Dimanche, Alexeï Navalny, le charismatique militant anti-corruption et ennemi juré du Kremlin est revenu à Moscou. Opposant inflexible, il avait juré de revenir dans son pays. Contrairement à d'autres qui ont prudemment choisi l'exil, lui avait même pris la peine d'annoncer son retour. Un véritable soufflet à la face des autorités russes. Et dont la réaction ne s'est pas fait attendre.
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Dimanche, Alexeï Navalny, le charismatique militant anti-corruption et ennemi juré du Kremlin est revenu à Moscou. Opposant inflexible, il avait juré de revenir dans son pays. Contrairement à d'autres qui ont prudemment choisi l'exil, lui avait même pris la peine d'annoncer son retour. Un véritable soufflet à la face des autorités russes. Et dont la réaction ne s'est pas fait attendre. Un retour agitéDes dizaines de ses partisans, venus à l'accueillir à l'aéroport de Vnoukovo, seront arrêtés par les forces antiémeutes. Puis l'avion de M. Navalny, accompagné de nombreux journalistes, a été dérouté à la dernière minute vers Cheremetievo, car la brosse d'une déneigeuse traînait sur la piste d'atterrissage du principal aéroport de Moscou. En s'envolant pour Moscou, Alexeï Navalny avait assuré n'avoir peur de rien. "On va m'arrêter? Ce n'est pas possible, je suis innocent", avait-il ironisé. Il sera pourtant interpellé dès son arrivée par le FSIN, le service pénitentiaire russe. Loin d'une arrestation en catimini, son interpellation et sa séparation de son épouse Ioulia, au contrôle de passeports, se sont déroulées sous les objectifs de nombreuses caméras.L'arrestation n'avait rien non plus d'une surprise puisque le service pénitentiaire avait prévenu dès jeudi que Navalny serait appréhendé à son retour pour avoir violé le contrôle judiciaire qui lui était imposé dans le cadre d'une peine de cinq ans de prison avec sursis pour détournements de fonds et que l'opposant juge politiquement motivé. Et se faire soigner à l'étranger n'est visiblement pas un motif suffisant. Par ailleurs, Navalny est aussi visé depuis fin décembre par une nouvelle enquête pour escroquerie, car suspecté d'avoir dépensé pour son usage personnel 356 millions de roubles (3,9 millions d'euros) de dons.Un procès express Nouveau rebondissement ce lundi, puisque, à la surprise générale, un tribunal s'est réuni à la mi-journée au commissariat de Khimki, en banlieue de Moscou, où il est détenu pour examiner une "demande de placement en détention", selon Vadim Kobzev, avocat de l'adversaire numéro 1 du Kremlin. "J'ai vu beaucoup de parodies de justice (...), mais là c'est l'illégalité la plus totale", a réagi dans la salle d'audience M. Navalny, visiblement agacé, selon une vidéo diffusée sur les réseaux sociaux. "Pépé dans son bunker a tellement peur qu'on déchire et qu'on jette le code de procédure pénal à la poubelle", a-t-il ajouté, en référence au président Poutine et au fait qu'un tribunal puisse siéger dans un commissariat.Ce même "tribunal", vient pourtant d'ordonner le placement en détention jusqu'au 15 février de l'opposant, qui a en retour appelé les Russes à "descendre dans la rue" contre le pouvoir. "Alexeï Navalny est placé en détention pour 30 jours, jusqu'au 15 février", a indiqué son avocat Vadim Kobzev sur Twitter. Juste après cette décision, une vidéo de l'opposant filmée dans la salle d'audience a été diffusée sur les réseaux sociaux dans laquelle il appelle les Russes à porter le combat de l'opposition dans la rue. "Ce que ces bandits (au pouvoir) craignent le plus, vous le savez, c'est que les gens descendent dans la rue (...) alors n'ayez pas peur, descendez dans la rue, pas pour moi mais pour vous même, pour votre avenir", a-t-il dit dans une vidéo filmée dans la salle d'audience et diffusée sur les réseaux sociaux. Le bras droit de l'opposant, Léonid Volkov, a immédiatement annoncé sur Twitter que les équipes de M. Navalny "commençaient à se préparer à de grandes manifestations dans tout le pays le 23 janvier"."Prisonnier de conscience"L'ONG Amnesty International a estimé qu'il était désormais un "prisonnier de conscience" victime d'une "campagne implacable" des autorités. L'UE, la France, l'Allemagne ou encore la Pologne et le Royaume uni ont réclamé sa libération tout comme la future administration du président élu américain Joe Biden. Le chef de la diplomatie américaine Mike Pompeo a dénoncé une tentative de "faire taire Navalny". La porte-parole de la diplomatie russe Maria Zakharova leur a rétorqué via Facebook de "se mêler de leurs propres problèmes". Son ministre, Sergueï Lavrov a estimé que les Occidentaux s'en prenaient à la Russie pour "détourner l'attention de la profonde crise qui mine le modèle de développement libéral". Selon lui, l'affaire Navalny est "du ressort des forces de l'ordre" et il s'agit "de faire respecter la loi russe". Un vrai danger pour Poutine ? Alexeï Navalny est devenu une obsession pour le pouvoir russe. D'autant plus que depuis son empoisonnement son aura n'aura fait que grandir. Auteur d'enquêtes gênantes sur la corruption du régime, il a aujourd'hui une stature nationale, bien qu'il reste largement ignoré des médias nationaux russes. Il n'empêche qu'Alexeï Navalny reste la principale voix de l'opposition grâce à une audience très large sur les réseaux sociaux et ses enquêtes sur la corruption