Gaz et électricité connaissent des pics de prix sans précédent. Avec, comme conséquence concrète pour le citoyen, une augmentation de la facture du fournisseur. Dans ce décryptage, nous allons aborder, avec trois experts, les causes du phénomène. En quatre temps : comment et pourquoi arrive-t-on à une telle situation ? (1), pouvait-on anticiper ? (2), pourquoi la hausse des prix impacte-t-elle toutes les énergies au même moment ? (3), et comment envisager l'avenir ? (4).
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Gaz et électricité connaissent des pics de prix sans précédent. Avec, comme conséquence concrète pour le citoyen, une augmentation de la facture du fournisseur. Dans ce décryptage, nous allons aborder, avec trois experts, les causes du phénomène. En quatre temps : comment et pourquoi arrive-t-on à une telle situation ? (1), pouvait-on anticiper ? (2), pourquoi la hausse des prix impacte-t-elle toutes les énergies au même moment ? (3), et comment envisager l'avenir ? (4). "Ces dernières années, il y a eu trop peu d'investissements dans la filière gaz-pétrole-charbon par rapport à la demande. Avant, la production de gaz en Europe était bonne. Mais maintenant, ce n'est plus du tout le cas. La baisse de production en Europe fait qu'on devient dépendant", nous contextualise Damien Ernst, professeur à l'Université de Liège et spécialiste de la question énergétique. La crise sanitaire, passée par là, a accentué le phénomène. "La crise du Covid a changé la donne", confirme Damien Ernst. "Avant la crise sanitaire, le prix du gaz était à 18 euros par MWh, maintenant, on est à 156 euros par MWh. Cela représente 850% d'augmentation pour le gaz!", alarme-t-il.Un économiste belge de renom abonde : "D'abord, il y a un phénomène de reprise économique, après la crise du covid. Toute l'épargne qui a été accumulée pendant la crise sanitaire se dégaze. Non seulement la demande augmente, mais l'offre doit suivre. Autant du côté des acheteurs que des producteurs, on fait face à une demande conséquente. Ne l'oublions pas : presque toute activité demande de l'énergie."Philippe Ledent, économiste chez ING, pose le décor. "Il y a beaucoup de demande, dans un marché où, pour différentes raisons, l'offre est limitée. L'équilibre entre l'offre et la demande est donc beaucoup plus tendu pour le moment." Pourquoi la demande a-t-elle augmenté ? "Il y a évidemment la réouverture de l'économie post-covid, après une période où l'activité a été réduite, et où les stocks de gaz sont au plus bas."Pourquoi les stocks de gaz sont-ils si bas ? Philippe Ledent note plusieurs élements. "Notamment car le printemps a été pluvieux en Europe. Ce qui fait que cette période, qui est normalement propice pour reconstituer les stocks, a connu une consommation de gaz conséquente. Donc : les stocks sont bas, l'économie reprend, et il y a une demande importante." En Europe, l'hiver est assez long et froid : c'est un problème. Les réserves stratégiques ont donc baissé. Tout comme en Russie. "Maintenant, Russes et Européens tentent de reconstituer leurs réserves stratégiques. On est également dépendants du Nord-Stream, le fameux pipeline qui vient de Russie, mais qui n'est pas encore tout à fait opérationnel. Il le sera d'ici janvier. Cela signifie que l'on aura sans doute des prix encore très élevés d'ici la fin de l'année", complète un autre économiste. De manière générale, il y a donc une demande mondiale de gaz qui augmente. "Le gaz naturel est vu partout dans le monde comme étant l'énergie de la transition. C'est surtout vrai par rapport au charbon, encore largement utilisé en Allemagne ou en Chine, par exemple. La demande est donc très forte pour toutes ces raisons-là", explique Philippe Ledent.Que se passe-t-il avec l'offre?Premier phénomène, l'offre est toujours contrainte par les capacités de production. Depuis 2014, les prix de l'énergie, liés à l'effondrement des prix du pétrole, sont restés beaucoup plus bas. Il s'agit donc d'une période où les investissements sont réduits en infrastructure pour extraire des énergies fossiles ou les transporter. "C'est moins rentable, car le prix est bas. Et donc aujourd'hui, on se retrouve dans une situation où la demande se relève mais l'infrastructure n'est pas là. Les prix s'envolent, ça devient soudainement beaucoup plus rentable. Les investissements