L' Union européenne, les Etats-Unis, le Canada et le Royaume-Uni sanctionnant en front commun, le 22 mars, la Chine pour la répression des Ouïghours, cette communauté musulmane turcophone du nord-ouest du pays: la démarche s'apparente à un tournant dans les relations entre les pays occidentaux et Pékin et pourrait modifier, à terme, le traitement réservé à cette minorité principalement établie au Xinjiang. Thierry Kellner, professeur de sciences politiques à l'ULB, analyse la nouvelle donne.
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L' Union européenne, les Etats-Unis, le Canada et le Royaume-Uni sanctionnant en front commun, le 22 mars, la Chine pour la répression des Ouïghours, cette communauté musulmane turcophone du nord-ouest du pays: la démarche s'apparente à un tournant dans les relations entre les pays occidentaux et Pékin et pourrait modifier, à terme, le traitement réservé à cette minorité principalement établie au Xinjiang. Thierry Kellner, professeur de sciences politiques à l'ULB, analyse la nouvelle donne. Quelle importance faut-il attribuer à ces sanctions? C'est la première fois que l'Union européenne prend des sanctions de cette ampleur depuis les événements de Tiananmen, en 1989. La démarche s'est opérée avec une certaine unité même si des critiques ont été émises par la Hongrie, assez liée à Pékin. Le message envoyé à la Chine est d'autant plus fort que les mesures ont été prises en coordination avec les Etats-Unis, le Canada et la Grande-Bretagne et qu'elles ont recueilli le soutien de l'Australie et de la Nouvelle-Zélande. Cela consacre une coopération occidentale face à un pouvoir qui, au Xinjiang, viole les droits de l'homme de manière systématique et sur une grande échelle. Il était important que l'Union européenne envoie un signe clair de défense des valeurs par rapport à la masse d'informations dont on dispose maintenant sur la situation des Ouïghours. Il était difficile de ne pas réagir. Cette position commune est un avertissement envoyé à la Chine, que celle-ci n'a pas du tout apprécié. Cela démontre le ton dégradé des relations entre les Etats-Unis et la Chine et entre l'Union européenne et la Chine alors qu'il y a quelques semaines à peine, les Européens signaient un accord d'investissements, fort poussé par l'Allemagne. Les responsables chinois sanctionnés sont-ils des rouages importants de l'appareil répressif au Xinjiang? Il s'agit de personnes qui travaillent pour l'appareil sécuritaire. Chen Mingguo est le directeur de la sécurité publique. Il est plus étonnant que ne figure pas sur la liste le secrétaire général du Parti communiste au Xinjiang depuis 2016, Chen Quanguo, considéré comme l'homme à poigne qui a lancé tout le processus de répression. Il est vrai que, depuis 2017, il est membre du Politburo, qui réunit les vingt-cinq plus importants dirigeants de la république populaire de Chine. En le sanctionnant, l'UE aurait touché le coeur du système. La situation des Ouïghours a-t-elle évolué depuis les campagnes de plus en plus soutenues de dénonciation de leur sort dans le monde, émanant de personnalités académiques et de la société civile? On a observé une accumulation d'études, de témoignages, même de documents officiels chinois, à la suite de fuites, qui ont été analysés par des chercheurs eux-mêmes pris pour cibles par Pékin dans les mesures de rétorsion aux sanctions occidentales, dont l'Allemand Adrian Zenz. Ce travail de fourmi a mis au jour un maximum d'informations sur la répression au Xinjiang. Pékin nie de A à Z et lance des campagnes de propagande pour discréditer ces recherches. Mais il devient de plus en plus difficile pour la Chine de persister dans la négation de cette répression d'ampleur qui s'est abattue depuis 2014-2015. Quand l'ambassadeur de Chine en France traite le chercheur Antoine Bondaz de "petite frappe" sur Twitter, est-ce un signe d'arrogance ou de fébrilité? Il est très difficile de décrypter ce type de comportement. Est-on dans une phase d'extrême arrogance de la Chine, liée à l'affaiblissement occidental dû à cette pandémie dont la gestion en Europe et aux Etats-Unis est loin d'être optimale alors que la Chine, au contraire, montre un profil triomphant? Arrogance aussi des diplomates qui semblent engagés dans une concurrence entre eux pour caresser une opinion nationaliste, l'ambassadeur en France n'étant pas le seul à s'adonner à ce genre de propos. Est-ce en revanche un signe de fébrilité? La Chine met-elle en garde ses adversaires parce qu'elle est faible et qu'elle est confrontée à une série de difficultés importantes? Il ne faut pas croire, en effet, que l'épidémie n'a pas de conséquences en Chine. On peut saluer la croissance économique positive en 2020 alors que les autres Etats connaissent des conjonctures négatives. Mais elle est tout de même extrêmement faible à l'échelle de la Chine, entraînant par exemple des problèmes de chômage. Le Parti communiste se sent-il relativement faible et contraint à hausser le ton pour détourner une partie de l'attention de sa population et envoyer un signal afin d'avertir l'extérieur que ce n'est pas le moment d'en profiter? Les deux hypothèses, l'arrogance ou la fébrilité, sont plausibles. Mais si c'est de l'arrogance, ce discours est extrêmement contre-productif. Si dans les pays musulmans, l'opinion publique venait à se réveiller, ce qui est loin d'être le cas actuellement, la question ouïghoure pourrait être très problématique pour la Chine. Cela explique-t-il une certaine fébrilité? Il y a aussi le dossier de Hong Kong. Le climat international est quand même assez dégradé. Ce temps rappelle celui de la guerre froide, avec la différence que la Chine n'hésite plus à, elle aussi, prendre des sanctions et à s'affirmer comme la grande puissance qu'elle pense être.