La présence d'Éric Zemmour dans le débat présidentiel français constitue une menace démocratique sérieuse. Son score additionné à Marine Le Pen place l'extrême droite à 30% des voix dans un premier tour. Du jamais vu. La menace est réelle: s'il se maintient - et on ne voit guère, à ce stade, ce qui enrayerait la dynamique - un scénario de second tour pour le polémiste est plausible.

La responsabilité des médias est écrasante: désormais prisonniers de la créature qu'ils ont contribué à créer, ils font vivre cette aventure inédite comme un film d'horreur devant lequel on se réjouit de frissonner et de faire frissonner, audimat à l'appui. Sans se rendre compte que le film est bien réel.

Mais le poids des médias ne serait rien si le message et celui qui le porte ne faisaient pas irruption dans une époque qui est à point pour les recevoir. Il devient urgent de tenter de comprendre de quoi Zemmour est le nom.

Je n'ai jamais lu un livre d'Éric Zemmour. Par contre - chose amusante - Zemmour a lu l'un des miens. Mieux: il en a fait une critique pour le Figaro.

C'était début 2019, dans un temps pourtant récent où ni lui ni moi ne faisions de politique. L'éditorialiste prend alors la plume lors de la parution de mon livre "Eros Capital". Cet ouvrage proposait d'envisager que l'amour et le sexe avaient toujours constitué, dans l'histoire de l'humanité, un marché qui n'a jamais osé assumer son nom. De tous mes livres, c'est celui qui a été le moins bien reçu, et le plus souvent réduit à une caricature par ceux qui ne l'ont pas lu. Sa thèse principale a offert à ce livre une réputation un brin sulfureuse qu'il ne méritait pas. Or, Zemmour fut le premier à en rédiger une critique, le jour même de sa parution. Louant les qualités du livre, il me dézingue néanmoins pour mon attachement irraisonné au principe d'égalité entre hommes et femmes:

"François de (sic) Smet n'a nulle envie d'être écartelé et exécuté, même symboliquement. Notre philosophe est courageux mais pas téméraire. Smet agit comme ces courtisans qui osaient dire la vérité au roi mais introduisaient leur propos de multiples révérences et compliments. Il sait où sont les puissants et va donc s'agenouiller devant le dieu de l'époque."

Autrement dit: Zemmour fut déçu car il a cru - à tort, en effet - trouver un allié. Lui s'appuie sur des considérations biologiques pour décrédibiliser les sciences sociales et considérer que le féminisme est d'essence totalitaire; moi j'estime qu'il n'y a pas de contradiction entre la mise au jour des réalités biologiques qui ont façonné l'espèce humaine, en ce compris certaines différences genrées, et la nécessaire et indispensable égalité entre hommes et femmes. Ceux et celles qui s'intéressent à ce débat peuvent lire l'intégralité de la critique ou mieux encore le livre lui-même.

Le piège dans lequel la France est en train de tomber à pieds joints

Mon propos ici est de montrer que le raisonnement de Zemmour dans le cas d'espèce reflète exactement la nature du danger qu'il pose et du piège dans lequel la France - à commencer par les médias, les instituts de sondage et la droite républicaine - sont en train de tomber à pieds joints. S'il donne l'impression de parler à une frange croissante de l'électorat, c'est parce qu'il n'a jamais changé de ton ni d'idéologie dans un environnement qui, par peur, lui laisse les coudées franches dans l'appréhension d'une série de sujets - au point qu'il en apparaisse un spécialiste légitime car non contredit.

