Le contexte
...

La crise du coronavirus, avec les distorsions qu'elle engendre dans les bilans en pertes humaines, l'efficacité de la vaccination et la rapidité de la reprise économique ne peut pas ne pas avoir d'impact sur les équilibres mondiaux. A ce stade, la Chine, pourtant à l'origine de la pandémie, en sort gagnante. Et prend dès lors une option sur la prétention à une hégémonie mondiale dans les décennies à venir. Revue des enjeux géopolitiques de la crise de la Covid-19 avec le directeur de l'Institut français de recherche internationale (Ifri), Thomas Gomart, auteur de Guerres invisibles (1). Vous écrivez qu'à l'antagonisme soviéto-américain a succédé une rivalité sino-américaine d'une tout autre nature. Quelles sont ses spécificités? La particularité de la guerre froide était que les alliés des Etats-Unis et de l'URSS étaient leurs principaux partenaires commerciaux. Dans le cas de la rivalité sino- américaine, les deux économies sont étroitement liées et les forces en jeu ont une portée systémique. Les Etats-Unis et la Chine représentent, à eux deux, plus de 45% des émissions totales de CO2. C'est une rivalité interpénétrée qui se joue sur plusieurs champs, climatique, sanitaire, économique, militaire et technologique. La puissance ne se mesure-t-elle plus à l'aune de la seule influence stratégique et militaire dans le monde? Les modalités de la puissance se sont diversifiées. La composante militaire reste décisive, en particulier dans son rapport avec l'innovation technologique. Mais la puissance, à savoir la capacité d'Etats à imposer leur volonté à d'autres, passe par une multiplicité de canaux, de nature économique, politique, sociale, technologique... On assiste non pas à un effacement de la puissance mais à une reconfiguration des formes de puissance. Quels sont les avantages que peuvent faire prévaloir les Etats-Unis et la Chine? La taille et la capacité d'avoir une approche globale. Ce sont les deux seuls pays qui peuvent penser globalement leur politique, avec des différences, il est vrai, très profondes. J'en vois principalement trois. Premièrement, la double distinction démographique: la différence de tailles entre les deux populations, avec une population vieillissante en Chine comparée à celle des Etats-Unis. Deuxièmement, les Etats-Unis disposent d'un système d'alliances militaires, ce qui n'est pas le cas de la Chine. Troisièmement, les deux Etats se considèrent évidemment comme capitalistes. Mais le capitalisme aux Etats-Unis repose sur une séparation des pouvoirs entre l'exécutif, le législatif et le judiciaire et, en Chine, il est fondé sur une fusion des pouvoirs dans les seules mains du Parti communiste. Ces trois différences avantagent les Etats-Unis. La Chine peut-elle faire valoir des atouts par rapport aux Américains? Le premier atout de la Chine réside dans la dynamique de rattrapage qui est la sienne, dynamique inscrite dans un projet politique. La rapidité de la montée en puissance de la Chine au cours des quarante dernières années est remarquable: elle a émergé économiquement pour devenir la deuxième puissance mondiale en convoitant ouvertement la première place. La Chine conduit une politique sur plusieurs décennies avec 2049 comme point d'horizon. Ce paradigme est très présent dans les discours de Xi Jinping: la Chine est l'héritière directe d'une grande civilisation antique, à l'instar de l'Egypte, et pense son développement dans un cadre pluriséculaire. Ce n'est pas le cas des Etats-Unis, même si, dans le camp occidental, ils restent davantage que les pays européens capables d'envisager leur politique sur une ou deux générations. Quelles sont les guerres invisibles que se livrent les Etats-Unis et la Chine? Les guerres invisibles ne peuvent pas se comprendre sans les guerres visibles. En 1999, est paru en Chine La Guerre hors limites, un livre rédigé par deux officiers de l' Armée populaire de libération, Qiao Liang et Wang Xiangsui. Ils listaient vingt-quatre types de conflits, allant de la guerre médiatique à la guerre financière en passant par la guerre nucléaire. Ils expliquaient que les militaires n'ont plus le monopole de la guerre et que la conflictualité se joue dans différents champs au même moment. Une crise sanitaire, par exemple, a des arrière-plans financiers, technologiques qui, in fine, aboutissent à un déplacement ou à une redistribution de puissances. C'est ce à quoi nous assistons aujourd'hui. Quels sont les impacts de cette crise sanitaire sur les rapports de force dans le monde? Il est prématuré de porter un jugement définitif parce que cette crise n'est pas finie. Ses conséquences doivent se penser