La conquête, le 24 mars, de la ville mozambicaine de Palma par le groupe djihadiste des al-Shabaabs a remis au centre de l'actualité l'existence d'une branche régionale de Daech, l'Etat islamique dans la province de l'Afrique centrale. Cette filiale, comme il en existe en Afrique de l'Ouest, dans le "grand Sahara", en Libye ou encore au Yémen, résulte-t-elle de relations structurelles mutuellement acceptées ou de l'octroi opportuniste d'une franchise par la direction de Daech, trop heureuse de soigner son "rayonnement" international alors que son sanctuaire irako-syrien s'est réduit à peau de chagrin?
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La conquête, le 24 mars, de la ville mozambicaine de Palma par le groupe djihadiste des al-Shabaabs a remis au centre de l'actualité l'existence d'une branche régionale de Daech, l'Etat islamique dans la province de l'Afrique centrale. Cette filiale, comme il en existe en Afrique de l'Ouest, dans le "grand Sahara", en Libye ou encore au Yémen, résulte-t-elle de relations structurelles mutuellement acceptées ou de l'octroi opportuniste d'une franchise par la direction de Daech, trop heureuse de soigner son "rayonnement" international alors que son sanctuaire irako-syrien s'est réduit à peau de chagrin? Le doute sur la réalité de cette alliance a longtemps prévalu, en particulier à propos du Congo-Kinshasa, parce que les Forces démocratiques alliées (ADF), l'autre composante principale de l'Iscap avec les al-Shabaabs mozambicains, a un passé de groupe rebelle armé en Ouganda et dans l'est de la RDC, principalement dans la région de Béni, qui n'a pas toujours été dominé par l'islamisme radical. En juin 2020, le Groupe d'experts de l'ONU sur la République démocratique du Congo mettait encore en doute les liens directs entre les AFD et Daech. Or, une étude du Programme sur l'extrémisme de l'université George Washington, publiée en mars 2021 sous le titre "L'Etat islamique en RDCongo"(1), assure, elle, que "le débat ne devrait plus porter sur la question de savoir si les ADF ont une relation formelle avec l'Etat islamique, mais plutôt se concentrer sur la nature de cette relation." Pour les chercheurs de l'université américaine, le basculement des Forces démocratiques alliées dans l'orbite du djihadisme internationaliste remonte au passage de pouvoir entre leur ancien chef, Jamil Mukulu, arrêté et emprisonné en Tanzanie en 2015, et le leader actuel, Musa Baluku. "En substance, en déclarant un Etat islamique en RDC, Baluku a abandonné l'objectif initial des AFD de retourner gouverner l'Ouganda et a plutôt concentré les efforts des ADF sur l'organisation d'une insurrection et le maintien d'une présence dans l'est de la RDC", indique le rapport. C'est ainsi que les ADF ont muté d'un groupe d'opposition au régime ougandais avec une dimension islamique tout en affichant une vocation pluraliste (en vertu en tout cas du qualificatif "démocratiques" qu'il avait adopté dans son appellation) en une filiale du principal mouvement djihadiste mondial aux activités concentrées sur un pays et une région dont les faiblesses structurelles pouvaient promettre à la "maison mère" des "dividendes" plus profitables. En août 2018, Abou Bakr al- Baghdadi, alors chef de l'Etat islamique, mentionne pour la première fois publiquement l'existence d'une province d'Afrique centrale. Le 18 avril 2019, les unités centrales médiatiques de Daech revendiquent une première attaque au Congo au nom de l'Iscap des raids contre l'armée dans les villages de Kamanogo et Bovata. Le 20 octobre 2020, un raid contre la prison centrale de Kangbayi, libérant 1 337 prisonniers, montre la force de frappe des ADF. Il est immédiatement revendiqué par Daech. Lire aussi: RDC: les dessous de l'OPA de Tshisekedi sur la kabilieL'enquête du programme contre l'extrémisme de l'université George Washington appuie sa conviction de l'existence d'une alliance entre l'Etat islamique et le groupe congolais par deux aspects qui dépassent le cadre de la revendication médiatique. En ayant étudié systématiquement les communications des Forces démocratiques alliées, les chercheurs ont pu établir que les organes de Daech ont assuré une couverture régulière des opérations du mouvement de Musa Baluku à partir de 2019. Ils sont aussi arrivés à la conclusion que les ADF "ont commencé à formuler idéologiquement leur programme et leurs activités politico-militaires dans un langage qui fait écho aux principes clés de l'Etat islamique. L'un des éléments notables a été l'accent mis par leurs dirigeants sur le type d'idéologie takfiriste (NDLR: autorisant l'excommunication et le meurtre de musulmans ne respectant pas leur conception de l'islam) qui a souvent distingué Daech d'autres groupes." A ce stade, cette convergence "idéologique" et cette aide logistique en matière de propagande ne disent rien de liens financiers et matériels qui uniraient l'Etat islamique et sa filiale congolaise. "Bien qu'il n'y ait actuellement aucune preuve d'ordres, de commandement et de contrôle directs de l'Etat islamique sur les ADF, l'évolution des activités opérationnelles et stratégiques des ADF sous la direction de Baluku suggère que le groupe cherche à mettre en oeuvre l'aqeeda (croyance) et le manhaj (méthode) de l'Etat islamique", indique simplement le rapport de l'université George Washington. Mais il indique néanmoins qu'une autre forme de collaboration pourrait exister, se mettre en place, ou avoir été souhaitée. "La sensibilisation de Musa Baluku à Daech a probablement été motivée par plus qu'un simple alignement idéologique. Selon un membre d'ADF opposé à ce tournant, l'espoir était que Daech "les couvrirait de dollars, d'armes et de munitions", épinglent les chercheurs de l'université américaine. Bien qu'un collaborateur des ADF ait indiqué que les fonds de l'Etat islamique avaient commencé à être envoyés en 2016 à la suite d'un serment d'allégeance secret de la part des dirigeants des ADF, cela n'a pas été vérifié de manière indépendante. Cependant, en 2017, les Forces alliées démocratiques avaient apparemment intégré au moins un réseau financier affilié à l'Etat islamique lorsque, entre fin 2016 et début 2017, elles auraient établi des liens avec Waleed Ahmed Zein, un ressortissant kényan sanctionné par les Etats-Unis pour son rôle de financier de l'EI." La lecture de l'étude de l'université George Washington suggère que l'implantation de l'Etat islamique dans l'est du Congo miné par les intérêts de groupes armés de diverses natures, n'est pas seulement une opportunité de circonstance pour le mouvement djihadiste. Même si on n'imagine pas qu'un islamisme rigoriste puisse trouver un terreau favorable à son expansion auprès d'une population essentiellement chrétienne, son activisme belliqueux peut, en attendant un éventuel étiolement, provoquer de nombreuses pertes humaines. Face à ce constat, le rapport de l'université George Washington prévient: "La RDC pourrait devenir un lieu de plus en plus attrayant pour les combattants de toute l'Afrique orientale et centrale. [...] La promotion par l'Etat islamique de la lutte des ADF renforcera son intérêt en tant qu'option attrayante pour les combattants étrangers souhaitant soutenir son djihad mondial. [...] Ses frontières poreuses et son instabilité générale en font une destination relativement facile à atteindre pour les futurs djihadistes." Au moins, le président congolais Félix Tshisekedi, ses homologues de la région et ses alliés sont-ils prévenus. (1) Consultable sur extremism.gwu.edu.