A l'hôpital al-Naser, des cris s'échappent d'une pièce lugubre où sont disposés quelques lits, avec des perfusions reliées à des silhouettes maigres et grimaçantes. Saba Mohammed al-Leith, une fille de 13 ans, se fait recoudre le bras. " Je gardais les moutons dans mon village, à Kharaza, quand un sniper a commencé à me tirer dessus. J'ai couru mais une balle a traversé mon bras et je suis tombée. J'étais en sang... " Saba dit avoir rampé sur plusieurs mètres avant qu'un voisin l'entende et tente de l'évacuer. " Le sniper a tiré des rafales sur la voiture. " Finalement, son sauveur la transporte sur son dos jusqu'à une moto, direction l'hôpital.
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A l'hôpital al-Naser, des cris s'échappent d'une pièce lugubre où sont disposés quelques lits, avec des perfusions reliées à des silhouettes maigres et grimaçantes. Saba Mohammed al-Leith, une fille de 13 ans, se fait recoudre le bras. " Je gardais les moutons dans mon village, à Kharaza, quand un sniper a commencé à me tirer dessus. J'ai couru mais une balle a traversé mon bras et je suis tombée. J'étais en sang... " Saba dit avoir rampé sur plusieurs mètres avant qu'un voisin l'entende et tente de l'évacuer. " Le sniper a tiré des rafales sur la voiture. " Finalement, son sauveur la transporte sur son dos jusqu'à une moto, direction l'hôpital. Situées à plus de 150 kilomètres au nord d'Aden, les provinces d'al-Dhalea et d'Ibb sont prisonnières des affrontements entre les rebelles houthis, soutenus par l'Iran, et les troupes gouvernementales, appuyées par l'Arabie saoudite. Le village de Saba, comme des dizaines dans la région, est coincé sur la ligne de front. Hajer Mohsen, 23 ans, touchée par un sniper dix jours avant Saba, raconte : " On est pris en étau. Les forces de la coalition sont déployées au sud du village et les rebelles houthis se sont retranchés dans l'ancienne école. Ils contrôlent aussi certaines collines surplombant notre hameau, au nord. " La fermière et sa famille ont dans un premier temps voulu quitter leur lieu d'habitation, devenu un champ de bataille, pour le district de Qatabah, reconverti en camp de fortune pour des centaines de réfugiés ayant fui les combats. Là, les bombardements de l'aviation de la coalition et les échanges de tirs avec les Houthis résonnent au loin et ne font plus sursauter d'angoisse les déplacés. Mais, sous les tentes, quelque chose taraude bien plus que la guerre : la faim. A majorité modestes éleveurs de moutons ou cultivateurs de papayes ou de qat (une plante euphorisante), les réfugiés n'ont d'autre choix que de retourner dans leur ferme où leurs arbres fruitiers, leur bétail et leurs puits leur permettent de survivre. Les Nations unies ont alerté sur un risque de famine au Yémen. Un rapport parle de niveaux " alarmants " d'insécurité alimentaire. Selon les estimations, sur la période de juillet à décembre 2020, près de 40 % de la population pourrait souffrir de sous-alimentation aiguë. La crise économique liée à la guerre et aux effets du Covid-19 sur les marchés mondiaux a fait chuter de 19 % la valeur du riyal yéménite et augmenter de 30 % le prix d'un panier alimentaire de base. Par ailleurs, la pandémie a fait diminuer de 20 % les envois de fonds des expatriés à leurs familles et de 80 % les dons venus des riches pays du Golfe qui contribuaient l'an dernier à hauteur de 13 % du PIB (3,8 milliards de dollars). Une catastrophe pour Bachir al- Mohallal, ancien chef de la communication du président Abdrabbo Mansour Hadi : " Beaucoup de familles au Yémen vivent de ces envois d'argent des expatriés qui sont restés eux aussi confinés et n'ont pas touché de salaire. L'envoi de 100 dollars (88 euros) d'un travailleur expatrié peut se répartir sur plusieurs familles. Le confinement, le manque de revenus et la faim sont aussi dangereux que le virus lui-même. " Des invasions de criquets pèlerins ont en plus endommagé les récoltes des rares denrées alimentaires cultivées. Enfin, l'aide humanitaire, nettement ralentie au Yémen - les Nations unies ont réduit de 75 % leurs programmes dans le pays - n'a pas pu délivrer d'aides de première nécessité dans certaines régions à cause du virus. " Le monde ne sait rien de nous, pleure Hajer. Nous sommes réduits à être des plots dans cette guerre maléfique. " Une fois sa blessure à la cuisse soignée, Hajer, comme Saba, retournera à Kharaza. " C'est notre destin. Pas le choix, nous devons retourner dans nos fermes hantées par la mort, les snipers, les bombardements aveugles et les mines. " Des histoires comme celles-là, la région en connaît à foison. Al-Kharaza, al-Mashareeh, al-Jub, Aoukeib, al-Hasha, al-Fakher, Subaira, Hijar ou Batar font office de théâtres où se joue une guerre qui tue femmes, enfants et vieillards, sans distinction. L'organisation locale des droits de l'homme, The Civilian Network, a rapporté 889 assassinats de civils résidant dans ces villages rien qu'entre juin et décembre 2019. Dont 42 enfants, 25 femmes et 9 personnes âgées. En outre, 3 819 civils ont été blessés. Le rapport de l'organisation stipule aussi 783 arrestations de civils par les Houthis, dont 27 enfants, et