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Confiné, en ces temps d'épidémie de coronavirus, dans la cave de son habitation du Delaware, où il a installé un studio d'enregistrement lui permettant de s'adresser à ses supporters sur les réseaux sociaux, Joe Biden ronge son frein. Depuis sa victoire, le 10 mars dernier, lors du scrutin du mini-Tuesday, l'issue des primaires ne faisait plus de doute. Le retrait de Bernie Sanders, intervenu le mercredi 8 avril, est tout au plus venu officialiser ce qui était bien compris par tous : Joe Biden défiera en novembre prochain Donald Trump pour espérer devenir le 46e président des Etats-Unis. Mais le candidat démocrate, empêché par la pandémie de tenir tout meeting électoral, devra se démener pour exister sur la scène médiatique. " On va enfin pouvoir se mettre au travail. " Jill Biden, épouse du candidat, résumait, le 9 avril, par ses propos le sentiment général de soulagement au sein du camp du démocrate centriste après que Bernie Sanders a renoncé à poursuivre sa campagne. Cet abandon acté, la tâche qui incombe au clan Biden n'en reste pas des plus simples. Elle consiste à jouer un jeu d'équilibriste en s'affichant assez consensuel pour ratisser les voix du centre et assez ouvert au flanc gauche du parti pour pousser les partisans de Sanders à se mobiliser en sa faveur. Car le problème est bien là. Si les sondages projettent que quatre sympathisants de Sanders sur cinq se tourneront vers Joe Biden le jour venu, ces derniers lui vendront chèrement leur peau. Le retrait précoce du sénateur du Vermont offre au candidat centriste un avantage considérable en matière de temps : il a six mois pour unifier son parti. Mais la main tendue de Biden vers l'aile gauche des démocrates est pour l'instant considérée avec scepticisme par les diverses organisations progressistes affiliées au mouvement, qui l'accusent de ne représenter aucunement leurs partisans (essentiellement les moins de 45 ans). Ces organisations (Sunrise Movement, Justice Democrats, entre autres) entendent peser sur le débat en poussant Joe Biden à reprendre à son compte certaines de leurs idées : nouvelle politique écologique (Green New Deal), annulation d'une partie de la dette étudiante, hausse des taxes sur les tranches supérieures de revenu, réduction des armes à feu, politiques sociales plus ambitieuses et refonte du système de santé. La crise du coronavirus, qui laisse de nombreux Américains sans ressources financières ou capacité à se soigner sans se ruiner, pourrait profiter à Joe Biden, qui a laissé entendre, le 10 avril, que ces aspects, en plus de la question de dette étudiante, constitueront des axes de rapprochement entre son propre programme et celui de son ancien rival. Lire également "Trump refuse de prendre les commandes"Joe Biden - c'est son point faible - donne l'image d'un candidat désuet, voire, selon certains, carrément dépassé. Un commentaire caustique placé sur sa page Facebook (" Personne n'aime dire à grand-père qu'il est temps d'arrêter de conduire ") résume assez bien la situation. Si Joe Biden peine à exister en ces temps de pandémie, il peine surtout à " exciter " les électeurs. Certes, son expérience politique de plus de cinquante ans (sept mandats de sénateur, deux mandats de vice-président) inspire un respect certain. Mais son absence de positionnement politique, consécutif à sa stratégie visant à rallier à la fois les progressistes et les centristes, lui donne auprès des électeurs américains l'image d'un candidat incertain, élément renforcé par ses gaffes à répétition. Un sondage révélait ainsi récemment qu'au sein même de ses partisans, un quart seulement se montrait " fortement enthousiasmé " par sa candidature. Dans ce contexte, nulle surprise que le taux de pénétration de son discours auprès du public américain soit famélique : il n'a que cinq millions d'abonnés sur Twitter (le président Trump en compte 80 millions) et ses vidéos " faites maison " n'ont été vues que par quelques centaines de milliers d'électeurs. Une paille. Lire également "Obama : Biden est capable de guider l'Amérique à travers les 'heures les plus sombres'"Dans ce contexte, il n'est pas étonnant que les médias américains, focalisés comme jamais sur la pandémie du coronavirus, se montrent peu enclins à accorder au candidat démocrate un espace médiatique dont il a pourtant un cruel besoin. Malgré quelques apparitions sur les chaînes nationales ces dernières semaines, toujours depuis son sous-sol, Joe Biden se trouve réduit à invectiver le président sur les réseaux sociaux, où, faisant feu de tout bois, il tente de tirer parti de la gestion erratique de la pandémie dans le chef de ce dernier. En mettant notamment en avant sa propre approche éminemment plus inclusive en matière de soins de santé, il avance un élément qui pourrait évidemment jouer en sa faveur si la crise devait s'éterniser ou provoquer un nombre de décès hors de tout contrôle. Mais la pandémie reste relativement contenue à l'heure actuelle : les Etats-Unis comptaient par exemple à la date du 14 avril quatre fois moins de décès par habitant que la Belgique. Au contraire de Biden, le président Trump, par ses points de presse quotidiens diffusés depuis la Maison-Blanche, jouit d'une exposition médiatique qui lui permet de justifier son action politique et, plus important encore, de définir l'agenda, art dans lequel il excelle véritablement. Si de nombreuses voix se montrent extrêmement critiques quant à la gestion de la crise sanitaire par l'administration présidentielle, les derniers sondages d'opinion en la matière se montrent pourtant assez favorables au président. Cependant, rien n'est perdu pour Joe Biden. Les études d'opinion pour le scrutin présidentiel de novembre restent bonnes et si la situation sanitaire venait à se dégrader davantage, les semaines qui viennent pourraient permettre au candidat démocrate de promouvoir son propre programme, éminemment plus inclusif et égalitariste que celui de Donald Trump. La pandémie pourrait ainsi être une belle occasion pour Biden de faire d'une pierre deux coups : diffuser ses idées auprès du grand public et justifier aux électeurs centristes son ralliement à des idées politiques plus progressistes en matière de soins de santé.Par Maxence Dozin.