reprennent", détaille Philippe Ledent. "Mais comme cela met du temps à être mis en place, pendant ce laps de temps, on retrouve une forte tension sur le marché. C'est ce qu'on appelle le "'super cycle des matières premières", pointe-t-il. Super cycle, car ce sont des cycles longs : entre le moment où la décision d'investir est prise et le moment où l'infrastructure est au point, il peut se passer 4 ou 5 ans. "C'est comme cela qu'on se retrouve avec des longs phénomènes de sous-capacité qui mettent une tension sur les prix ou de surcapacité qui font chuter les prix", résume Philippe Ledent.Le deuxième phénomène sur l'offre peut se résumer en deux sous phénomènes temporaires. Premièrement, il y a beaucoup de maintenance dans les installations d'extraction de gaz en Norvège et en Russie. "Cela veut dire que ces pays ne produisent pas à pleine capacité et ils sont fournisseurs de l'Europe. Deuxièmement, il y a le petit jeu géopolitique de la Russie qui veut faire la publicité de Nord Stream 2 et qui limite l'exportation de gaz vers l'Europe."En plus d'une forte demande et d'une contrainte sur l'offre, les grosses industries sont soumises à des quotas d'émissions de C02. "Les producteurs d'électricité par le charbon sont donc motivés à switcher vers le gaz car le charbon émet deux fois plus de C02 que le gaz pour la production d'électricité. Par effet de cascade, cela a provoqué aussi une augmentation du prix de l'électricité. Quand on mixe tous ces éléments, on se retrouve dans une situation où les marchés sont très tendus", analyse l'économiste.De manière plus générale, il faut aussi garder à l'esprit qu'actuellement, il y a probablement une sorte d'emballement, d'exagération. "Les opérateurs sont dans le flou, et il y a probablement des spéculateurs qui entrent dans la danse. Le marché est à la recherche d'un nouvel équilibre", tempère ainsi Philippe Lendent, pour qui "la situation actuelle ne va pas se prolonger indéfiniment, mais il est probable qu'elle soit encore tendue quelques mois." Quel constat?Quel constat peut-on donc tirer sur la situation actuelle ? "Aujourd'hui, concrètement, on fait face à une pénurie d'énergie. Certains se rendent compte qu'ils ne sont pas assez approvisionnés. Ils n'ont pas de contrat à terme, qui permettrait de sécuriser leur approvisionnement. Le prix du gaz est passé à 135 euros. Cela signifie une augmentation de 2000 euros par an pour un ménage moyen", nous glisse une source économique. Damien Ernst, spécialiste de la question énergétique, ne cache pas son inquiétude. "La crise est totale. Le gaz était à 98 euros par MWh en début de semaine, il a depuis explosé jusqu'à 156 euros par MWh. Sur les marchés, il n'y a plus de gaz, plus de charbon, donc les prix s'envolent. Avec ces prix, la facture de gaz et d'électricité pour un ménage moyen augmente de l'ordre de 3000 euros par an.""Depuis début août, j'avertis quant à l'arrivée d'une crise majeure", s'agace Damien Ernst. "Le gouvernement n'a pas anticipé, et n'a pas réagi. Alors qu'on savait que la Russie n'avait plus de réserves en gaz. On savait aussi que certains acheteurs postposaient leurs achats car le gaz était déjà trop élevé déjà à ce moment-là. Mais c'était impensable de prédire une augmentation du gaz à 156 euros/MWh", reconnaît-il."Tout ça, on ne pouvait pas l'anticiper. C'était inenvisageable", nous concède notre autre source économique. "Alors, on se dit qu'on est ou qu'on arrive dans un marché purement spéculatif, qui s'auto-alimente. Mais ce n'est pas le cas ici. Car le gaz est acheté par des profiteurs qui en ont besoin. Ici, il ne s'agit même pas d'acheter pour revendre plus cher. Ce n'est pas une bulle spéculative, mais une réalité", affirme-t-il.Pour Philippe Ledent, le phénomène a été anticipé, mais pas dans toute son ampleur. "Quand on constatait les prix des matières premières en 2020, on savait qu'à la réouverture des économies, ça allait augmenter. Par contre, l'ampleur du phénomène a été accentué par des éléments moins prévisibles comme la grande attraction pour le gaz naturel, les quotas C02, les problèmes géopolitiques et les problèmes de maintenance. Le fait qu'il y aurait une inflation par l'énergie, c'était par contre très clair. Qu'elle prenne de telles proportions, c'était moins attendu." Rappelons d'abord que l'électricité est une énergie