Mais c'est surtout parce qu'il va chercher dans les faits - scientifiques, historiques - parfois vrais mais le plus souvent revisités, de quoi proposer un récit cohérent sur la manière dont le monde va et doit aller. Autrement dit, Zemmour est un pur mécaniste : telles causes ne peuvent que nous emmener vers telles conséquences. C'est un grand classique du populisme: nous sommes entraînés par le sens de l'Histoire, tirez-en les peurs et les conséquences utiles. Pour que cela marche, il faut procéder par essentialisme: "la France", "les musulmans", "les femmes" sont des réalités fixes et non négociables, qui n'évolueront pas dans le temps, et dont l'affrontement mutuel constituerait dès lors la seule issue, en mode huntingtonien du "clash des civilisations". C'est simple, ça élude la complexité du monde et des identités, et ça flatte ce qui chez l'être humain, et chez l'électeur, aime les binômes entre cause et effet qui nourrissent une conception du monde facile, où l'on est constamment victime, où nos problèmes sont de la faute des autres - par exemple les politiques, les étrangers, l'Europe - et où la destruction de cet autre, d'une manière ou d'une autre serait la seule issue, à l'issue d'un combat de civilisations.

Tout ceci serait aisément considéré comme grotesque et ne tiendrait pas dix minutes dans un débat académique de moyenne facture. Hélas, nous sommes en politique, et en l'occurence dans une époque politique ouvrant de manière sidérante ses flancs au populisme le plus facile. Et ce populisme trouve sa place, c'est parce qu'on l'a lui a laissée, depuis des années. C'est l'autre volet du problème, et il n'a pas attendu le célèbre polémiste pour exister.

Zemmour est là parce qu'il remplit un vide: celui, béant, laissé par un politiquement correct qui interdit, sous peine de disqualification immédiate, de traiter de sujets identitaires.

Trop longtemps, droite et gauche classiques ont considéré que l'ensemble des problèmes politiques étaient de nature exclusivement socio-économique, et que les questions identitaires (qui sommes-nous, le genre, la diversité, la migration, la laïcité...) devaient être laissées aux extrêmes, et que le fait même d'en parler était dangereux. Antienne qui a la vie dure: lorsque surgit dans le débat public, par exemple, la question des signes religieux ostentatoires, généralement non par la volonté d'un acteur politique mais par le biais d'une décision de justice sanctionnant le flou et l'inaction des pouvoirs publics, ceux qui osent traiter de la neutralité des services publics ou de la prépondérance de la laïcité sur les convictions se voient rapidement renvoyer dans les cordes sur le thème "il y a a des sujets plus importants" ou, s'ils persistent, courent un risque sérieux de se voir traiter de promouvoir la discrimination, le racisme ou l'islamophobie. Je parle, hélas, en connaissance de cause.

Même Marine Le Pen apparaît maintenant comme molle

Le problème est qu'à force de démonétiser toute prise de position démocratique sur l'identité comme flirtant avec les extrêmes, on en fait de facto un sujet traité par les seuls extrêmes. Et lorsqu'arrive un Zemmour décomplexé à la parole entièrement libre, lorsqu'arrive un acteur réellement raciste et xénophobe, qui distribue les horreurs tels des missiles, il peut déployer sa haine dans un environnement prêt à l'accueillir. Un environnement si tétanisé par les questions identitaires que même Marine Le Pen apparaît à présent comme molle face au nouveau parangon de l'identité. Au point que, chose inimaginable en Belgique, les médias - par pur opportunisme commercial et non par idéologie, certes - lui déroulent un tapis rouge sous la forme contemporaine des bordereaux des chaînes d'information en continu.

La menace est d'autant plus redoutable que les saillies xénophobes et les purs mensonges sont entrecoupés de quelques vérités, ce qui rend difficile le travail de contre-argumentation. Ainsi, quand Zemmour explique que l'Islam est une religion, une civilisation et aussi un code juridique, pénal comme civil, et qu'il déduit de cette assertion - vraie - que l'islam serait insoluble dans la République, il oublie de rappeler que toutes les religions, en vérité, constituent des codes de comportement sanctionnés par des textes sacrés.