des élites. Sa notoriété reste toutefois limitée en dehors des grandes agglomérations et seuls 20% des Russes approuvent son action, selon un sondage du centre indépendant Levada de septembre. Ses démêlés judiciaires lui valent d'être inéligible jusqu'en 2028 mais il a toujours assuré que rien ne viendrait amoindrir sa motivation, même les menaces pesant sur sa sécurité et sa famille (il a deux enfants). Il bataille en particulier depuis des années contre le parti du Kremlin, Russie Unie, qu'il appelle le "parti des voleurs et des escrocs". Ses émissions diffusées sur YouTube - où il rassemble plus de 4,8 millions d'abonnés - sont très populaires et ses enquêtes sur la corruption des élites affichent plusieurs dizaines de millions de vues. Malgré le peu de visibilité qu'il a à l'intérieur de la Russie, cela n'enlève rien au fait que ce qu'il est désormais convenu d'appeler le dossier Navalny est une épine de plus en plus grosse dans le pied de la diplomatie russe. Si les derniers rebondissements tendent à montrer que toutes les protestations venues de l'occident risquent peu d'être entendues, cela ne place pas pour autant la Russie dans une position facile. Ce retour pousse même les autorités dans leurs retranchements. En effet, si les autorités judiciaires le condamnent trop lourdement, cela renforce son image de martyr. Et cela pourrait aussi donner l'impression que les autorités ont véritablement peur de lui. Cela sonnerait aussi le glas de l'illusion qu'il existe encore quelque chose comme l'état de droit en Russie. Empoisonné au NovitchokL'opposant est subitement tombé dans le coma en août, alors qu'il revenait d'une tournée électorale en Sibérie. D'abord hospitalisé à Omsk en Russie, il avait finalement été évacué vers un hôpital berlinois. Ayant survécu à cet empoisonnement présumé, il sera soigné cinq mois en Allemagne. Trois laboratoires européens ont depuis conclu qu'il avait été empoisonné par un agent innervant militaire de type Novitchok, développé à l'époque soviétique, conclusion confirmée par l'Organisation pour l'interdiction des armes chimiques (OIAC). Pour Navalny, 44 ans, il n'y a pas de doute, c'est le président Vladimir Poutine qui a ordonné son assassinat au poison Novitchok. La Russie pour sa part dément et a multiplié les versions : maladie, mauvaise hygiène de vie, provocation de services secrets occidentaux. Quoi qu'il en soit, elle se refuse à ouvrir une enquête criminelle. Quitte à s'attirer des sanctions européennes. Avant son empoisonnement, les autorités ayant plutôt opté pour une technique de harcèlement administratif massif sur lui, sur ses organisations ou ses alliés. L'opposant, son Fonds de lutte contre la corruption (FBK) créé en 2012 comme ses partisans font ainsi régulièrement l'objet d'amendes, de perquisitions, de menaces et d'agressions. Navalny affirme que tout ceci fait office de représailles pour avoir notamment organisé à l'été 2019 un important mouvement de contestation, ayant abouti à un revers pour le pouvoir aux élections locales à Moscou. Ces condamnations légères, mais répétées, vont tout de même lui faire passer près de 200 jours en prison depuis 2017 et presque autant de jours où il sera assigné à résidence. Sous les objectifs du monde entier, Ioulia Navalnaïa a embrassé son mari au contrôle des passeports, avant que la police ne l'emmène, puis a déclaré sobrement que son mari n'avait "pas peur". "Je n'ai pas peur non plus, et je vous appelle tous à ne pas avoir peur", a-t-elle ajouté. Au fil des épreuves subies par son mari, son épouse a peu à peu intégré la sphère publique.Âgée de 44 ans comme Alexeï, Ioulia Navalnaïa, cheveux blonds et yeux clairs comme son mari, est diplômée en économie. Ils se sont rencontrés en 1998 et devaient fêter en août leurs 20 ans de mariage, mais l'opposant était dans le coma. Alexeï Navalny s'est construit une image à l'opposé de Vladimir Poutine, qui fait régner le secret sur sa vie privée. Alexeï et Ioulia montrent fièrement sur les réseaux sociaux leur famille "normale", unie, souriante, avec leurs enfants Daria, 20 ans, étudiante aux Etats-Unis, et Zakhar, 13 ans. Photogéniques, les Navalny connaissent le pouvoir de l'image: "une photo romantique aura plus de likes", écrivait avec humour l'opposant sur Instagram récemment, mettant en avant sa femme au style simple et moderne."Son rôle a changé. De femme de politique, elle devient elle-même femme politique. Elle a du charisme et du charme, c'est une personne créative, courageuse, et elle peut facilement remplacer son mari si nécessaire", relève auprès de l'AFP le politologue Konstantin Kalatchev. Au point que les autorités russes semblent craindre un "scénario bélarusse", où Svetlana Tikhanovskaïa, épouse d'un opposant emprisonné, est devenue le visage d'un mouvement historique de contestation. Un média appartenant au milliardaire proche du Kremlin Konstantin Malofeïev, a menacé samedi le couple de publier de prétendus échanges intimes entre l'opposant et d'autres femmes, demandant en échange à Ioulia de s'engager à ne pas "devenir la Tikhanovskaïa de la Russie" et "jouer à des jeux politiques".Au lendemain de leur retour en Russie, elle publie une photo d'eux, le regard complice dans l'avion, relevant qu'"il n'y a rien que nous ne puissions surmonter". Une phrase accompagnée d'un coeur rouge.Avec L'AFP