Quant à l'Union européenne, elle continue d'ignorer la demande de l'Inde et de l'Afrique du Sud de lever les brevets, un appel pourtant déjà soutenu par 118 nations. C'est extrêmement regrettable pour les milliards de personnes qui ne sont pas encore vaccinées à travers le monde. D'autant plus que les raisons avancées par les dirigeants européens ne tiennent pas la rampe.

Les capacités de production locales existent

Le premier argument européen consiste à affirmer que la capacité de production de vaccins est inexistante, particulièrement au sein des économies les moins avancées. C'est pourtant faux. L'ONG étasunienne Knowledge Ecology International a identifié 144 unités de production pouvant être mobilisées dans 35 pays. En Norvège, la Coalition pour les innovations en matière de préparation aux épidémies en a identifié jusqu'à 250. L'expérience récente montre aussi qu'il est tout à fait possible de reconvertir des usines existantes en unités de production de vaccins : ainsi Moderna a transformé en 2020 une ancienne usine Polaroid aux Etats-Unis.

De plus, 21 entreprises produisant des médicaments génériques se sont également portées volontaires en novembre 2020 pour contribuer à la production de vaccins, et d'autres entreprises pharmaceutiques du Danemark au Bangladesh ont également tenté, en vain, de conclure des partenariats avec les producteurs actuels de vaccins pour mettre à disposition leurs infrastructures.

Cette capacité supplémentaire de production serait pourtant la bienvenue, car la production actuelle est loin de pouvoir satisfaire à la demande mondiale, qui est massive : fin avril 2021, seulement 1.2 milliard de doses avaient été produites alors qu'il en faudrait entre 10 et 15 milliards. En 2020, seulement 4% des doses promises par les entreprises détenant les brevets avaient pu être produites.

Oui, il y a du savoir-faire dans les pays du Sud

Deuxième argument catastrophiste à ne pas tenir la route : il serait prétendument impossible de garantir la qualité des vaccins produits dans les pays du Sud. Il existe pourtant déjà des fabricants de traitements et de vaccins anti-Covid sûrs et efficaces en Afrique du Sud, en Inde et au Brésil, reconnus par le programme de préqualification de l'OMS qui assure la qualité des vaccins avant leur mise en circulation sur le marché.

Le sous-texte de cet argument raciste est fondé sur une supposition que ces pays ne peuvent avoir les connaissances ou les capacités techniques de produire des vaccins de qualité. Or l'Inde, avant la pandémie de Covid-19, était déjà un leader dans la production de vaccins, responsable à elle-seule de 60% de la production mondiale. Et c'est précisément du fait des monopoles garantis par les brevets sur les vaccins que l'Inde se situe à l'heure actuelle bien en deçà de sa capacité maximale de production, limitée aux doses d'AstraZeneca produites par le Serum Institute of India, auquel l'entreprise anglo-suédoise a cédé une licence de fabrication.

L'Inde n'est qu'un exemple parmi d'autres. L'ancien directeur de la chimie de Moderna a lui-même indiqué que des sociétés compétentes seraient prêtes à produire davantage de vaccins pour peu qu'on leur donne accès à la technologie et au savoir-faire aujourd'hui jalousement gardés par les géants pharmaceutiques.

Cet argument dénué de tout fondement a déjà été utilisé lors de l'épidémie de VIH/SIDA il y a deux décennies. À l'époque, des traitements abordables avaient été refusés à des millions de personnes atteintes du VIH dans les pays les plus pauvres, et elles en sont mortes.

Pas une solution la levée des brevets ?

Bien sûr, la levée des brevets n'est pas un remède miracle, et elle devra être accompagnée d'une levée des restrictions à l'export, ainsi que d'un transfert de technologies et de savoir-faire. L'OMS n'a de cesse de le marteler et c'est pour cela que l'agence onusienne a établi il y a déjà plus d'un an un mécanisme d'accès aux technologies contre la Covid-19 (baptisé C-TAP) qu'aucune entreprise pharmaceutique n'a accepté de rejoindre depuis sa création en mai 2020.