Nos démocraties modernes ont dû s'établir contre ces corpus religieux pour imposer la loi civile; mais le christianisme n'était a priori pas davantage soluble dans "la République" que l'Islam. Il n'en reste pas moins que les démocraties modernes ont montré qu'elles pouvaient, par leur dynamique d'intégration, s'imposer sur tous les systèmes religieux, tout en protégeant la faculté de chacun de croire et d'exercer son culte. A dire vrai, les démocraties modernes se sont précisément construites contre les religions instituées, en reléguant leur pratique dans la sphère privée et en les privant de pouvoir politique. Pourquoi ce qui a été possible avec le Christianisme ne le serait pas avec l'islam ? En stigmatisant l'islam comme impossible à fondre dans la République, Éric Zemmour essentialise une religion en postulant que tous les musulmans, par définition, feront toujours prévaloir leur identité religieuse sur leur identité civile. Ce qui est un postulat insultant et gratuit.

Au fond, il y a ici deux écoles: d'une part ceux, plutôt à gauche, qui considéreront que c'est en parlant de ces sujets que finissent par surgir des Zemmour ou des extrêmes, avec la complaisance des médias; et ceux qui, comme moi, pensent que c'est en ne parlant pas de ces sujets que l'on se retrouve avec des Trump, un Brexit ou un Vlaams Belang. En effet, qu'on le veuille ou non, les questions identitaires vivent dans la population. S'il est vrai qu'il ne s'agit pas de la préoccupation première des électeurs (dans les sondages thématiques, la santé ou le climat arrivent toujours en amont), ce sont des sujets qui irriguent tous les autres, qui travaillent les esprits et qui peuvent faire basculer une élection. Tout simplement parce que, en politique, l'émotion peut toujours l'emporter sur la raison, et que la nature de ces thèmes fait qu'ils prennent aux tripes les citoyens animés d'une peur universelle: celle de la disparition. La disparition par le recul d'une langue, d'une culture, d'une identité. C'est une peur universelle et légitime, et qui est présente d'ailleurs chez tout le monde: à la fois chez les populations d'origine étrangère qui craignent de disparaître par assimilation, et chez les populations présentes depuis longtemps, qui voient leur quotidien changer, leurs normes fondamentales bousculées, et qui craignent que leur pays, leur ville change au point qu'ils n'y aient plus leur place. Lorsque cette peur s'impose, le syndrome des agendas cachés n'est jamais loin.

Oui, Zemmour est un idéologue raciste, xénophobe et dangereux. Oui, il doit être combattu d'urgence et sans ménagement.

D'une part, il faut combattre Zemmour et ses arguments en pleine lumière, pied à pied. En ce compris sur l'Histoire et les sciences. Cela concerne la droite républicaine, en premier lieu, bien trop modérée face à cette menace, et qui se perdra si elle s'en fait le simple écho. Elle doit réagir beaucoup plus durement et ne pas laisser confisquer son camp par les diatribes populistes. Cela veut dire démontrer son racisme et sa xénophobie de manière implacable. Et ne rien laisser passer.

D'autre part, il faut oser investir les questions identitaires et le faire de manière démocratique. Le meilleur moyen de défendre la laïcité, c'est de ne pas la laisser une seconde aux extrémistes, et de rappeler qu'elle est la condition du vivre-ensemble et la meilleure protection de toutes les convictions. Le meilleur moyen d'apaiser les questions identitaires, c'est de montrer que la diversité a toujours existé, qu'aucune identité n'a jamais été monochrome, et que les valeurs universelles qui sont les nôtres ne sont pas en contradiction avec la revendications de certaines racines; que l'enjeu est simplement de faire prévaloir, dans nos normes et nos valeurs, l'universel contre les particularismes. Nous avons la diversité; mais nous n'avons pas le mélange.

Si nous n'y parvenons pas, la vague qui a porté Trump, le Brexit, Salvini et Zemmour, quand bien même serait-elle contrée en 2022, reviendra de plus en plus forte, jusqu'à nous emporter tous.