secondaire. En d'autres termes, elle est produite à partir d'une autre énergie. Quand le prix de l'électricité s'envole, c'est donc lié à l'envolée des prix des énergies primaires que sont gaz et pétrole. Damien Ernst explique la concordance de l'augmentation des diverses énergies par des mécanismes de substitution, d'une filière à l'autre. "Par exemple : la hausse du prix du gaz va rallumer toutes les centrales qui ont besoin de pétrole pour produire de l'électricité. La demande en barils augmente énormément. Et donc, la consommation de pétrole est impactée à cause de la crise du gaz." En d'autres termes, quand les prix commencent à exploser sur une filière, il y a donc un mécanisme de substitution qui se fait au niveau de la consommation des autres, ce qui augmente les prix des autres filières. Même constat pour Philippe Ledent, expliqué différemment. "Si à un moment défini, tout le monde préfère le gaz, le prix du gaz s'envole. Relativement au gaz, le charbon devient plus intéressant, ou plutôt moins inintéressant. D'autre part, le pétrole a mis du temps à voir son prix augmenter (le prix du baril est à 80 dollars, ce n'est pas un prix historique, il a déjà atteint 140 dollars/baril, ndlr.). Comme il y a un décalage, ceux qui en ont les possibilités et les installations se disent 'comme il y a une contrainte sur le gaz, les opérateurs vont devoir switcher sur du pétrole.' On table donc sur le fait que le prix du pétrole va aussi augmenter, parce que la demande de pétrole va augmenter.""En Europe, on a un système que l'on appelle merit order", nous explique-t-on. "On part de l'idée qu'une centrale nucléaire doit tourner tout le temps, c'est-à-dire qu'elle fournisse de l'électricité en permanence. Et puis, on a l'éolien et le photovoltaïque qui ont un rendement moins constant. Il faut donc mettre en activité les centrales de gaz. Par déduction, le prix de la dernière unité électrique est celle du gaz, qui détermine le prix de l'électricité globale en Europe. En d'autres termes, même si vous êtes autosuffisants énergétiquement (comme en France avec le nucléaire), le prix de gros de l'électricité est basé sur le prix de la dernière centrale à gaz qui fournit la dernière unité d'électricité. C'est pour cela que le prix du gaz a un impact direct sur le prix de l'électricité. C'est pour cela aussi que ceux qui font de l'électricité nucléaire gagnent beaucoup d'argent. Car pour eux, le prix de production reste stable. Mais ils facturent l'électricité beaucoup plus cher." Pour faire face à ce choc, diverses aides sont évoquées pour le citoyen, comme l'extension du tarif social, ou le chèque énergie. Mais tous nos experts s'accordent pour dire que rien de tout ça ne sera suffisant face à une crise d'une telle ampleur. Damien Ernst constate l'ampleur des dégâts. "Début août, il y avait encore des solutions pour l'Europe. Je l'ai répété plusieurs fois. Maintenant, c'est trop tard, on est en plein dans la crise. C'est un cataclysme total. Donner un chèque énergie de 100 euros par ménage, c'est évidemment trop peu quand on sait que la facture de gaz et d'électricité pourrait augmenter de 2500 à 3000 euros par an. J'ai une incompréhension totale par rapport à la politique qui a été menée, alors qu'on sait qu'il y a des problèmes d'approvisionnement de gaz sur les marchés."Suite de l'article après l'infographie. L'expert ne manque pas de tancer la gestion gouvernementale. "Les ministres de l'énergie n'ont juste pas le niveau. Ils ne comprennent pas comment tout est organisé, ils ne comprennent pas les marchés de l'énergie, de l'électricité, ou les problèmes élémentaires qu'il peut y avoir au niveau suply sur la planète. Ils ne sont juste pas à la hauteur." Et d'ajouter : "La catastrophe est totale. Le tarif social, ça représente juste un million de ménages. Trois mille euros d'augmentation par an, c'est toute la classe moyenne qui y passe", alarme-t-il.Pour notre autre source économique, le tarif social ou la baisse de la TVA sont des solutions à mettre en place, mais insuffisantes. Tout comme Damien Ernst, l'expert annonce : "On est dans une telle situation d'urgence que le pouvoir d'achat va être 'mangé' de manière assez rapide. Le MR a proposé de remplacer les taxes variables par les accises, dont le montant est fixe. Il n'y a pas vraiment de solution unique à part le tarif