C'est précisément parce qu'aucun des producteurs actuels n'a voulu s'engager dans C-TAP que l'Afrique du Sud et l'Inde ont fini par plaider pour un abandon temporaire des règles sur le commerce et la propriété intellectuelle (TRIPS) à l'OMC.

Les "licences obligatoires" sont parfois également citées comme 'alternative' à la levée des brevets - mais pour produire un vaccin Covid-19, il faudrait obtenir des centaines de licences différentes pour chaque pays qui en fait la demande, ce qui rend donc effectivement cette solution impraticable.

Enfin, il est parfois mentionné que les négociations à l'OMC prendraient trop de temps - un argument particulièrement cynique puisque c'est précisément le blocage des pays riches qui retarde un accord à l'OMC et la levée des brevets !

Faire des vaccins un bien public mondial

Près de 100.000 personnes meurent du coronavirus chaque semaine dans des pays n'ayant pas un accès suffisant au vaccin. La plupart d'entre eux n'ont d'ailleurs pas encore pu administrer la moindre dose à leurs populations. En effet, les pays à faibles revenus n'ont obtenu que 0,2% des vaccins produits jusqu'à présent.

C'est pourquoi 350 ONG européennes, dont Oxfam, militent depuis des mois pour faire des vaccins contre la Covid-19 un bien public mondial. Plus de 28.000 Belges ont déjà soutenu l'initiative citoyenne européenne "Pas de profit sur la pandémie", une pétition paneuropéenne demandant à la Commission européenne de prendre des mesures pour faire des vaccins et des traitements anti-pandémiques un bien public mondial. Alors que la Belgique et l'Union européenne commencent à voir les avantages de l'immunité collective par la vaccination de masse, nous ne devrions pas empêcher les citoyens les plus pauvres du monde de bénéficier du même accès aux médicaments qui sauvent des vies.