Le titre et les intertitres sont de la rédaction.

La présence d'Éric Zemmour dans le débat présidentiel français constitue une menace démocratique sérieuse. Son score additionné à Marine Le Pen place l'extrême droite à 30% des voix dans un premier tour. Du jamais vu. La menace est réelle: s'il se maintient - et on ne voit guère, à ce stade, ce qui enrayerait la dynamique - un scénario de second tour pour le polémiste est plausible.La responsabilité des médias est écrasante: désormais prisonniers de la créature qu'ils ont contribué à créer, ils font vivre cette aventure inédite comme un film d'horreur devant lequel on se réjouit de frissonner et de faire frissonner, audimat à l'appui. Sans se rendre compte que le film est bien réel.Mais le poids des médias ne serait rien si le message et celui qui le porte ne faisaient pas irruption dans une époque qui est à point pour les recevoir. Il devient urgent de tenter de comprendre de quoi Zemmour est le nom.Je n'ai jamais lu un livre d'Éric Zemmour. Par contre - chose amusante - Zemmour a lu l'un des miens. Mieux: il en a fait une critique pour le Figaro. C'était début 2019, dans un temps pourtant récent où ni lui ni moi ne faisions de politique. L'éditorialiste prend alors la plume lors de la parution de mon livre "Eros Capital". Cet ouvrage proposait d'envisager que l'amour et le sexe avaient toujours constitué, dans l'histoire de l'humanité, un marché qui n'a jamais osé assumer son nom. De tous mes livres, c'est celui qui a été le moins bien reçu, et le plus souvent réduit à une caricature par ceux qui ne l'ont pas lu. Sa thèse principale a offert à ce livre une réputation un brin sulfureuse qu'il ne méritait pas. Or, Zemmour fut le premier à en rédiger une critique, le jour même de sa parution. Louant les qualités du livre, il me dézingue néanmoins pour mon attachement irraisonné au principe d'égalité entre hommes et femmes: "François de (sic) Smet n'a nulle envie d'être écartelé et exécuté, même symboliquement. Notre philosophe est courageux mais pas téméraire. Smet agit comme ces courtisans qui osaient dire la vérité au roi mais introduisaient leur propos de multiples révérences et compliments. Il sait où sont les puissants et va donc s'agenouiller devant le dieu de l'époque."Autrement dit: Zemmour fut déçu car il a cru - à tort, en effet - trouver un allié. Lui s'appuie sur des considérations biologiques pour décrédibiliser les sciences sociales et considérer que le féminisme est d'essence totalitaire; moi j'estime qu'il n'y a pas de contradiction entre la mise au jour des réalités biologiques qui ont façonné l'espèce humaine, en ce compris certaines différences genrées, et la nécessaire et indispensable égalité entre hommes et femmes. Ceux et celles qui s'intéressent à ce débat peuvent lire l'intégralité de la critique ou mieux encore le livre lui-même.Mon propos ici est de montrer que le raisonnement de Zemmour dans le cas d'espèce reflète exactement la nature du danger qu'il pose et du piège dans lequel la France - à commencer par les médias, les instituts de sondage et la droite républicaine - sont en train de tomber à pieds joints. S'il donne l'impression de parler à une frange croissante de l'électorat, c'est parce qu'il n'a jamais changé de ton ni d'idéologie dans un environnement qui, par peur, lui laisse les coudées franches dans l'appréhension d'une série de sujets - au point qu'il en apparaisse un spécialiste légitime car non contredit. Mais c'est surtout parce qu'il va chercher dans les faits - scientifiques, historiques - parfois vrais mais le plus souvent revisités, de quoi proposer un récit cohérent sur la manière dont le monde va et doit aller. Autrement dit, Zemmour est un pur mécaniste : telles causes ne peuvent que nous emmener vers telles conséquences. C'est un grand classique du populisme: nous sommes entraînés par le sens de l'Histoire, tirez-en les peurs et les conséquences utiles. Pour