Quatre cent quatre-vingts. Si chaque pays membre de l'Union européenne acceptait d'accueillir 480 candidats réfugiés sur son territoire, le problème des anciens résidents du camp de Moria sur l'île de Lesbos, ravagé par un incendiedans la nuit du mardi 8 au mercredi 9 septembre, serait réglé. Or, dix jours après l'évacuation forcée du plus grand centre de rétention de migrants sur le sol européen, l'Union européenne se montre incapable de répondre à l'urgence humanitaire et au défi en matière de droits humains. Elle s'active beaucoup plus pour porter assistance à la Grèce dans son bras de fer avec la Turquie, qui a affiché des prétentions d'exploitation pétrolière et gazière dans les eaux territoriales de son voisin, que pour secourir les sans-abri de Lesbos et forcer Athènes à traiter ses candidats à l'asile selon les valeurs de l'Union.
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Quatre cent quatre-vingts. Si chaque pays membre de l'Union européenne acceptait d'accueillir 480 candidats réfugiés sur son territoire, le problème des anciens résidents du camp de Moria sur l'île de Lesbos, ravagé par un incendiedans la nuit du mardi 8 au mercredi 9 septembre, serait réglé. Or, dix jours après l'évacuation forcée du plus grand centre de rétention de migrants sur le sol européen, l'Union européenne se montre incapable de répondre à l'urgence humanitaire et au défi en matière de droits humains. Elle s'active beaucoup plus pour porter assistance à la Grèce dans son bras de fer avec la Turquie, qui a affiché des prétentions d'exploitation pétrolière et gazière dans les eaux territoriales de son voisin, que pour secourir les sans-abri de Lesbos et forcer Athènes à traiter ses candidats à l'asile selon les valeurs de l'Union. L'Allemagne a accepté d'accueillir quelque 1 500 réfugiés et la France une partie des enfants non accompagnés. Un effort insuffisant. Sur place, la plupart des migrants n'ont toujours pas retrouvé d'abri. Certains refuseraient du reste de réintégrer un camp de la taille de Moria (quelque 12 000 résidents) où ils ont été enfermés en raison - un prétexte selon plusieurs d'entre eux - de l'épidémie de coronavirus. Cette phase de transition dont on ne voit pas l'issue accroît le risque de tensions avec les habitants. La police grecque a dressé des barrages autour de la ville de Mytilène, qui abrite le seul hôpital permanent de l'île. Début 2020, le conseiller du comité consultatif du Conseil des droits de l'homme des Nations unies, Jean Ziegler, avait publié Lesbos, la honte de l'Europe (Seuil), récit de sa visite quelques mois plus tôt au camp de Moria. "Alors que j'exerçais comme rapporteur spécial des Nations unies pour le droit à l'alimentation, j'ai parcouru la Rocinha, la plus grande favela de Rio de Janeiro, les slums des Smokey Mountains de Manille et les puantes shantytowns de Dacca, au Bangladesh, écrivait-t-il. Mais jamais je n'ai été confronté à des habitations aussi sordides, à des familles aussi désespérées que dans les oliveraies de Moria", jouxtant le camp. La situation à Lesbos relève donc de la chronique d'un drame annoncé que les autorités grecques et européennes n'ont pas pu prévenir. Jean Ziegler nous livre son analyse. L'accession au pouvoir à Athènes d'un gouvernement de droite dirigé par le parti Nouvelle Démocratie a-t-elle apporté un changement dans le traitement des réfugiés ? Depuis que Kyriakos Mitsotakis est à la tête du gouvernement, les lois sur les migrants se sont durcies. La police a créé une unité spéciale chargée d'arrêter les réfugiés dans les rues et de les emprisonner. Sur la frontière terrestre entre la Grèce et la Turquie, un réfugié pakistanais et un autre, syrien, ont été tués par balles par la police des frontières dans la région de la ville de Kastanies, à l'extrémité nord-est du pays. Au même moment, le 3 mars, à la faveur d'une visite en Grèce, la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen félicitait Athènes d'être le "bouclier de l'Europe". Entendez : merci aux Grecs de protéger les Européens des barbares. Dans la vision de l'Union européenne, le réfugié est présenté comme une menace pour le mode de vie européen. Cette attitude conjuguée aux opérations de "push-back" (NDLR. : refoulement d'embarcations de réfugiés dans les eaux internationales) participe d'une stratégie de l'effroi absolument dégueulasse. Pensez-vous qu'il y a de la part de l'Union européenne une volonté délibérée de dissuader les migrants de la rejoindre ? Oui, mais c'est inefficace. Quand vous vivez dans la région d'Idlib au nord-ouest de la Syrie et que vous voyez l'aviation russe bombarder les quartiers d'habitations, les boulangeries, les