Festina lente. Hâte-toi lentement. Cet oxymore, devise de l'empereur Auguste et des Médicis, pourrait convenir à Félix Tshisekedi. Le président congolais, considéré lors de son accession (contestée) à la magistrature suprême comme la "marionnette" de son prédécesseur Joseph Kabila, a mis près de deux ans à s'émanciper de cette tutelle. Patiemment, il a avancé ses pions, nommé des fidèles à des postes clés, débauché des élus de la nébuleuse kabiliste pour constituer une "Union sacrée" autour de sa personne. Un pouvoir "bicéphale" - Tshisekedi à la présidence, l'ancien "raïs" gardant le contrôle sur le Parlement, la Primature, les ministères clés, la plupart des provinces et l'appareil sécuritaire -, c'était une tête de trop.
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Festina lente. Hâte-toi lentement. Cet oxymore, devise de l'empereur Auguste et des Médicis, pourrait convenir à Félix Tshisekedi. Le président congolais, considéré lors de son accession (contestée) à la magistrature suprême comme la "marionnette" de son prédécesseur Joseph Kabila, a mis près de deux ans à s'émanciper de cette tutelle. Patiemment, il a avancé ses pions, nommé des fidèles à des postes clés, débauché des élus de la nébuleuse kabiliste pour constituer une "Union sacrée" autour de sa personne. Un pouvoir "bicéphale" - Tshisekedi à la présidence, l'ancien "raïs" gardant le contrôle sur le Parlement, la Primature, les ministères clés, la plupart des provinces et l'appareil sécuritaire -, c'était une tête de trop. En janvier 2019, les partenaires africains et occidentaux du géant de l'Afrique centrale se sont satisfaits d'un semblant d'alternance politique. Soucieux de ne pas faire dérailler la transition pacifique, ils n'ont pas cherché ou ont renoncé à contester un processus électoral congolais manipulé. Pour autant, Washington, en délicatesse avec le régime Kabila, s'est efforcé de légitimer et de renforcer le nouveau président. On prête à Mike Hammer, l'ambassadeur des Etats-Unis à Kinshasa, une grande influence sur le chef de l'Etat, avec qui il a des échanges réguliers. Très actif sur Twitter, Mike "Nzita" Hammer, comme il se fait appeler, encourage Tshisekedi à lutter contre la corruption et incite au déboulonnage des réseaux clientélistes de Kabila. L'ambassadeur américain aurait même poussé au clash politique, selon certains diplomates. Les prodromes du divorce remontent à juillet dernier. Equilibriste dans un champ politique congolais miné, le président remporte la bataille pour le contrôle de la Cour constitutionnelle: il nomme trois nouveaux membres et écarte ainsi tout risque de destitution. "C'est une grande victoire pour lui, convient le politologue Dieudonné Wamu Oyatambwe. Les kabilistes ont commis l'erreur d'agiter cette menace de destitution du chef de l'Etat et n'ont pas vu les fissures s'élargir dans leur propre camp." Tshisekedi procède aussi à des remaniements au sommet de l'armée et de l'appareil sécuritaire. Sur les réseaux sociaux, ses adversaires ne manquent pas de dénoncer des "nominations tribales": les officiers promus seraient surtout des Baluba du Kasaï, l'ethnie de la famille Tshisekedi. "Le président exploite des rivalités internes et suspend ou remplace des chefs militaires pour se faire des alliés à la tête d'une armée congolaise longtemps restée sous l'emprise de son prédécesseur.", explique le spécialiste de la RDC. Les tensions au sein de la coalition au pouvoir prennent une telle ampleur que Tshisekedi finit par annoncer la rupture, le 6 décembre dernier. "C'était inévitable, remarque un diplomate européen en poste à Kinshasa: la crise jetait le discrédit sur la classe politique entière. Tshisekedi et ses rivaux ont déjà les yeux rivés sur les élections législatives et présidentielle prévues en 2023. Le maintien du statu quo risquait de réduire les chances du président de décrocher un second mandat." La cote de popularité de Félix Tshisekedi a grimpé après la rupture entre les deux camps. D'autant qu'au même moment, "Fatshi béton", comme on l'appelle à Kinshasa, a inauguré ses premiers grands travaux, quatre