Sur le tarmac de l'aéroport d'Aden, une foule s'est amassée, impatiente. Des femmes en niqab noir attendent avec des portraits solennels d'hommes moustachus. Chacun tente d' identifier un visage, reconnaître un proche. Au loin, des silhouettes, parfois en béquilles, descendent d'un avion. Le rythme de leurs pas est lent, les teints sont blafards et leurs habits bouffants font ressortir leur maigreur. Les rebelles houthis et le gouvernement yéménite ont entamé le vaste ballet d'échanges de prisonniers, conclu deux ans plus tôt.
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Sur le tarmac de l'aéroport d'Aden, une foule s'est amassée, impatiente. Des femmes en niqab noir attendent avec des portraits solennels d'hommes moustachus. Chacun tente d' identifier un visage, reconnaître un proche. Au loin, des silhouettes, parfois en béquilles, descendent d'un avion. Le rythme de leurs pas est lent, les teints sont blafards et leurs habits bouffants font ressortir leur maigreur. Les rebelles houthis et le gouvernement yéménite ont entamé le vaste ballet d'échanges de prisonniers, conclu deux ans plus tôt. Au total, 1 056 captifs sont expédiés respectivement à Sanaa pour les Houthis, et à Aden et Seiyun pour le gouvernement central. Les rebelles ont relâché environ 400 personnes dont 15 militaires saoudiens et 4 Soudanais, engagés avec la coalition arabe, pour récupérer 681 de leurs combattants. Militaires, humanitaires, civils, mercenaires retrouvent ainsi la liberté, parfois après plus de six ans de détention. Depuis le début de la guerre, c'est le plus grand échange de prisonniers jamais réalisé selon le Comité international de la Croix-Rouge (CICR). Alors, à l'arrivée des premiers ex-détenus sur le sol, des cris de joie et des pleurs se font entendre. Des hommes, femmes et enfants fendent la foule pour rejoindre leur proche et le prendre dans leurs bras. Wadea Ahmed retrouve ses frères. L'homme de 35 ans a servi pour les forces al-Amalikah, une milice pro- gouvernementale salafiste ayant pris part aux terribles combats sur la côte ouest contre les Houthis. Fait prisonnier en 2019, il décrit des interrogatoires interminables, où le fait de s'endormir valait de violents coups: "Ce que j'ai subi dans leur prison est inimaginable. Parfois, les Houthis me pendaient par les poignets au plafond et m'électrocutaient les jambes en espérant que je leur donne des informations." L'homme déclare avoir vécu une année dans différentes prisons. "Je me suis dit plusieurs fois que j'aurais préféré mourir sur le front plutôt que de tomber entre leurs mains", lance-t-il tête baissée, sous le regard ému de ses frères. En évoquant sa cellule, Wadea décrit une "tombe exiguë, où le jour est aussi sombre que la nuit". Un matin, un gardien houthi apporte de la compagnie au milicien. L'homme croit à un codétenu mal en point mais finalement s'aperçoit que ses tortionnaires lui ont ramené un cadavre. "Ils faisaient ça pour nous terroriser. Parfois, ils nous rassemblaient en groupe et commençaient à torturer sous nos yeux nos codétenus. Les regarder faire était insoutenable et attendre son tour était angoissant." La mauvaise qualité de la nourriture et de l'eau fournies aux prisonniers ont considérablement amaigri Wadea qui est cependant heureux d'en avoir fini avec sa détention. "J'ai l'impression d'être né de nouveau. J'ai besoin de dormir pendant des jours." Grâce aux erreurs, aux divisions politiques et à la grande corruption du gouvernement central yéménite, les Houthis ont rapidement envahi une grande partie du nord du Yémen. Depuis fin 2014 et leur coup d'Etat à Sanaa, les rebelles d'obédience zaïdites (une branche du chiisme), qui contrôlent moins de 30% du pays, n'ont perdu que très peu de territoire tout en menaçant même des zones stratégiques comme la ville de Marib. L'entrée en guerre de la coalition arabe menée par l'Arabie saoudite et les Emirats arabes unis, le 25 mars 2015, n'a pas affaibli les Houthis. L'intervention étrangère soutenue par les Etats-Unis a même légitimé le joug et le combat du mouvement dans les zones qu'ils administrent désormais."Il y a un soutien d'une partie du peuple pour une raison spécifique: beaucoup de gens sont contre "l'agression" de la coalition arabe", rapporte Luca Nevola, chercheur associé à l'université de Sussex et spécialiste du Yémen du Nord. Les bombardements des pays du Golfe, parfois imprécis, ont en effet tué des milliers de civils, dont les photos et vidéos ont soulevé l'indignation. Autre erreur stratégique, l'ONU a décidé, le 14 avril 2015, un embargo total sur les zones contrôlées par les rebelles, là aussi pour limiter l'expansion du groupe. La population, appauvrie par la guerre, la fuite de son gouvernement, mais aussi par l'absence de salaire (pour les fonctionnaires) depuis 2017, doit donc faire face à un blocus. Cette somme de bévues et de bavures a renforcé la propagande victimaire des Houthis. "Ils se revendiquent comme des populistes, anti-impérialistes, s'opposant aux Etats-Unis et à Israël. Ils sont vraiment habiles pour s'emparer des problématiques sociales et économiques revendiquées par le peuple", analyse