plusieurs tortures. Soupçonnés de rester dans leurs fermes pour renseigner les forces gouvernementales et la coalition, les paysans et éleveurs d'al-Dhalea et d'Ibb sont devenus des cibles. Entièrement aux mains des rebelles jusqu'en mai 2015, les deux gouvernorats constituent une zone stratégique que les Houthis souhaitent reprendre depuis 2018 au gouvernement. Occuper al-Dhalea leur permettrait de couper une des routes majeures reliant le nord du pays à Aden, d'où se meut la coalition arabe notamment. A Batar, un silence de mort s'est installé. Les dizaines de bâtisses en briques rouges et grises qui s'étalent à perte de vue ont toutes été endommagées par des éclats d'artillerie. Des chats errants se chamaillent au milieu des douilles recouvrant le sol à proximité des habitations désertées. Tout est vide. Chaque palier de porte, chaque fenêtre donne sur des intérieurs vacants, pillés et détruits pour y installer des postes de commandement ou des tranchées. Les bombardements de la coalition ont rasé les rares installations publiques parvenues jusqu'au village. L'école et le petit centre de santé sont en ruine. Batar reprendra vie quand la faim aura frappé ses habitants réfugiés dans le camp de Qatabah. " Il y a 9 000 déplacés à cause de la guerre dans la région d'al-Dhalea, dénonce Nadia Gamal, membre de l'ONG yéménite Peace Track Initiative. Les camps craquent et ne peuvent abriter tous ces civils qui viennent de partout. Les rares organisations humanitaires internationales qui y arrivent donnent de la nourriture aux enfants en état de sous-nutrition, aux femmes enceintes ou aux handicapés mais n'en ont pas assez pour subvenir aux besoins de tout le monde. Le nombre de déplacés grandit car le front à al-Dhalea est irrégulier. Il varie entre escalades de violence et périodes de calme. Il y a fort à faire là-bas. " Selon l'avocat Mohammed al-Waqidi, directeur du bureau des droits de l'homme de la province d'al-Dhalea, 12 civils sont morts en ce mois de juillet à cause de mines terrestres ou de projectiles explosifs. La plupart des victimes sont des femmes et des enfants qui se rendent dans les vallées pour s'approvisionner en eau ou en bois pour cuisiner. La dernière victime était une femme enceinte qui s'appelait Samia Houmash. Deux balles tirées par un tireur d'élite houthi... " Si les rebelles zaydites - branche du chiisme - sont les acteurs principaux des assassinats de civils dans la région, les forces gouvernementales et la coalition en sont aussi la cause. Mohammed rappelle les " bombardements aveugles " des avions saoudiens, entre autres. Voici plus de cinq ans que la guerre s'enlise au Yémen. Les nombreuses pertes et désertions - dues parfois au non-paiement des soldats engagés - du côté des forces gouvernementales ont poussé la coalition à renforcer son soutien militaire. Dans leur guerre contre les rebelles houthis, l'Arabie saoudite et les Emirats arabes unis (EAU) ont eu surtout recours à des mercenaires étrangers et locaux. François Frison-Roche, chercheur au CNRS, révèle que Riyad aurait engagé " pas mal de pilotes étrangers : des Ukrainiens, des Néo-Zélandais ou des Australiens, qui ont l'avantage de connaître comment manier les avions vendus par les Occidentaux. Dans son dernier rapport, l'ONU indique qu'elle enquête sur des crimes de guerre de part et d'autre. Sur certains événements, elle demande par lettres des " explications " à l'Arabie saoudite concernant des bombardements. Dans son langage très policé, l'ONU révèle qu'elle reste souvent en attente de réponses. " Un tiers des soldats des EAU seraient des étrangers. Depuis 2011, le pays s'est attaché les services de Reflex Responses, société militaire privée créée par Erik Prince, connu pour être un grand " entrepreneur " américain durant la guerre en Irak. Au total, Abu Dhabi a dépensé pas moins de 529 millions de dollars pour engager et former des centaines de mercenaires issus d'Amérique latine, souvent Colombiens, très appréciés pour leur expérience de la lutte antiguérilla. A la fin 2015, 1 800 de ces hommes ont été envoyés au Yémen. Se joue aussi le recrutement de milices yéménites locales. Formées dans tout le pays notamment par les Emirats, ces soldats volontaires ont progressivement servi de chair à canon pour le gouvernement. Venus de tribus éparses, certains sont d'anciens combattants ou militants d'Al-Qaeda comme l'a révélé un rapport d'Associated Press. " Il y a eu plusieurs brigades yéménites formées et payées par les Emirats... Mais des arrangements entre tribus peuvent faire changer de camp ou compromettre l'action d'un milicien yéménite. Si l'adversaire lui verse le double, il peut le rejoindre. Il y a eu notamment des accords tribaux entre ces milices, bien armées et formées, avec Al-Qaeda ", explique François Frison-Roche. Un danger de plus pour les civils potentiellement pris à parti en raison d'anciennes rivalités tribales. Malik Mohsen, éleveur au visage creusé et soucieux, n'a pas atteint encore la vingtaine mais n'attend déjà plus grand-chose de la vie. " La mort est la seule chose que nous obtenons gratuitement dans cette région. "Par Quentin Müller et Ali Mahmood.