Apeine arrivé, à peine arrêté. Cinq mois après une tentative d'empoisonnement qui a failli lui coûter la vie et dans laquelle l'implication des services secrets du FSB est sérieusement engagée, le principal opposant au pouvoir russe, Alexeï Navalny, n'a pas eu le temps de goûter l'air vivifiant de Moscou. Il a été embastillé dès son débarquement à l'aéroport moscovite de Cheremetievo vers lequel son avion en provenance d'Allemagne avait été dérouté, histoire de le dérober à l'accueil de ses supporters.
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Apeine arrivé, à peine arrêté. Cinq mois après une tentative d'empoisonnement qui a failli lui coûter la vie et dans laquelle l'implication des services secrets du FSB est sérieusement engagée, le principal opposant au pouvoir russe, Alexeï Navalny, n'a pas eu le temps de goûter l'air vivifiant de Moscou. Il a été embastillé dès son débarquement à l'aéroport moscovite de Cheremetievo vers lequel son avion en provenance d'Allemagne avait été dérouté, histoire de le dérober à l'accueil de ses supporters. Alexeï Navalny est directement sous le coup de trois actions en justice. Une violation de son contrôle judiciaire l'a envoyé en prison pour trente jours: soigné à Berlin, il n'a pas répondu à une convocation dans un commissariat de police. Il est poursuivi pour diffamation pour avoir proféré des "informations mensongères et injurieuses pour l'honneur et la dignité" d'un vétéran de la Seconde Guerre mondiale pro-Poutine ; il risque jusqu'à cinq ans de prison. Enfin, le 2 février, un tribunal examinera l'éventuelle révocation du sursis dont il a bénéficié dans le procès qui l'a opposé à la filiale russe d'Yves Rocher au terme duquel il a été condamné, ainsi que son frère, en 2014. Pour Laetitia Spetschinsky, chargée de cours à l'UCLouvain et spécialiste de la Russie, "le harcèlement judiciaire est ancré dans la vie d'Alexeï Navalny depuis une dizaine d'années. Il a fait d'innombrables séjours derrière les barreaux pour toutes sortes de raisons. Avec les élections législatives prévues en septembre, l'année 2021 risque d'être pour lui encore plus marquée par l'actualité judiciaire." Ce harcèlement à répétition forge paradoxalement le statut d'opposant numéro 1 à Moscou de l'ancien blogueur. "Jusqu'il y a encore moins d'un an, le Kremlin n'avait jamais pris la peine de mentionner son nom. Il était absolument en dehors des radars du système des médias russes. Aujourd'hui, que les porte-parole du Kremlin, le speaker de la Douma (NDLR: le Parlement), tous les organes de l'Etat soient tenus de se positionner sur son cas en prononçant son nom démontre qu'il est devenu une personnalité dont le Kremlin doit tenir compte." L'équipe de l'opposant a appelé à des manifestations ce samedi 23 janvier. Leur ampleur sera un test de la popularité de Navalny. Les circonstances ne semblent pas être favorables à une mobilisation d'envergure. Les mesures de prévention liées à la crise de la Covid-19 donnent un argument aux autorités pour restreindre les possibilités de rassemblement. Laetitia Spetschinsky envisage deux hypothèses. "Soit on assiste à un effet boule de neige avec une forte participation des 18-24 ans, c'est-à-dire les citoyens les plus susceptibles de sortir dans la rue pour soutenir l'opposant ou les valeurs qu'il représente. On pourrait avoir à faire alors à un scénario éprouvé sur le mode "manifestation, dispersion, répression, mesures coercitives" jusqu'aux élections législatives de septembre. Soit seules quelques centaines de personnes seulement se mobilisent. Et il faudra alors attendre la nouvelle stratégie proposée par l'équipe Navalny." Le courage affiché par l'activiste à travers son retour au pays malgré une tentative d'assassinat pourrait légitimement contribuer à doper sa popularité. Deux narratifs s'opposent dans les médias russes sur la portée de cette réapparition, note Laetitia Spetschinsky. D'un côté, des commentateurs libéraux le comparent à un Alexandre Soljenitsyne ou à un Nelson Mandela et lui confèrent un statut de héros et d'homme d'Etat capable de changer le destin d'un pays. De l'autre, des analystes proches du pouvoir voient dans son retour le simple prolongement d'une manoeuvre orchestrée par l'étranger pour porter au coeur de la Russie un combat ourdi dans les chancelleries occidentales. Les derniers, plus cyniques peut-être, estiment qu'Alexeï Navalny n'avait pas d'autre choix que de rentrer sous peine de disparaître dans le néant des opposants excentrés. "Son combat se serait arrêté s'il n'était pas rentré en Russie", est convaincue Laetitia Spetschinsky. Au-delà de la figure du politicien courageux revenu défier Vladimir Poutine sur ses terres, la lutte contre la corruption dont Navalny s'est fait le porte-drapeau en créant une fondation dédiée à ce combat en 2011 est une thématique qui parle au Russe moyen. Un contre-pouvoir civil peut-il se muer en opposition politique crédible? "Le combat d'Alexei Navalny a évolué et s'est sophistiqué au fur et à mesure des années, souligne la chargée de cours à l'UCLouvain. Le concept de la lutte contre la corruption s'est développé vers la sphère politique. En appelant ses partisans non pas seulement à s'offusquer de la corruption mais à prendre aussi les armes à leur disposition, à savoir le vote, pour prolonger l'action, son combat anticorruption s'est déplacé vers la sphère politique. Pour lui, le vote intelligent est l'instrument le plus efficace pour lutter contre l'impunité des dirigeants locaux. C'est d'ailleurs à cette fin qu'il se trouvait en Sibérie au moment où il a été victime de l'empoisonnement. Cette évolution a crédibilisé son action parce qu'il n'a pas seulement dénoncé le système, il a aussi proposé des solutions." Les élections législatives de septembre seront donc une échéance cruciale pour Alexeï Navalny et pour la Russie. Elles constitueront aussi une épreuve pour Vladimir Poutine et son pouvoir.