Luca Nevola. La récente normalisation des relations entre les Emirats arabes unis et Israël a conforté la propagande houthie qui accuse "l'ennemi sioniste" des nombreux maux dans le pays. Dans un tel contexte, les Houthis n'ont pas eu grand mal à mettre en place leur autorité. En reprenant le socle de l'ancien Etat yéménite et en s'appuyant sur les réseaux locaux et antennes politiques du Congrès général du peuple (CGP), l'influent parti politique de l'ancien président Ali Abdallah Saleh, le mouvement zaïdite a fondé sa propre vision politique. Un Etat où la liberté d'expression, de pensée et d'opinions n'existe pas. Où la justice est arbitraire. A Sanaa, Amran, Taïz, Hajjah, et dans leur fief, à Sa'dah, certains opposants politiques, activistes, journalistes, simples civils contestataires ou humanitaires sont arrêtés, voire kidnappés. Nagi Mohammed Sulaiman, 40 ans, peut en témoigner. L'homme a été fait prisonnier alors qu'il distribuait des biens de première nécessité aux déplacés de la guerre d'Hodeidah, sur la côte Ouest du Yémen. "Ils ont utilisé des méthodes horribles de torture. Ils m'accrochaient par exemple au plafond, la tête en bas et me frappaient à plusieurs reprises le visage contre le mur." En détention, un garde lui annonce qu'une mine antipersonnel a tué sa femme, son frère et son cousin alors qu'ils étaient en route vers sa prison à Sanaa. "Ils ont refusé de me donner un téléphone portable pour appeler ma famille et ils ne m'ont pas permis d'aller voir ma femme pour la dernière fois et l'enterrer. C'était plus brutal et douloureux que la torture physique", explique Nagi Sulaiman. Selon un rapport du Conseil de S écurité de l'ONU daté d'avril 2020, les tortures physiques sont récurrentes dans le traitement des captifs des Houthis. "Les preuves reçues par le Panel, y compris des documents, montrent un manque de respect des garanties judiciaires par les tribunaux sous contrôle houthi. De plus, les cas examinés démontrent une tendance à garder les détenus dans des lieux secrets, les soumettant à la torture et leur interdisant de communiquer avec leurs familles, violant le droit international humanitaire." Le document indique que la coalition arabe serait, elle aussi, responsable d'arrestations arbitraires, de kidnappings et de tortures pour obtenir des renseignements. A la chaîne télé France 24, un ancien prisonnier houthi interrogé à Sanaa confessait: "J'ai été prisonnier en Arabie saoudite pendant trois ans et demi et nous avons été soumis à la torture et aux insultes, mais cela a approfondi notre foi et notre confiance en Dieu. Nous sommes prêts à être envoyés en première ligne maintenant." Au téléphone, Ahmed al-Moayad, figure du mouvement rebelle, s'agace. Le militant évoque longuement les violations des droits de l'homme commises par la coalition arabe mais concède que dans les territoires sous contrôle houthi, "nous interdisons toute manifestation. Nous sommes en guerre, nous sommes attaqués, donc il n'y a pas de place pour la démocratie (rires). Ce sont des rêves que vous évoquez. Quand vous êtes en guerre, ne me parlez pas de liberté d'expression." Selon lui, les activités de miltants et d'humanitaires sont souvent des couvertures pour cacher des fonctions d'espions ou d'agents déstabilisateurs au profit des pays de la coalition étrangère. "L'ennemi paie des Yéménites pour aller, par exemple, protester dehors quelques secondes, prendre des vidéos et les publier pour montrer que les gens à Sanaa sont contre nous, qu'ils nous haïssent." Le militant prétend que, récemment, un grand réseau d'agents payés par les Emirats arabes unis a été démantelé par le directeur du département des enquêtes criminelles de Sanaa. Pour renforcer leur surveillance de la population, les Houthis ont positionné partout dans l'administration, des ministères aux plus petites positions d'Etat, un réseau de superviseurs appelés musharaf. Ceux-ci seraient reliés directement au ministère de l'Intérieur. "Ces super- viseurs dirigent également des groupes d'espions et de voyous qu'ils peuvent envoyer pour menacer des individus", commente Fernando Carvajal, ancien membre du groupe d'experts du Conseil de sécurité des Nations unies sur le Yémen. C'est certainement via ce réseau qu'Hassan Ibrahim, 45 ans, a été emprisonné pendant quatre ans. L'homme faisait autrefois des courses et livraisons sur sa moto pour gagner sa vie. Une activité jugée suspecte par les Houthis. "Ils m'ont condamné sur la base de fausses accusations. Ils disaient que je travaillais au profit de la coalition dirigée par l'Arabie saoudite. J'ai passé des jours et des nuits sans dormir. Ils venaient généralement nous interroger la nuit." Ibrahim a le teint pâle et avoue être malade à cause de l'eau sale que les gardes lui donnaient à boire. "Je ne rentrerai pas chez moi et ne reverrai pas ma famille. Au lieu de cela, je vais rejoindre l'armée pour combattre les tyrans houthis qui m'ont torturé pendant quatre ans." Malgré l'accord rare d'échange de prisonniers, les tortures, des deux côtés, entretiennent un puissant antagonisme qui ne risque pas de s'estomper.Un article de Quentin Müller.