que cela marche, il faut procéder par essentialisme: "la France", "les musulmans", "les femmes" sont des réalités fixes et non négociables, qui n'évolueront pas dans le temps, et dont l'affrontement mutuel constituerait dès lors la seule issue, en mode huntingtonien du "clash des civilisations". C'est simple, ça élude la complexité du monde et des identités, et ça flatte ce qui chez l'être humain, et chez l'électeur, aime les binômes entre cause et effet qui nourrissent une conception du monde facile, où l'on est constamment victime, où nos problèmes sont de la faute des autres - par exemple les politiques, les étrangers, l'Europe - et où la destruction de cet autre, d'une manière ou d'une autre serait la seule issue, à l'issue d'un combat de civilisations.Tout ceci serait aisément considéré comme grotesque et ne tiendrait pas dix minutes dans un débat académique de moyenne facture. Hélas, nous sommes en politique, et en l'occurence dans une époque politique ouvrant de manière sidérante ses flancs au populisme le plus facile. Et ce populisme trouve sa place, c'est parce qu'on l'a lui a laissée, depuis des années. C'est l'autre volet du problème, et il n'a pas attendu le célèbre polémiste pour exister.Zemmour est là parce qu'il remplit un vide: celui, béant, laissé par un politiquement correct qui interdit, sous peine de disqualification immédiate, de traiter de sujets identitaires. Trop longtemps, droite et gauche classiques ont considéré que l'ensemble des problèmes politiques étaient de nature exclusivement socio-économique, et que les questions identitaires (qui sommes-nous, le genre, la diversité, la migration, la laïcité...) devaient être laissées aux extrêmes, et que le fait même d'en parler était dangereux. Antienne qui a la vie dure: lorsque surgit dans le débat public, par exemple, la question des signes religieux ostentatoires, généralement non par la volonté d'un acteur politique mais par le biais d'une décision de justice sanctionnant le flou et l'inaction des pouvoirs publics, ceux qui osent traiter de la neutralité des services publics ou de la prépondérance de la laïcité sur les convictions se voient rapidement renvoyer dans les cordes sur le thème "il y a a des sujets plus importants" ou, s'ils persistent, courent un risque sérieux de se voir traiter de promouvoir la discrimination, le racisme ou l'islamophobie. Je parle, hélas, en connaissance de cause.Le problème est qu'à force de démonétiser toute prise de position démocratique sur l'identité comme flirtant avec les extrêmes, on en fait de facto un sujet traité par les seuls extrêmes. Et lorsqu'arrive un Zemmour décomplexé à la parole entièrement libre, lorsqu'arrive un acteur réellement raciste et xénophobe, qui distribue les horreurs tels des missiles, il peut déployer sa haine dans un environnement prêt à l'accueillir. Un environnement si tétanisé par les questions identitaires que même Marine Le Pen apparaît à présent comme molle face au nouveau parangon de l'identité. Au point que, chose inimaginable en Belgique, les médias - par pur opportunisme commercial et non par idéologie, certes - lui déroulent un tapis rouge sous la forme contemporaine des bordereaux des chaînes d'information en continu. La menace est d'autant plus redoutable que les saillies xénophobes et les purs mensonges sont entrecoupés de quelques vérités, ce qui rend difficile le travail de contre-argumentation. Ainsi, quand Zemmour explique que l'Islam est une religion, une civilisation et aussi un code juridique, pénal comme civil, et qu'il déduit de cette assertion - vraie - que l'islam serait insoluble dans la République, il oublie de rappeler que toutes les religions, en vérité, constituent des codes de comportement sanctionnés par des textes sacrés. Nos démocraties modernes ont dû s'établir contre ces corpus religieux pour imposer la loi civile; mais le christianisme n'était a priori pas davantage soluble dans "la