Hérodote l'appelait l'île au Phoenix. D'autres voyageurs égarés l'ont surnommée la " Galápagos de l'océan Indien ". Depuis des millénaires, l'archipel yéménite fascine les ambitieux et envoûte les rêveurs. Située à l'entrée du Golfe d'Aden, à 350 kilomètres des côtes yéménites, Socotra a été coupée du monde extérieur pendant des décennies. Sans aéroport, sans route, approvisionnée par bateaux régulièrement attaqués par des pirates, l'île n'a été longtemps qu'un dangereux mirage pour l'aventurier étranger.
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Hérodote l'appelait l'île au Phoenix. D'autres voyageurs égarés l'ont surnommée la " Galápagos de l'océan Indien ". Depuis des millénaires, l'archipel yéménite fascine les ambitieux et envoûte les rêveurs. Située à l'entrée du Golfe d'Aden, à 350 kilomètres des côtes yéménites, Socotra a été coupée du monde extérieur pendant des décennies. Sans aéroport, sans route, approvisionnée par bateaux régulièrement attaqués par des pirates, l'île n'a été longtemps qu'un dangereux mirage pour l'aventurier étranger. Préservée du tragique destin yéménite rythmé par des décennies de guerres et de terrorisme, Socotra a fini par basculer. Fin avril, des coups de feu saisissent le silence édénique de l'île. " Un soldat a été tué et d'autres ont été blessés. Les forces progouvernementales ont aspergé de feu les rebelles alors qu'ils tentaient de détruire un poste de contrôle ", raconte Mahmoud Ali Ahmed, habitant d'Hadiboh, la principale ville de l'île. Trois bataillons de l'armée régulière viennent alors de faire sécession pour rallier le Conseil de transition du Sud (CTS). Appuyé financièrement et militairement par les Emirats arabes unis, ce mouvement vise à rétablir les frontières de l'ancien " Yémen du Sud ", pays indépendant de 1967 à 1990 dont Socotra faisait partie. " Ces bataillons ont rejoint la rébellion pour tenter un coup d'Etat qui a échoué. Les Emirats les ont payés trois millions de dirhams AED (NDLR : monnaie émiratie, soit 750 000 euros) pour qu'ils se joignent au Conseil de transition du Sud et livrent leurs armes ", accuse Mukhtar al-Rahbi, conseiller du ministre yéménite de l'Information. Le 13 mai, un bateau émirati transportant des armes à destination des séparatistes est a été intercepté par les autorités locales. La nouvelle fait redouter le déferlement, sur l'île, d'une spirale de violences. Malgré une population qui ne dépasse pas les 60 000 habitants et des décennies d'une relative autonomie sans réelle couleur politique, les Socotris sont désormais divisés. Une partie soutient l'indépendance de l'île face à toute ingérence extérieure. L'autre veut voir Socotra rejoindre le Yémen du Sud, dont les leaders basés aux Emirats ont annoncé le 30 avril dernier l'auto- nomie unilatérale de ses provinces. Le " mouvement du Sud ", implanté à Socotra depuis 2007, n'a pourtant été longtemps qu'une organisation marginale. Ce n'est qu'en mai 2018 que les discrets militants insulaires ont commencé à gagner en influence grâce à l'arrivée de quatre avions militaires et une garnison de cent soldats émiratis sur l'île au Phoenix. Sous prétexte de construire une base arrière dans sa guerre contre les Houthis, les insurgés qui contrôlent le nord du pays, et le terrorisme au Yémen, Abou Dhabi ambitionne de prendre le contrôle de Socotra. Routes, hôpitaux, complexes touristiques, rachats de terres, les Emirats promettent aux précaires Socotris monts et merveilles. Le tour de force alerte la communauté internationale. Les Etats-Unis appellent alors les Emirats au respect de la souveraineté yéménite. Dans la " capitale " Hadiboh, des manifestations éclatent et réclament le départ des Emiratis. Le président en exil, Abdrabbo Mansour Hadi, et les autorités locales s'unissent pour faire barrage mais le ver est déjà dans le fruit. Composée à majorité de petits pêcheurs, éleveurs ou agriculteurs, une partie de la population de l'archipel se montre réceptive aux promesses d'investissements émiraties. " L'île est sous-développée. Le gouvernement central s'est toujours soucié de ses intérêts proches et n'a jamais pensé à une politique nationale. L'avenir des Socotris, c'était trop exotique. Quand Socotra est devenu patrimoine mondial de l'Unesco en 2008, l'Etat yéménite a découvert qu'il avait une île ", analyse Bachir al-Mohallal, ancien directeur de cabinet du président Hadi. En mai 2018, des rumeurs courent sur l'île qu'un référendum d'autodétermination est organisé en sous-main par les Emirats. La main invisible d'Abou Dhabi opère sans encombre. La même année, des premiers regroupements de militants séparatistes sont organisés. En juin 2019, un impressionnant cortège d'une centaine de femmes habillées en niqab noir encercle le bâtiment du gouverneur. Munies de pancartes, elles réclament la démission de son locataire, Ramzi Mahrous, qu'elles accusent d'avoir pactisé avec les Frères musulmans du parti politique yéménite al-Islah. Un parti connu pour ses assassinats de militants sudistes socialistes dans les années 1990 et largement combattu au Yémen par les Emirats qui considèrent la confrérie comme un groupe terroriste. " Ramzi Mahrous