ponts routiers supposés désengorger le trafic dans la capitale. "L'action du président bénéficie d'une large couverture dans les médias, commente un coopérant belge installé en RDC. Tshisekedi est aussi apprécié en tant que premier président civil du pays, dépourvu de carrière militaire, et qui n'a pas recours aux moyens violents prisés par son prédécesseur. En revanche, les dépenses de la présidence ont explosé, on ne constate pas de progrès dans l'accès à la santé et à l'éducation, et la promesse du chef de l'Etat de sortir vingt millions de Congolais de la pauvreté ou de l'extrême pauvreté reste un mirage." Le vrai tournant de son quinquennat survient le 10 décembre. La présidente pro-Kabila de l'Assemblée nationale, Jeanine Mabunda, est évincée de son poste: 281 élus sur les 483 présents votent sa destitution. Le Front commun pour le Congo (FCC), la plateforme de l'ancien président, qui revendiquait une majorité de plus de 300 députés sur 500, est fracturée pour de bon. Certains de ses membres accuseront le clan Tshisekedi de tentatives de corruption destinées à faire basculer la majorité. Des élus FCC se seraient vu proposer 7.000 dollars, voire plus, pour changer de camp. "Ce n'est pas qu'une question de billets verts, estime Dieudonné Wamu Oyatambwe. Car Kabila a accumulé une fortune colossale qui lui permettrait de contrer de telles manoeuvres. Si les défections sont aussi nombreuses, c'est parce que plusieurs des cadres du FCC sont frustrés de ne pas avoir obtenu un poste en vue ou ne supportent plus la gestion autocratique de Néhémie Mwilanya, le coordonnateur de la mouvance kabiliste." Le 31 décembre, le sénateur Modeste Bahati Lukwebo, l'un des premiers "FCC dissidents" à avoir rejoint l'Union sacrée, est nommé "informateur" par le président. A charge pour cet ancien ministre de constituer une nouvelle majorité parlementaire pro-Tshisekedi. Elle se confirme de facto le 22 janvier: 301 députés, dont des FCC, signent une motion de censure contre le Premier ministre kabiliste Sylvestre Ilunga Ilunkamba. Motif: "Défaillance et incompétence notoire". Parmi les derniers ralliés au président figure Lambert Mende, "girouette" de la politique congolaise et porte-parole zélé de Joseph Kabila pendant une décennie. Les "ventriotes", comme on appelle ces transfuges, vont-ils être les grands bénéficiaires de la redistribution du "gâteau"? Et quelle est la fiabilité de ces députés si prompts à retourner leur veste? "L'Union sacrée risque d'être une structure aussi fragile que le FCC, craint Dieudonné Wamu Oyatambwe. Elle pourrait voler en éclats lors d'une prochaine crise politique." Cette transhumance massive de cadres de l'ancien régime inquiète les ténors de l'opposition. Moïse Katumbi, président d'Ensemble, et Jean-Pierre Bemba, patron du MLC, ne voient pas d'un bon oeil la reconstitution de la kabilie sans Kabila, au profit de Tshisekedi. Ils sont néanmoins prêts, eux aussi, à rejoindre l'Union sacrée. Mais pas à n'importe quel prix: ils lorgnent à la fois la Primature et le perchoir de l'Assemblée nationale. "Décrocher des postes clés est vital, à la fois pour exercer une influence sur les institutions, mais aussi et surtout pour accéder aux ressources financières de l'Etat, relève Wamu Oyatambwe. De son côté, le président tient à faire alliance avec ces deux poids lourds de la scène politique, potentiels concurrents électoraux qu'il a tout intérêt à garder sous contrôle." Mais les tractations piétinent: l'UDPS, le parti de Tshisekedi, juge que Katumbi et Bemba ont trop d'appétit. Félix Tshisekedi parviendra-t-il à finaliser ces jours-ci la recomposition du paysage politique congolais? Le calendrier ne lui est pas favorable: dès février, il succède à son homologue sud-africain Cyril Ramaphosa à la présidence tournante de l'Union africaine (UA). Il aura donc moins de temps à consacrer à son pays. Une certitude: devenu maître du jeu, il ne peut plus mettre le blocage de ses réformes sur le dos de sa coalition avec Kabila. D'ici aux élections, il lui reste moins de trois ans pour améliorer les conditions de vie de ses concitoyens.