République" que l'Islam. Il n'en reste pas moins que les démocraties modernes ont montré qu'elles pouvaient, par leur dynamique d'intégration, s'imposer sur tous les systèmes religieux, tout en protégeant la faculté de chacun de croire et d'exercer son culte. A dire vrai, les démocraties modernes se sont précisément construites contre les religions instituées, en reléguant leur pratique dans la sphère privée et en les privant de pouvoir politique. Pourquoi ce qui a été possible avec le Christianisme ne le serait pas avec l'islam ? En stigmatisant l'islam comme impossible à fondre dans la République, Éric Zemmour essentialise une religion en postulant que tous les musulmans, par définition, feront toujours prévaloir leur identité religieuse sur leur identité civile. Ce qui est un postulat insultant et gratuit.Au fond, il y a ici deux écoles: d'une part ceux, plutôt à gauche, qui considéreront que c'est en parlant de ces sujets que finissent par surgir des Zemmour ou des extrêmes, avec la complaisance des médias; et ceux qui, comme moi, pensent que c'est en ne parlant pas de ces sujets que l'on se retrouve avec des Trump, un Brexit ou un Vlaams Belang. En effet, qu'on le veuille ou non, les questions identitaires vivent dans la population. S'il est vrai qu'il ne s'agit pas de la préoccupation première des électeurs (dans les sondages thématiques, la santé ou le climat arrivent toujours en amont), ce sont des sujets qui irriguent tous les autres, qui travaillent les esprits et qui peuvent faire basculer une élection. Tout simplement parce que, en politique, l'émotion peut toujours l'emporter sur la raison, et que la nature de ces thèmes fait qu'ils prennent aux tripes les citoyens animés d'une peur universelle: celle de la disparition. La disparition par le recul d'une langue, d'une culture, d'une identité. C'est une peur universelle et légitime, et qui est présente d'ailleurs chez tout le monde: à la fois chez les populations d'origine étrangère qui craignent de disparaître par assimilation, et chez les populations présentes depuis longtemps, qui voient leur quotidien changer, leurs normes fondamentales bousculées, et qui craignent que leur pays, leur ville change au point qu'ils n'y aient plus leur place. Lorsque cette peur s'impose, le syndrome des agendas cachés n'est jamais loin.Oui, Zemmour est un idéologue raciste, xénophobe et dangereux. Oui, il doit être combattu d'urgence et sans ménagement.D'une part, il faut combattre Zemmour et ses arguments en pleine lumière, pied à pied. En ce compris sur l'Histoire et les sciences. Cela concerne la droite républicaine, en premier lieu, bien trop modérée face à cette menace, et qui se perdra si elle s'en fait le simple écho. Elle doit réagir beaucoup plus durement et ne pas laisser confisquer son camp par les diatribes populistes. Cela veut dire démontrer son racisme et sa xénophobie de manière implacable. Et ne rien laisser passer.D'autre part, il faut oser investir les questions identitaires et le faire de manière démocratique. Le meilleur moyen de défendre la laïcité, c'est de ne pas la laisser une seconde aux extrémistes, et de rappeler qu'elle est la condition du vivre-ensemble et la meilleure protection de toutes les convictions. Le meilleur moyen d'apaiser les questions identitaires, c'est de montrer que la diversité a toujours existé, qu'aucune identité n'a jamais été monochrome, et que les valeurs universelles qui sont les nôtres ne sont pas en contradiction avec la revendications de certaines racines; que l'enjeu est simplement de faire prévaloir, dans nos normes et nos valeurs, l'universel contre les particularismes. Nous avons la diversité; mais nous n'avons pas le mélange.Si nous n'y parvenons pas, la vague qui a porté Trump, le Brexit, Salvini et Zemmour, quand bien même serait-elle contrée en 2022, reviendra de plus en plus forte, jusqu'à nous emporter tous.Le titre et les intertitres sont de la rédaction.