écoles, les hôpitaux, vous voulez partir, quelles que soient les nouvelles qui proviennent de Lesbos. Mais pour l'Union européenne, cette politique a deux conséquences terribles. L'annulation de facto du droit d'asile, reconnu dans l'article 14 de la Déclaration universelle des droits de l'homme : " Quiconque est persécuté dans son pays d'origine [...] a le droit de traverser les frontières et de demander protection [...] ". Empêcher les gens de déposer leur demande d'asile détruit un des fondements de l'Union européenne. Et puis les opérations de " push-back " pratiquées par l'Otan ou par Frontex, l'agence européenne de garde-côtes et de garde-frontières, est une violation totale du droit international public. Ursula von der Leyen mériterait d'être déférée devant la Cour pénale internationale pour crime contre l'humanité. Comment expliquez-vous l'inaction de l'Union européenne à l'égard des réfugiés ? La Commission européenne explique que les mouvements xénophobes progressent en Europe. C'est un fait : on voit, sur le long terme, les poussées de l'AfD en Allemagne, de la Ligue en Italie ou du Rassemblement national en France. Aux yeux des dirigeants de ceux-ci, les étrangers, les migrants sont responsables de la pauvreté, du chômage, du travail précarisé, de la crise économique, etc. C'est la logique du bouc émissaire. La Commission estime qu'un moyen de freiner la progression de ces mouvements est de faire un pas dans leur direction, et donc, de réduire par tous les moyens possibles, même illégaux, l'arrivée des candidats réfugiés en Europe. C'est une profonde erreur. On ne peut pas faire des compromis avec les racistes. Il faut les combattre. Croire qu'en réduisant le nombre de réfugiés en Europe, on va freiner les mouvements racistes et xénophobes est une erreur historique totale. Avec un raciste, toute concession est dangereuse. Il n'y a pas d'impuissance en démocratie. La France, l'Allemagne sont de vraies et puissantes démocraties. Et nous sommes tous, à notre niveau, responsables. Nous devons susciter l'insurrection des consciences, qui peut utiliser toutes les armes constitutionnelles, pour forcer les gouvernements et la Commission européenne à changer radicalement de stratégie au lieu de voir dans le réfugié un adversaire. Ce qui nous sépare des victimes de Moria ou d'ailleurs, c'est le seul hasard de la naissance. Ne croyez-vous pas à un sursaut de l'Union européenne au vu des réactions de certaines communes et associations ? Je ne vois pas de changement de la politique européenne. L'Union s'est engagée à prendre tout de suite 400 enfants non accompagnés. Il y a à peu près 4 000 enfants non accompagnés, survivants de naufrages, rien qu'à Moria. L'UE en prend 400. C'est ridicule et inhumain. En Allemagne, en Suisse, des maires de villes se disent prêts à accueillir tel ou tel nombre de réfugiés. Et pourtant, les gouvernements ne bougent pas. L'idéal serait d'en revenir au plan de relocalisation imaginé par l'Union européenne en 2017. Un contingent de réfugiés avait été attribué à chaque Etat membre en fonction du PIB national et de l'assiette démographique... Mais les huit pays de l'Europe centrale et de l'Est l'ont refusé. La Commission européenne pourrait leur appliquer des sanctions. Ces Etats bénéficient de subventions du Fonds de cohésion régionale. Ces cinq dernières années, 64,7 milliards d'euros leur ont été attribués. Les statuts prévoient qu'en cas de violation des droits de l'homme, ils peuvent être suspendus. Ursula von der Leyen pourrait donc priver ces pays de fonds importants. Mais elle s'y refuse parce qu'elle est l'otage de l'extrême droite européenne. Que pourrait faire en Grèce le Haut commissariat aux réfugiés des Nations unies ? Il serait temps qu'il se réveille parce qu'il serait capable, lui, d'assurer un changement de la situation. Mais son action est régie par le principe de la subsidiarité. Et, en l'occurrence, il a délégué sa compétence au gouvernement grec. Cet accord de subsidiarité devrait être annulé immédiatement. Le Haut commissariat aux réfugiés des Nations unies, qui dispose juste d'un bureau à Lesbos actuellement, devrait prendre directement en charge les persécutés de Moria pour les nourrir, pour les enregistrer. Le HCR doit entreprendre ce travail puisque la subsidiarité a conduit à la catastrophe. Le fera-t-il ? Le HCR fonctionne sous la pression de l'opinion publique, selon ce que lui dictent les peuples et les gouvernements. Il pourrait certainement prendre les choses en main, gérer les cinq hot spots établis en Grèce, rétablir le fonctionnement normal du droit d'asile et assurer des conditions de vie convenables aux réfugiés...