social. Le chèque énergie, c'est bien, mais ce ne sera jamais suffisant. Ou alors, il en faudrait beaucoup plus. Donc de toutes façons, la classe moyenne va devoir absorber une partie des conséquences."Il y aura des revendications sociales très fortes. "Ce qui m'étonne, c'est que le sujet n'a pas l'air d'être considéré comme très urgent par le gouvernement, or il est très important", nous glisse-t-on.S'il reconnaît l'énorme choc, l'économiste Philippe Ledent se veut légèrement optimiste. Il s'explique : "A court terme, avec le fameux "super cycle", c'est compliqué de tout changer du jour au lendemain (cf. les infrastructures d'installation et de transport). Ceci étant, le marché est quand même en train de bouger. Par exemple, les exportateurs américains de gaz liquéfié (transporté en bateau) se tournent doucement vers l'Europe. On est donc dans une recherche d'équilibre. Si les maintenances prennent fin, si Nord Stream 2 peut être mis en fonction, ... ce sont des éléments qui pourraient décanter le marché."Mais selon lui, il est clair que ce ne sera pas suffisant pour inverser la tendance. "La première réaction du consommateur qui fait face à une augmentation des prix, c'est d'essayer de faire des économies. Ça reste le meilleur moyen pour éviter une flambée de la facture, dans la situation actuelle."Damien Ernst va dans le même sens : Avec les prix actuels, il y a ce qu'on appelle un mécanisme de réduction de la demande, où concrètement, le citoyen diminue sa consommation. On est sur un choc systémique majeur."Sur le court terme, peu de choses peuvent être faites. "Annuler tout ce qui se passe sur le marché du gaz et de l'électricité pour l'ensemble des consommateurs, c'est impossible. Toutes les mesures qui peuvent être proposées (tarif social, chèque énergie) sont des mesures visant à redistribuer l'effort à faire face à cette hausse des prix. Ce ne sont pas des mesures qui vont lutter contre la hausse des prix, mais bien redistribuer l'effort", insiste Philippe Ledent. "Par exemple : si on diminue la TVA pour tout le monde, c'est un manque à gagner en recettes fiscales pour l'Etat, qu'il faudra probablement compenser par davantage de taxation par la suite. Si on met en place le tarif social et le chèque énergie pour les ménages les plus précaires, c'est à nouveau de la redistribution de moyens publics, qui devront être payés dans le futur."Pour l'économiste, la question est surtout de savoir où place-t-on le curseur de la classe moyenne. Selon lui, une partie de la classe moyenne peut résister. Il s'explique. "Un exemple : l'année dernière en Belgique, avec la crise sanitaire, les ménages ont épargné 40 milliards d'euros. Une année normale, c'est 20 milliards d'euros. Vu cette épargne, une partie des ménages de la classe moyenne a la capacité de faire face au choc. C'est malheureux qu'elle doive utiliser son épargne pour payer sa facture d'énergie. On préfèrerait évidemment qu'elle l'utilise pour faire tourner l'économie, alors qu'ici, on paye juste les producteurs de gaz."Pour Ledent, on ne peut donc pas considérer que la classe moyenne n'ait pas la capacité de faire face au choc. "On ne peut pas généraliser le problème compte tenu des chiffres d'emploi, de revenus des ménages et d'épargne. En l'absence d'autres solutions, il faut donc cibler les ménages les plus précaires et qui ont une facture de gaz (en Belgique, on se chauffe environ à 50-50 entre pétrole et gaz, ndlr.). Celui qui se chauffe au mazout peut résister pour l'instant puisque le prix du baril ne s'est pas envolé."L'économiste prend aussi l'exemple de l'immobilier, qui prouve selon lui que la classe moyenne a les reins assez solides pour contrer le choc énergétique. "Les prix de l'immobilier ont considérablement augmenté l'année dernière, et pourtant, il n'y a aucun problème à trouver des acheteurs. Le marché a continué à très bien fonctionner."Quel impact en Belgique?Damien Ernst prédit un gros impact en Belgique, "car on a une grosse filière chauffage-gaz. Et l'Europe va être plus impactée que les autres continents, car il y a une énorme dépendance au gaz en Europe, beaucoup plus grande qu'en Asie. Les Etats-Unis ont un marché du gaz qui est très protégé. Car ils ont énormément de gaz de schiste, une grosse capacité de production et des capacités d'exports très limitées. L'Europe est 'dedans'."