sur une ou deux générations, en particulier dans le domaine économique. Cela étant, au niveau de la de perception, cette crise donne une impression d'efficacité pour les pays asiatiques, et notamment pour la Chine, même si, à la faveur de celle-ci, les masques sont tombés sur les intentions de Pékin, à travers, entre autres, sa diplomatie du "loup" (NDLR: diplomatie agressive en vigueur depuis l'accession au pouvoir de Xi Jinping). Cette crise met en lumière la difficulté pour l'Europe, dans la phase proprement sanitaire, de garder la tête hors de l'eau même si elle y parvient non sans mal. Elle souligne le paradoxe des Etats-Unis, durement touchés, tout en étant capables de réagir vigoureusement en matière vaccinale et de relance économique. Elle a constitué un test pour d'autres zones géographiques avec un impact très fort dans certains pays du Moyen-Orient, au premier chef l'Iran. Globalement, elle accélère la montée en puissance de la Chine au détriment de l'Europe et des Etats-Unis. Le XXIe siècle sera-t-il celui de la Chine et de l'Asie? L'association que vous faites entre la Chine et l'Asie rend la réponse à cette question difficile. C'est très certainement le siècle de l'ambition chinoise. La Chine veut être la première puissance mondiale en 2049, date du centenaire de la République populaire. C'est dit et redit à satiété. Cette posture s'accompagne très clairement d'un déplacement du centre de gravité du système mondial vers l'Asie-Pacifique. Le monde sera beaucoup moins focalisé sur la relation transatlantique et beaucoup plus sur cette zone. Mais cela ne veut pas dire que l'Asie doit être regardée comme unifiée. Ce sera au contraire une Asie dans laquelle les rapports de puissance vont jouer à plein, entre la Chine, le Japon et la Corée du Sud et, surtout, entre la Chine et l'Inde. Que vous inspirent les premiers gestes de Joe Biden en politique internationale? Ils sont en soi positifs par rapport au caractère erratique de la présidence Trump sur de nombreux dossiers. Le retour dans l'Accord de Paris sur le climat est, au-delà du symbole, extrêmement important. Les signaux donnés en faveur du multilatéralisme sont bienvenus. Cela dit, il ne faut pas se tromper sur deux choses. Premièrement, le consensus bipartisan aux Etats-Unis concernant la rivalité avec la Chine est très solide ; l'enjeu portera sur la façon dont les Etats-Unis voient le rôle des Européens dans leur rivalité avec Pékin. Deuxièmement, à propos de la Russie, l'administration Biden est une administration Obama 3. Le durcissement de la relation avec Moscou aura des conséquences, en premier lieu, pour les Européens. La première rencontre assez glaciale entre les diplomaties américaine et chinoise ainsi que les sanctions contre les responsables de la répression des Ouïghours au Xinjiang préfigurent-elles une période de relations troublées entre Washington et Pékin? Cette première rencontre a permis une mise en scène de cette rivalité. Les sanctions prises par l'UE contre la Chine, les premières depuis 1989, marquent une rupture pour le cours de la mondialisation. Elles ont entraîné des contre-mesures immédiates de la part de Pékin, qui dispose de leviers d'action autrement plus puissants qu'en 1989. Il faut bien comprendre que les "guerres invisibles" ne correspondent pas à un horizon d'attente ; nous sommes d'ores et déjà engagés dedans en oscillant en permanence entre la coopération, sur le climat par exemple, la compétition et la confrontation, qui est clairement ouverte dans les domaines numérique et spatial. Il n'y a plus d'autorité morale capable d'imposer un ordre dans le monde, écrivez-vous. L'Europe ne pourrait-elle pas prétendre à ce rôle? Elle y aspire. Elle est convaincue de porter un message universaliste. Elle reste pour un monde ouvert, pour le prolongement de la mondialisation. Elle indique une volonté de ne pas se laisser piéger par la rivalité sino-américaine. En ce sens, elle pourrait probablement rallier d'autres pays à travers le monde. Cela étant, elle se heurte à trois problèmes assez fondamentaux. Ses valeurs universelles sont de plus en plus ouvertement récusées. Ses élites considèrent que le reste du monde aspire à vivre selon le modèle européen ; or, ce n'est pas le cas. Et il y a un effet mécanique: la population européenne représentait 25% de la population mondiale au début du XXe siècle. Elle en représente aujourd'hui 7%. Elle se retrouve surreprésentée dans les instances internationales au détriment d'autres régions qui considèrent que l'heure de l'Europe est passée. (1) Guerres invisibles, Nos prochains défis géopolitiques, par Thomas Gomart, Tallandier, 320 p.