n'appartient pas à la confrérie des Frères musulmans, mais il fait partie du gouvernement Hadi qui est influencé par le parti al-Islah. Les séparatistes affirment volontiers que leurs opposants appartiennent aux Frères musulmans ou à des organisations terroristes pour les discréditer ", confie Nabeel Nowairah, analyste au Gulf International Forum. " Ce ne sont que des allégations politiques mensongères ", réagit Mohammed Abdullah Amer, attaché de presse du gouverneur de Socotra. Ces événements, inhabituels dans l'île principale, se répètent et font le tour de la région sur les réseaux sociaux. Le CTS devient progressivement une force d'opposition incontournable sur l'île. Abou Dhabi tient alors un agent solide sur qui s'appuyer. Pour Mohammed Abdullah Amer, il n'y a aucun doute possible : les séparatistes ont été soutenus pour que les Emirats prennent le contrôle progressivement de l'archipel. " Les membres du Conseil de transition du Sud à Socotra reçoivent leurs ordres d'Abou Dhabi. Ils perçoivent même des salaires par le biais de l'orga- nisation humanitaire Khalifa Bin Zayed Al Nahyan Foundation officiant à Socotra ", révèle-t-il. " Nous craignons que Socotra soit contrôlée par un tiers. L'île est une zone stratégique en raison de sa position géographique située dans un couloir de navigation international. Avoir un pied à Socotra est un rêve pour de nombreux pays ", ajoute l'attaché de presse du gouverneur. Depuis quelques années, les Emirats arabes unis tentent de s'arroger une influence dans le golfe d'Aden et la mer Rouge. Dans ces eaux perturbées par la piraterie, Socotra fait office de porte-avion de 130 kilomètres de longueur. Un point d'attache précieux en plein milieu du quatrième passage maritime mondial d'approvisionnement énergétique. " Socotra est une opportunité rêvée pour les Emiratis qui veulent devenir les gardiens du golfe d'Aden ", reconnaît François Frison-Roche, chercheur spécialiste du Yémen au Centre national de la recherche scientifique, à Paris. Même constat pour Nabeel Nowairah, analyste au Gulf International Forum : " Des ports maritimes peuvent être construits sur l'archipel pour ravitailler les navires qui transitent vers le détroit de Bab-el-Mandeb. Comme les Emirats arabes unis contrôlent déjà le port d'Aden via les séparatistes sudistes, s'ils prennent Socotra, ils contrôleront une importante route commerciale internationale. " Les Emirats ne sont cependant pas la seule puissance étrangère à lorgner Socotra. Sur l'île, un autre acteur agite ses ficelles : la Turquie. En mai 2018, elle a été l'un des rares pays à s'émouvoir du débarquement militaire émirati à Socotra. Par l'intermédiaire de son ministre des Affaires étrangères, Mevlüt Çavu?o?lu, la Turquie affirme être préoccupée par " ces développements qui constituent une nouvelle menace pour l'intégrité territoriale et la souveraineté du Yémen. " Rival des EAU en Libye, Erdogan tente de contrer son influence au Moyen-Orient et en Afrique de l'Est. Pour ce faire, la Turquie se base au Yémen sur la confrérie des Frères musulmans à laquelle le gouverneur de Socotra est accusé d'appartenir. L'an dernier, la divulgation de photos de Ramzi Mahrous en voyage en Turquie donna du crédit aux accusations le visant. " Ankara cherche à maximiser son influence (au Yémen) en se rapprochant en coulisse des membres (Frères musulmans) du parti al-Islah dont la majorité vit en Turquie ", analyse la chercheuse Fatima Abo Alasrar dans un rapport publié par le Middle East Institute. La Turquie expédie-t-elle des armes ou de l'argent aux Frères musulmans proches du gouvernement Hadi ? Une hypothèse probable, selon François Frison-Roche : " Elle est très liée à la confrérie et elle avance ses pions au Yémen de manière tout à fait étonnante. " Rafat Ali Ibrahim, leader des séparatistes du CTS à Socotra, est formel, Ramzi Mahrous ne gouverne pas seul. Le responsable local de l'île aurait " limogé de nombreux honnêtes fonctionnaires qualifiés dans le secteur civil et militaire pour les remplacer par des militants fidèles aux Frères musulmans. Il a commencé à traquer les opposants politiques de l'île, des journalistes ou des défenseurs des droits de l'homme. Sa politique a provoqué une vague de colère à Socotra. Il a donc amené des mercenaires venus de l'extérieur pour faire face aux contestations ", accuse-t-il, sans en apporter la preuve. Le chef rebelle confirme de son côté le soutien de la coalition arabe engagée au Yémen, dont les Emirats arabes unis. Le choc, par forces yéménites interposées, entre Turquie et Emirats arabes unis pourrait plonger Socotra dans une tempête destructrice. Ahmed al-Sayyad, ancien ambassadeur du Yémen à l'Unesco, a alerté l'instance inter- nationale. " Si un pays étranger venait à s'emparer de l'île, la construction de routes, d'hôtels et de bases militaires pourrait causer des dégâts irréversibles et bouleverser l'écosystème ", redoute-t-il. Questionné sur l'enjeu environnemental de Socotra, le leader des séparatistes, Rafat Ali Ibrahim, tente de rassurer : " Socotra s'épanouira de nouveau le jour où nous reprendrons possession de notre île. " Par Quentin Müller, avec Obeid Ali.