Aurore Guieu, responsable de l'équipe Inégalités chez Oxfam Belgique

Quant à l'Union européenne, elle continue d'ignorer la demande de l'Inde et de l'Afrique du Sud de lever les brevets, un appel pourtant déjà soutenu par 118 nations. C'est extrêmement regrettable pour les milliards de personnes qui ne sont pas encore vaccinées à travers le monde. D'autant plus que les raisons avancées par les dirigeants européens ne tiennent pas la rampe. Les capacités de production locales existentLe premier argument européen consiste à affirmer que la capacité de production de vaccins est inexistante, particulièrement au sein des économies les moins avancées. C'est pourtant faux. L'ONG étasunienne Knowledge Ecology International a identifié 144 unités de production pouvant être mobilisées dans 35 pays. En Norvège, la Coalition pour les innovations en matière de préparation aux épidémies en a identifié jusqu'à 250. L'expérience récente montre aussi qu'il est tout à fait possible de reconvertir des usines existantes en unités de production de vaccins : ainsi Moderna a transformé en 2020 une ancienne usine Polaroid aux Etats-Unis.De plus, 21 entreprises produisant des médicaments génériques se sont également portées volontaires en novembre 2020 pour contribuer à la production de vaccins, et d'autres entreprises pharmaceutiques du Danemark au Bangladesh ont également tenté, en vain, de conclure des partenariats avec les producteurs actuels de vaccins pour mettre à disposition leurs infrastructures.Cette capacité supplémentaire de production serait pourtant la bienvenue, car la production actuelle est loin de pouvoir satisfaire à la demande mondiale, qui est massive : fin avril 2021, seulement 1.2 milliard de doses avaient été produites alors qu'il en faudrait entre 10 et 15 milliards. En 2020, seulement 4% des doses promises par les entreprises détenant les brevets avaient pu être produites. Oui, il y a du savoir-faire dans les pays du SudDeuxième argument catastrophiste à ne pas tenir la route : il serait prétendument impossible de garantir la qualité des vaccins produits dans les pays du Sud. Il existe pourtant déjà des fabricants de traitements et de vaccins anti-Covid sûrs et efficaces en Afrique du Sud, en Inde et au Brésil, reconnus par le programme de préqualification de l'OMS qui assure la qualité des vaccins avant leur mise en circulation sur le marché. Le sous-texte de cet argument raciste est fondé sur une supposition que ces pays ne peuvent avoir les connaissances ou les capacités techniques de produire des vaccins de qualité. Or l'Inde, avant la pandémie de Covid-19, était déjà un leader dans la production de vaccins, responsable à elle-seule de 60% de la production mondiale. Et c'est précisément du fait des monopoles garantis par les brevets sur les vaccins que l'Inde se situe à l'heure actuelle bien en deçà de sa capacité maximale de production, limitée aux doses d'AstraZeneca produites par le Serum Institute of India, auquel l'entreprise anglo-suédoise a cédé une licence de fabrication. L'Inde n'est qu'un exemple parmi d'autres. L'ancien directeur de la chimie de Moderna a lui-même indiqué que des sociétés compétentes seraient prêtes à produire davantage de vaccins pour peu qu'on leur donne accès à la technologie et au savoir-faire aujourd'hui jalousement gardés par les géants pharmaceutiques.Cet argument dénué de tout fondement a déjà été utilisé lors de l'épidémie de VIH/SIDA il y a deux décennies. À l'époque, des traitements abordables avaient été refusés à des millions de personnes atteintes du VIH dans les pays les plus pauvres, et elles en sont mortes. Pas une solution la levée des brevets ? Bien sûr, la levée des brevets n'est pas un remède miracle, et elle devra être accompagnée d'une levée des restrictions à l'export, ainsi que d'un transfert de technologies et de savoir-faire. L'OMS n'a de cesse de le marteler et c'est pour cela que l'agence onusienne a établi il y a déjà plus d'un an un mécanisme d'accès aux technologies contre la Covid-19 (baptisé C-TAP) qu'aucune entreprise pharmaceutique n'a accepté de rejoindre depuis sa création en mai 2020.C'est précisément parce qu'aucun des producteurs actuels n'a voulu s'engager dans C-TAP que l'Afrique du Sud et l'Inde ont fini par plaider pour un abandon temporaire des règles sur le commerce et la propriété intellectuelle (TRIPS) à l'OMC. Les "licences obligatoires" sont parfois également citées comme 'alternative' à la levée des brevets - mais pour produire un vaccin Covid-19, il faudrait obtenir des centaines de licences différentes pour chaque pays qui en fait la demande, ce qui rend donc effectivement cette solution impraticable. Enfin, il est parfois mentionné que les négociations à l'OMC prendraient trop de temps - un argument particulièrement cynique puisque c'est précisément le blocage des pays riches qui retarde un accord à l'OMC et la levée des brevets !Faire des vaccins un bien public mondial Près de 100.000 personnes meurent du coronavirus chaque semaine dans des pays n'ayant pas un accès suffisant au vaccin. La plupart d'entre eux n'ont d'ailleurs pas encore pu administrer la moindre dose à leurs populations. En effet, les pays à faibles revenus n'ont obtenu que 0,2% des vaccins produits jusqu'à présent. C'est pourquoi 350 ONG européennes, dont Oxfam, militent depuis des mois pour faire des vaccins contre la Covid-19 un bien public mondial. Plus de 28.000 Belges ont déjà soutenu l'initiative citoyenne européenne "Pas de profit sur la pandémie", une pétition paneuropéenne demandant à la Commission européenne de prendre des mesures pour faire des vaccins et des traitements anti-pandémiques un bien public mondial. Alors que la Belgique et l'Union européenne commencent à voir les avantages de l'immunité collective par la vaccination de masse, nous ne devrions pas empêcher les citoyens les plus pauvres du monde de bénéficier du même accès aux médicaments qui sauvent des vies.Aurore Guieu, responsable de l'équipe Inégalités chez Oxfam Belgique