se réduit pourtant pas à une fracture entre Blancs supporters d'un Etat policier et Afro-américains lassés d'en être les premières victimes. La composition des foules manifestantes, autre spécificité de cette conjoncture, révèle une présence accrue d'Américains blancs, scandalisés eux aussi par la brutalité de l'intervention policière, à la vision démultipliée par les réseaux sociaux, et par l'impunité initiale de leurs auteurs (Derek Chauvin inculpé quatre jours après l'opération pour meurtre au troisième degré et homicide involontaire, les autres policiers limogés mais toujours pas mis en examen). Les protestations ont touché des dizaines de villes des Etats-Unis, notamment au Dakota du Nord et du Sud où la population afro-américaine est réduite. Qui plus est, des chefs de police ont dénoncé l'attitude de leurs collègues de Minneapolis et des policiers, encore rares, ont signifié leur solidarité avec les victimes noires, à Seattle, Washington, New York et Miami, en plantant leur genou dans le sol, symbole de protestation popularisé par le joueur de football américain, Colin Kaepernick. L'affaire George Floyd révèle en outre le problème général et structurel du maintien de l'ordre par des polices municipales. Rien qu'en 2019, 1099 Américains ont été tués lors d'opérations menées par celles-ci. Les émeutes raciales actuelles s'inscrivent, de surcroît, dans un contexte électoral particulier. La campagne en tant que telle s'est éteinte avec la reddition des candidats démocrates opposés à l'ancien vice-président Joe Biden et avec l'irruption du Covid-19. Mais le président sortant, lui, est en démonstration permanente pour forcer sa réélection le 3 novembre prochain. Or, la gestion hasardeuse de la pandémie, orchestrée sur fond de rivalités avec des gouverneurs démocrates sur la priorité à donner à la santé publique ou à l'activité économique, a provoqué, proportionnellement à son nombre (13 % de la population) plus de morts dans la communauté afro- américaine (23 % des décès) qu'au sein de toute autre. Donald Trump a-t-il définitivement renoncé à séduire un pourcentage, même faible, des Afro-Américains que les sondages d'avant- épidémie lui prédisaient au nom des acquis de son bilan économique ? En s'érigeant en grand défenseur de la loi et de l'ordre contre les émeutiers antifascistes et d'extrême gauche, il consolide sa base électorale blanche et semble vouloir rééditer le pari réussi de Richard Nixon, qui, après les protestations contre la guerre du Vietnam et pour les droits civiques, joua sur cette fibre pour se faire élire en 1968. Sur la question des violences policières, l'actuel locataire de la Maison-Blanche pourra néanmoins se targuer de ne pas avoir fait moins bien que son prédécesseur, Barack Obama. Après tout, le mouvement Black Lives Matter (Les vies noires comptent) est né sous la présidence de celui-ci en 2013, à la suite du meurtre de Trayvon Martin et de l'acquittement de son meurtrier. Et les mandats du premier président noir des Etats-Unis n'ont pas été marqués par des avancées significatives sur un dossier qui, à sa décharge, est de la compétence quasi exclusive des municipalités et des Etats fédérés. De plus, selon l'analyse de l'américaniste Sylvie Laurent, " son refus de nommer et donc de combattre l'inégalité systémique dont souffrent les Noirs et les Bruns en félicitant l'Amérique pour l'abolition des signes les plus visibles de l'oppression dans l'espace public, sa défense résolue d'une présidence déracialisée ont prêté la main au deuil national face à la perpétuation de structures de domination anciennes dont les brutalités policières chroniques ne sont qu'un aspect ". Peut-être, Donald Trump a-t-il finalement peu à perdre à jouer au matamore face aux extrémistes pilleurs. Sauf en matière de dignité.